‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 55 sur 69 · M"* GabrieDo de Paulo, aujourd'hui M"" de i.abroquère · texte numérisé non relu

M"* GabrieDo de Paulo, aujourd'hui M"" de i.abroquère

\ 51""= LA BARONNE DE MAISTRE

Aux Cabanes, près Cordes, 26 septembre fl840J;

Amie, amie, votre vie sur la terre n'est donc qu'une guerre continuelle, qu'une épreuve sans fin? Oh ! je le crois, je le sens, et, sans mener plus loin cette plainte de Job, qui ne vous convient que trop, je viens répondre à votre lettre, chère lettre, tant attendue. Qu'il me tardait de voir de votre écriture! J'avais fait des rêves sinistres qui, joints à ce que je savais, à ce que je ne savais pas, me faisaient peur. Grâce à Dieu, vous vivez, vous m'aimez, que me faut-il davantage? davantage en ce moment, car je ne m'en tiens p^s à cela seul pour vous et moi! hélas! tant d'autres choses nous manquent! je ne cesserai de vouloir que vous ne cessiez de soufl'rir.

Ma chère amie, ma chère autre moi, tant vous m'êtes intime, vous me semblez mieux ; votre lettre m'a fait un baume, tant je souffrais moralement en nous. La dernière de vos nouvelles était si désolante, je veux parler du bulletin de M. de Maistre, un exposé d'agonie. Venant à Cordes, où je suis encore, je vous ai recommandée aux prières d'un saint prêtre, l'abbé de Rivières, dont le nom seul vous ferait du bien. Dieu sait tout celui que j'espère pour vous de 8on crédit auprès de Dieu, de sa messe du samedi.

Ma pauvre amie, ceci ne sera pas un sermon. Je

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suis désolée d'avoir pu vous être de quelque amertume, et je me demande comment cela s'est pu faire, moi qui ne voudrais être qu'une douceur pour vous; s'il en a été autrement, pardon, c'est que je parlais au mal, non pas à la malade, à ce mal que je voyais vous torturer, vous tuer si atrocement. Et puis, mon amie.... Mais non, je ne veux plus rien dire Làdessus; vous souffrez, je souffre, voilà tout. Cette inaction, ce nouveau supplice au lit, oh ! que je les partage, croyez-moi, mon amie. Je voudrais souffrir réellement ce que souffrent ceux que j'aime.

Ce sentiment tout humain me fait comprendre un peu pourquoi Dieu s'est chargé de nos douleurs. C'est qu'il nous aime et qu'il a voulu être comme un de nous. Combien je vous recommande à sa divine tendresse! Vous l'éprouverez, vous souffrirez moins, vous serez consolée, je l'espère, d'une espérance qui ne ressemble pas à tant d'autres; vous dites bien, toutes s'anéantissent. La vie n'est rien qu'une déception, hors ce qui s'appuie sur la foi. Je le vois ■plus à mesure que j'avance; de là, cette façon de penser, trop sérieuse peut-être pour une pauvre malade que je voudrais pourtant fort distraire de ses douleurs. Mon amie, vous aurais-je versé tout mon miel et ne serais-je plus pour vous qu'un vase vide? non, non, tant je désire vous être bonne, tant je crains de ne l'être pas, et néanmoins je me sens le cœur plein pour vous de tendresse. Vous en contenicz-vous? alors je suis contente. Revenez bientôt me

parler de vous, de cette pauvre et chère santé. On vous a tuée. Je l'écrivais bien que les médecins vous tuaient. Encore un ! puisse-t-il réparer le mal et vous guérir au moins de quelque chose, et je l'aimerai comme la prunelle de mes yeux. Mandez-moi cela tout de suite, je suis pressée de savoir.

C'est singulier aussi que je ne vous parle pas de l'espérance que je voudrais vous faire concevoir du voyage et que vous croirez bien quelque jour, ma chère incrojante. Gomme toujours, vous êtes trop aimable en cette occasion pour votre pauvre amie. Vous me dites des choses à faire prendre le vol pour tomber vite dans ces bras qui embrassent si tendrement; que n'y suis-je ! Nous avons beaucoup parlé de ce voyage en famille; mon père vient vous en écrire un mot, mon bon père qui m'a dit de vous dire qu'il vous aimait bien vivement et que son regret était grand de craindre de ne pas vous connaître. Celle pauvre Jeune femme. Je ne la verrai Jamais de ma vie! Il voudrait m'accompagner chez vous; ce lui serait un plaisir inexprimable, mais rien que sa santé seule s'oppose à ce voyage, et bien d'autres raisons. Ainsi, je viendrai seule, mais on m'a observé que sans doute cet hiver vous iriez à Paris. Dites, mon amie, que voulez-vous faire : resterez-vous ou irez-voLis? Sera-ce aux Coques ou ailleurs? Je suis prèle à vous suivre partout, mais je ne voudrais pas être un embarras de voyage.

Parlez de cela à votre mère. J'aimerais de la sa-

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voir près de vous. Lcrivez-lui, la pauvre mère, elle aura tant de plaisir de voir de votre écriture! Mandez-lui que vous m'attendez; oh! que je souffre de ne pouvoir pas dire : «Je pars. » Pourquoi les choses ne vont-elles pas aussi vite que lescœurs? Pourquoi y a-t-il tant de choses à considérer? Pourquoi? Oh ! les pourquoi ne finiraient jamais. Épuiserons-nous enfin ceux qui nous séparent? Voyez, arrangez. De mon côté, je n'ai que mon dévouement qui me conseille. De cela seul ne dépend pas tout, par malheur.

Ceci ne vous conviendra pas. Ce vous semblera une défaite; eh! non, croyez-moi. Je suis malheureuse. Je vous fais souffrir. Un peu de joie : c'est de vous voir bon visage, presque pas maigrie, quel bonheur! Je me figurais maigreur et joues creuses comme les miennee, et j'en étais triste; j'aime toutes les amies plus jolies que moi...

(Au Cayla.J

Voilà bien trois grandes pages, trois fatigues peut-être pour vos yeux délicats. Oh I parlez-moi aussi de ces yeux, il y a si longtemps que je n'en sais de nouvelles! seraient-ils moins épargnés ? Érembert a vu combien vous vous étiez intéressée, à présent et toujours, à sa santé. 11 vous prie d'agréer bes vœux les plus ardents pour la vôtre. Je finis ici cette macédoine, commencée hier aux Cabanes, mais écrite partout de même, sous l'inspiration du cœur, mon

démon familier. Il vaut bien celui de Socrate. Papa me prend la plume.

Ajjrcs tout ce que vient de vous dire mon ange, mon Eugénie, mon second moi-m.ême et bien plus encore y que vous dirai-je, madame? Je dirai aussi ma bien chère et excellente amie^ si vous ne trouvez pas mon expression trop familière. Mais, quoi qu'il puisse en être, et que je ne veuille pas vous déplaire [ce qui ne saurait être, puisque je sais que vous savez apprécier les sentiments vrais), je vous dirai que je vous aime, vous et les vôtres, et qu'en preuve de mon assertion, je consens, quand cela se pourra, à vous laisser venir Eugénie, sans laquelle je suis bien peu de chose, quelque soutien que je trouve auprès de sa sœur et d'Erembert. Que ne puis-jc venir arec elle, pour vous dire bien plus que je ne vous écris, pour vous voir et vous connaître! Ce que je n'ose espérer, à moins que vous ne puissiez venir auprès de vos amis du dn/la.

Encore moi, toujours moi, qui vous suis comme votre ombre, mon inséparable. Veuillez dire bien des choses aflectueuses à AI. de iMaistre, si bon et excellent pour vous, que je l'aimerais i)Our cela seul (juand même! Le papier manque ici à mes nombreux scmiments.

D'EUGENIE DE GUERIN. Sîn

A LA MÊME

Jeudi 12 novembre [1840].

Bonne et chère amie, je fais mes malles, et pendant au plaisir que vous auriez de me les voir faire, \q vous l'écris. Puis-je assez tôt vous donner l'assurance qu'enfin nous allons nous voir? Ce cher revoir! a-t-il été retardé, traversé comme tout ce qui a (juelque apparence de bonheur en ce monde! Mais enfin je pars. Dieu me ramène auprès de vous, ma parfaite amie, auprès de vos souffrances pour les adoucir si je puis, pour m'y associer de cette façon présente , intime, qui fait qu'on en prend la moitié. Oh ! mon amie, que cette pensée me console, qu'elle me soutient lorsque je pense au départ! Ce sera lundi 16 que nous arriverons avec Érembert à Toulouse; il me conduit jusque-là, mon cousin n'étant pas prêt au voya^^e. Je n'attends i)lus rien de personne. Je souffre trop de vos attentes, je sens trop vos palpitations à chaque porte qui s'ouvre; je sais tout, je sais à quel incroyable point vous m'aimez. Que je serais heureuse si vous n'en souffriez pas tant, pauvre amie chez qui tout se tourne en douleur! Je vais prier Dieu que ces douleurs s'apaisent, que ce cœur se calme, que ce visage se ranime, que je vous trouve mieux, ce mieux que vous m'avez fait espérer, que

je désire si ardemment; vous savez comme je veux des miracles.

Les lettres de M. de Maistre et de M"* de Sainte- Marie n'ont fait que m'attrister davantage sur votre santé : plus de mouvement; plus rien de vous qui ne me désole. Mon amie, comment vais-je vous trouver? c'est à quoi je penserai toute la route; jamais entrevue n'a tant occupé un cœur. Une fois partie d'ici, je vous proteste qu'il n'y aura pas de lieu charmant pour moi et capable de me retenir. Nevers! Nevers ! ce sera mon seul lieu, mon seul vœu, comme un croisé criait : « Terre sainte, terre sainte! » Adieu; vous recevrez bientôt votre pèlerine. Je vous embrasse et vous quitte sans vous quitter.

A LA MÊME

Toulouse, 19 novembre [1840f.

Votre amie, mon amie, s'approche au g;ilop; me voici à Toulouse et me voici partant. Je vous écri.comme je vous ai dit que je le ferais, mais je ne saiencore le matin ou le soir de mon arrivée à Nevers. J( m'en informerai, s'il est possible, au bureau de la diligence. Tout ce que je sais, c'est qu'à Cliâteauroux je passerai dans une autre diligence, et de celle-b dans une autre à liourges, laquelle me mènera à

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Nevers. Toutes ces mutations feront du retard, mais enfin je vous arriverai, que je crois, samedi. Nous sommes ici depuis un jour, courant la cité, visitant le musée, les antiquailles toulousaines. Charmante /ille que notre Toulouse, notre ville des Troubadours !

Mais adieu, très-chère; je ne puis discourir plus au long. Je vous écris debout, la main sur le marbre glacé d'une commode ; tout est aux voyageurs bureau et accoudoir. Je sors de la Dalbade, église à deux pai d'ici, où j'ai pensé à vous.

En tout lieu, toute à vous.

[P.-S.] C'est vendredi soir l'arrivée à Châteauroux; on y couche, et de là à La Charité, d'où je prendrai la voiture de Clermont. Mon itinéraire tracé, adieu encore et en route; respects à votre famille.

Il fait un temps radieux; le soleil sera, je croîs, mon compagnon de voyage le plus aimable.

Lrembert, qui est là, vous présente ses hommages.

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