‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 66 sur 69 · Voyez le Journal . cauc · texte numérisé non relu

Voyez le Journal . cauc

Adieu, mon doux poëte. Croyez-moi au commencernent comme à la fin de l'année votre amie

[P. --5.] Qu'est devenue la santé de ce frère qui vous donnait des inquiétudes?

AU MÊME

[Au Cayla], 15 juin 1845

Vous êtes tout excusé auprès de moi, mon doux poëte, sur votre retard à m' écrire. Outre que vos raisons sont parfaitement bonnes, je n'accuse jamais votre silence, et quelque long qu'il soit, la pensée ne me vient pas que vous puissiez m'oublier. Nous sommes trop saintement et trop profondément liés pour cela, ce me semble. Les choses qui tiennent à l'âme ne peuvent pas finir. Soyez donc, mon cher poëte, en repos à cet égard pour les suites de votre silence. Moi-même, n'ai-je pas un peu de tort cette fois? Mais vous me disiez que votre santé n'était pas bonne, que vos correspondances se multiplient et que vos forces diminuent. Voilà qui me rend timide pour vous écrire, de crainte de vous fatiguer. Que ne puis-je voir mes pensées s'en aller avec vous, comme ces petits vols d'oiseaux qni passent d'un ciel à l'autre ! Vous n'auriez qu'à lever les yeux , tandis que peut-être

D'EUGENIE DE GUERIN. 471

toute application vous fatigue. Je serais heureuse d'êtie rassurée sur votre santé. Je suis sûre que votre isolement vous fait mal, et je regrette beaucoup que votre charmante Marie ne soit pas à demeure auprès de vous. Ce serait une douce diversion à votre vie d'étude et de solitude. Mais je comprends aussi combien cette enfant doit être chère à sa grand'mère , et que, pour ce motif, vous laissiez souvent votre ange auprès d'elle. Les soins de son éducation peuvent entrer pour beaucoup dans ce sacrifice de séparation, que le ciel bénira sans doute, car il bénit tous ceux que fait un cœur de père. J'ai la confiance des joies que vous aurez dans votre chère Marie. Son avenir m'intéresse infiniment. Je me suis toujours sentie touchée pour cette enfant d'une douce afi'ection que m'avait transmise Maurice.

Eh bien , où en sommes-nous de ces bénis manuscrits? Ne me dites-vous pas que M. Quemper a mis la main dessus, et qu'il est convenu de s'entendre avec M. ***? Mille lois merci, mon excellent ami, de cette bonne nouvelle ! Enfin , nous pourrons les ravoir, ces chers papiers ! Cependant M. Quemper ne m'a pas écrit, ainsi que vous me le Taisiez espérer. Qui sait ce qui sera survenu? 11 y a encore bien des chances. Il nj'a été dit que les manuscrits étaient depuis longlenq)s chez le libraire de M. ***, qui ne pouvait plus les dégager que par un procès. Ceci expliquerait le retard de la publication ; »nais rien n'explique le silence de celui qui s'en était

41i LETTRES

chargé si exclusivement. Oh! que le monde est plein d'inexplicables choses!...

Encore un deuil pour vous, une perte que j'ai bien sentie ! Je veux parler de la mort de votre pauvre frère. Hélas! qu'est-ce que la vie, qu'une continuelle .réparation? Mais au rendez-vous du ciel! C'est là qu'il n'y aura ni deuil ni larmes, c'est là que la société des saints nous consolera de ce que nous avons soufiert dans la société des hommes. Vous trouvez qu'elle va bien mal. Que voulez-vous? Peut-être le mieux se fera. En attendant, y a-t-il autre chose à faire que de s'humilier, comme dit l'apôtre , sous la puissante main de Dieu, afin qu'il nous élève quand le temps sera venu , jetant dans son sein toutes nos inquiétudes, parce qu'il a soin de nous tous?

Adieu. Je le prie aussi d'avoir soin de vous.

[P.-aS.] En attendant l'arrivée de vos ouvrages, j'envoie, pour leur faire appel, le Frère de sainte Thérèse, mélancolique inspiration venue il y a quatre ans sur une tombe.

A M. PAUL QUEMPER,

Au Cayla, 22 août 1»45.

Rassurrz-vous, mon bon Monsieur, je ne vous en \enx [)as de \otrc silence. 11 avait de tmp boiinea

D'EUGENIE DE GUERIN.

causes, et j'en vois de si douloureuses qu'il ne m'est possible de vous exprimer que des sentiments de sympathique douleur. Vous avez perdu madame votre mère ! Hélas ! quelle perte ! Gomme vous avez dû rester brisé sous le coup, "et mort à tout soin, à toute affaire en ce monde ! Dans moins de vingt-quatre heures de maladie, elle vous a été enlevée, cette bonne mère que vous aimiez si tendrement, à qui vous étiez uni pai" le cœur et par les idées, union si rare, comme vous le dites, et si pleine de bonheur. Aussi quelle affliction quand on la perd ! quel isolement sur la terre, où l'âme cherche toujours son autre âme! C'est l'état où vous vous trouvez, que je comprends parfaitement, dans lequel j'entre bien fraternellement. je vous assure; priant Dieu, qui seul console, do, vous consoler. Oui , c'est une affaire du ciel. Je ne vous dirai donc plus rien à cet égard, mais je témoignerai ma cordiale reconnaissance de ce qu'au milieu de vos préoccupations douloureuses vous n'avez pas perdu de vue la pieuse mission que je vous avais confiée. Que bénie soit votre affection pour mon bienaimé frère ! Je lui devrai beaucoup. Je lui dois déjà une espérance à laquelle s'attache tout mon cœur : nous pourrons recouvrer ces chers manuscrits, ce précieux Cahier vert que j'ai à peine lu, mais où j'r.i aperçu d'admirables choses. Grâce à vos soins, jo pourrai en jouir. Que béni soit votre pieux dévouement et celui de notre excellent ami de Bretagne ! Je ne 3uispas seule à vous témoigner des remercîments.

m LETTRES

C'est toute ma famille qui vous connaît, monsieur. C'est mon père, depuis longtemps malade, et qui, du fond de son réduit de douleur, voit venir à lui avec une douce joie le précieux recueil des pensées de son fils.

Enfin vous avez découvert Aï. *^*! Vous l'avez rencontré peut-être maintenant. Aura-t-il pu vous refuser nos papiers? Dans tous les cas, vous ne laisserez pas de vous occuper de ceux qui sont en vos mains et d'aviser aune publication. Je fus donc bien inspirée en vous envoyant ces trésors. C'était, je vous l'avoue, avec un peu d'embarras, mais il y a bonheur à s'ouvrir aux nobles âmes, à confier des pensées intimes à qui les accueille si gracieusement. C'est m' exprimer d'une façon bien touchante combien la mémoire de Maurice vous est chère.

Recevez en retour, mon bon monsieur, l'assurance des sentiments bien dévoués de sa sœur.

A. M"° ANTOINETTE DE BOISSET

Le 4 janvier 1846.

Votre lettre du dernier jour de l'an m'a fait bien plaisir, ma chère Antoinette. C'est me dire que votre amitié ne s'en e.st pas allée avec le temps qui s'enfuit. Il nous emporte, hélasl assez de choses saiia

D'EUGENIE DE GUERIN.

lui laisser prendre encore ce qu'il y a de plus doux dans la vie, les afTections du cœur. La nôtre est trop enracinée pour que nous ayons à craindre de la perdre autrement que par le brisement du vase qui la contient; mais, même après la mort, cette fleur céleste d'amitié s'en va fleurir au ciel. Voilà qui me rassure dans les longs silences, voilà qui m'a fait attendre paisiblement une lettre de vous. Je l'ai enfin ! Je m'empresse de vous répondre et de renouer ces douces causeries interrompues par je ne sais quoi et que vous me rappelez avec une grâce charmante.

Eh bien! oui, causons, ma chère amie; parlons de vous d'abord, de vous, ma pauvre affligée et si souvent en deuil. J'avais su une partie de ces chagrins, mais je ne savais pas la nouvelle perte que vous aviez faite dans votre famille, dans l'unique sœur de madame votre mère. Toutes ces morts multipliées nous font penser à la nôtre, et à préparer notre âme à l'appel que Dieu lui peut faire au moment où nous y pensons le moins. Qui sait si ce ne sera pas cette année? 11 me semble aussi que le meilleur souhait qu'on se puisse faire entre chrétiens, c'est de bien mourir. C'est là le vrai bonheur, et à quoi sert de souhaiter ceux de la vie, qui ne s'accomplissent jamais? Aussi je n'en fais plus pour personne, p;is mémo pour vous, ma chère, de ces vains souhaits de félicité. Ceux que je forme se réduisent en prières, et j'ai la confiance d'en obtenir l'accomplissement. Nul doute que vous n'aimiez bien le bon

Dieu, que vous n'embellissiez de plus en plus, à ses yeux, votre âme des vertus qui font les saints.

De votre côté , je suis sûre que vous me souhaitez le même bonheur, et je vous en remercie, ainsi que de tous vos autres vœux de bonne année. S'il plaisait à Dieu, je la voudrais meilleure en santé, pour mon père. Il est très-soulTrant, comme on vous a dit. Voici trois ans que ses nuits se passent sans se coucher, que quelques heures, tout vêtu. De sorte que, de tous côtés, je ne vois que souffrances : qu'il y a longtemps qu'il en est ainsi! Ceci me porte à ma sœur des Indes, dont vous me faites l'amitié de me demander des nouvelles. Nous attendons de ses lettres, et j'ai su depuis peu que cette chère sœur allait bien, mais sa tante, sa mère d'adoption, était fort mal. Ce sera encore pour cette jeune femme une perte inconsolable. Je ne sais si nous la reverrons jamais. Calcutta est bien loin de la France. La revoir serait pour moi une des plus douces jouissances qui me restent sur la terre, mais il n'en faut avoir d'autres que de tout sacrifier à Dieu.

Adieu, ma chère et bonne Antoinette. Je voudrais bien vous voir, mais je sors peu et pour peu de temps. Si cependant le triste charme qui me retient venait à se rompre, peut-être je pourrais arriver jusqu'à vous.

D'EUQÈNl'E DE GUÉRIN.

A LA MÊME

23 avril (181GJ.

Dans votre dernière lettre, ma chère Antoinette, vous m'exprimez le désir de me voir d'une façon si aimable, que j'en suis vraiment fort touchée et fort tentée d'y répondre, mais vous savez mes empêchements, et vous me jugerez avec une équitable bonté. L'œil de votre cœur a vu tout droit dans le mien qu'il ne fallait rien moins que les chères santés qui m'attachent au Cayla pour m'empècher d'arriver quelquefois jusqu'à \ous. Dans le peu de jours que j'ai passés à Gaillac un peu avant le Carême, je guettais aussi, de mon coté, l'occasion de nous voir. L'éloquence des bons Gélis n'aurait pas eu grand'chose à faire pour me décider à une course à Lisle , mais ce cher endroit est devenu pour moi la terre promise.

Et, vraiment, je me promets toujours d'y revenir, car je m'y plaisais si bien. J'aurai toujours un doux et reconnaissant souvenir du bienveillant accueil que j'y ai reçu de tout le monde, et, en j)articulier, de votre part et de votre gracieuse famille. Je vouchais voir se renouveler pour moi les huit jours que j'ai passés alors auprès de vous, ma chère Antoinette* mais il est des choses qui ne reviennent pas deux fois dans la vie, et je crains bien que la retraite à Lisle, et le Père Verres, et la douceur d'être avec voua

pendant quelques jours, soient à jamais passés. Que voulez-vous? tout passe en ce monde, nos douces jouissances d'abord, ces fleurs de la vie. Il faut en faire des sacrifices à Dieu.

Et, à propos de sacrifice, qu'il m'en a coûté de perdre cette chère et aimable Louise! Vous la regrettez vivement, ma chère Antoinette, vous qui ne l'avez que connue; mais, moi qui l'ai aimée, je ne puis me consoler qu'en Dieu de la mort d'une si chère amie. J'ai eu les détails les plus consolants sur ses derniers moments qui ont été remplis de piété, de foi, de confiance en Dieu et d'un courage sublime. Pauvre et chère Louise ! Je ne puis pas penser que c'en soit fait de nous revoir. Nous étions bien séparées, mais je ne pensais pas que ce fût pour toujours. Ainsi en avait décidé la Providence. Dieu avait compté les jours de mon amie et lui ouvrait le ciel, lorsque je comptais l'embrasser. Elle devait venir au mois de mars... Le revoir est là-haut maintenant, avec ma chère Louise, comme avec d'autres chères âmes que nous avons vues s'en aller bien jeunes aussi.

Je ne finirais pas là-dessus, mais je veux voub dire adieu, non sans vous avoir fait compliment sur le gain du procès de monsieur votre père. Vous avez rnison de pons(3r que j'y prends une part d'amie, ainsi qu'atout co qui vous intéresse. Ainsi ^t' vous aime crtto clj.u"ininl(> petite nièce qui fait votre bonheur. Je lui siuih.iile l'heureuse arrivée d'uu

D'EUGENIE DE GUERIN. 47»

frère ou sœur. Notre Caroline nous paraît un bijou. Quelqu'un qui a vu votre ange m'a dit que la nôtre lui ressemble. Sur ces gentillesses, adieu, mon amie.

A. M. DE GUÉRIN

Cauteiets (Hautes-Pyrénées), 11 juillet [ 18-16).

Ces Pyrénées, qui nous [)araissent si éloignées du " Cayla, m'y voici, mon cher papa, et, par la grcàce de Dieu, arrivée sans malheur ni le plus petit accident. Tous mes associés de voyage sont parfaitement satisfaits. Marie écrit à sa mère, Louise * est là qui cause avec l'excellente et gentille mademoiselle Pons, et je viens vous donner au plus vile des nouvelles de mon voyage.

Nous ne faisons que d'arriver et de nous loger, ce qui n'est pas chose facile. Après ur>e heure d'entrées et de sorties, nous voici enfin assez bien établis. Ma chambre a une vue charmante sur un des monts les plus beaux des Pyrénées. C'est (|uelque chose de magnifique que la vue de ces monts géants tout couverts de sapins et sillonnés de torrents qui,

Page 1