M"' Louise de Thé/ac, aujourd'hui M"* de Drt'inont d'Ars
de la hauteur d'où ils tombent, font l'efTet d'un filet d'eau. Nous avons eu cette superbe décoration pendant toute la journée qui a commencé à Tarbes.
Tarbes est une très-jolie ville. Pour la connaître un peu, je suis sortie de bonne heure, et, du temps que ces dames faisaient leurs arrangements, j'ai visité la cathédrale. Une bonne femme, qui nous servait de cicenone^ quand elle m'a mise en vue de l'église, m'a dit : « Voilà, madame, l'église; en face, vous avez la préfecture ; plus loin, l'hôpital, et, làbas, les casernes. » Jugez quel merci je lui ai fait en riant. En effet, je n'avais pas envie de tout voir. Aussi me suis-je dirigée vers la place du marché pour acheter quelques fruits. Mais la grêle qui était tombée quelques jours auparavant a tout ravagé. Nous n'avons vu sur la route, pendant trois lieues, que ruines. Cette vue attristait notre belle route au milieu d'une plaine aussi riciie et plus variée que celle de Gaillac. Ce sont les productions de la plaine et celles de la montagne : des vignes montées sur des arbres, des champs de blé et des champs de millet, flos cliâtaigniers et des arbies fruitiers, un mélange de richesses qui semble un coin du paradis terrestre, ime diriez-vous, papa, de ces grands millets à deux ou trois pieds, dont les sillons se joignent presque etfjui nourrissent chacun un monceau de pommes de terre? Que j'aurais eu plaisir de vous faire voir cela et bien d'autres choses encore ! C'est la route la plus ii^réable que j'aie jamais faite.
D'EUGBNIB DE GUERIN.
Ces Pyrénées sont infiniment plus belles h voir que Paris, qui cependant est bien beau. Mais il y a la diiïérence de l'œuvre des hommes à l'œuvre de Dieu. Cette inexprimable architecture de monts et de vallées sans mesure donne une impression bien vive de la puissance divine. J'ai joui grandement pendaui cette route commencée à Tarbes parmi les vignes ci les fleurs et continuée dans les flancs de roches pyramidales, et sur un torrent qui vous bondit sous les yeux jusqu'à Cauterets. La route est taillée à pic sur ce Gave fabuleux et elle eût fait honneur aux Romains : c'est adm/irable de hardiesse. Je disais: « Si du Cayla on pouvait nous voir emportés sur ce chemin aux aigles, on serait bien surpris, et papa, qui craint de me voir monter sur un âne, me crierait de m'arrèter. » Mais le moyen! Et puis faut-il arriver h ces eaux merveilleuses où vous m'avez envoyée avec tant d'empressement; puissé-je y trouver la santé !...
Adieu, il faut bien se quitter. Il est tard, le papier me manque*. Ma première visite a été à l'église de Cauterets i)Our rendre grâces à Dieu du bon voyage. La population paraît pieuse. Nou;; y avons des prêtres en masse et quelques évoques, entre autres Monseigneur de Paris. M. Vergnes e^i attendu ces jours-ci. Enfin, M"* d'ilautpoul avec soi;
1. Co qui suit est (5ciit sur un i)out de |)apicr en formelle triangle ou de pic : ainsi s'expliquent les derniers mots de la leitro.
frère l'abbé se trouvent aussi parmi les baigneurs. J'irai la voir.
Je vous embrasse tous sur cette pointe de papier qui vous fera songer que je vis d'emprunt et que nos tiialles sont fermées. C'est un chaos que notre chambre, mais le Cayla s'y trouve avec vous, papa, Mimi, Erai), Anaïs et petite Caro. Il me tarde d'avoir de vos nouvelles. Puissent-elles être bonnes, miraculeuses, Enfm, Dieu sait tout ce qui m'occupe pour vous tous, cheis absents, et surtout pour vous, papa. Mandezmoi fidèlement ce qui se passe. C'est à toi, chère Miuiin, que je m'adresse pour savoir ce qui se passe au Cayla. Je te ferai savoir à mon tour ce qui se passe à Cauterets. Le monde m'y a paru fort bigarré, mais je n'ai vu qu'à vol d'oiseau. Mes souvenirs au pasteur et à toute la paroisse. Adieu encore à vous tous. Ce pic se termine par un baiser.
/vu MÊME.
(CauturelsJ, 13 juillet ( 18-lGJ.
Cher papa,
Ne pouvant pas vous écrire aussi souvent que je le voudrais par la poste, je veux m'en dédommager en vous adressant mon tous les jours sur ce petit cahier qui vous arrivera en guise de lettres. Ceci fera suile à celle que je vous ai envoyée en arrivant.
D'EUGENIE DB GUEUÎN. 463
C'était samedi : le lendemain nous avons commencé par entendre la messe à votre intention. C'était à une jolie petite chapelle de la Vierge, à neuf heures, précisément à l'heure où un saint priait pour vous en Bavière. Gauterets est bien loin de là, mais de partout on se rencontre en Dieu.
La messe entendue, nous sommes allés faire une visite aux bains. II y a plusieurs établissements. C'est à La Raillère que nous sommes montés, assez belle ascension de vingt minutes, que les uns font à cheval, à âne, en chaise à porteur, et tous fort nombreux. C'est tout un monde de malades, boiteux, enrhumés, qui se pressent autour de ces baignoires, comme les paralytiques auprès des piscines miraculeuses. Mais moi je ne me jette pas là dedans. On m'a descendue dans un établissement bien plus commode à deux pas d'ici, au Grand César. Ce nom triomphateur me semble d'heureux augure; du moins je pourrai dire : « Je suis venue, j'ai bu, » et peut-être aussi : « J'ai vaincu. » Ces bains sont parfaitement soignes et l'établissement est magnifique, tout en marbre; il m'a semblé voir un de ces palais d'Italie qui vous charmaient tant la vue. Ici, au reste, le marbre est fort commun, -presque toutes les façades de maisons un peu jolies en sont bâties. Aussi la ville a-t-elle un certain air d'élégance et de recherche assez rare en France. Elle est surtout d'une propreté parfaite. Du reste, on peut la laver sans peine : l'eau vient partout, coule partout, limpide
comme un cristal, à la différence près qu'ici c'est brûlant et là à la glace.
Nous avons eu la visite des d'Yversen, d'Antoinette*. Je suis allée voir M"" d'Hautpoul, tous dans le voisinage. L'église est tout près aussi. Elle est assez joliette, mais trop petite, surtout pour les prêtres qui encombrent le chœur. Le fameux Père de Placfr est du nombre. On le dit d'une amabilité remarquable. Il va beaucoup chez les d'Yversen. J'espère le voir. Le duc de Nemours est arrivé ce soir; sou entrée a été aussi silencieuse que celle d'un baigneur vulgaire.
14. Un orage nous a amené la pluie. Les jours pluvieux sont ici fort ennuyeux; il faut dire que ce n'est pas de diu'ée, la température est des plus variables; ainsi, quand on trouve à se plaindre du temps, on peut se consoler en attendant mieux. C'estceque j'ai vu. au mauvais début de la matinée a succédé une journée fort belle. Il a fait chaud jusqu'au soir. Nous avons fait quelques visites. J'ai vu une dame de Rio-Janeiro qui est venue pour faire piondre les eaux à sa fdle. Pauvre mère! il est fort douteux que son voyage ait uiî heureux résultat. Nous logeons dans la même maison, sa fdle vient s'amuser avec le petit Albert. Il y a peu de monde ici. C'est un quartier un peu reculé, mais qui nous convient par sa proximité de l'église.
i. m"'' Aiiioiiicttu de UuisscU
D'EUGÉNIE DE OUÉRIN.
J'ai une toute petite chambre avec quelques chaises et la table où je vous écris. La vue donne sur un des monts les plus boisés des Pyrénées; le matin j'entends chanter les oiseaux, et crier les baigneurs. Nous sommes fort dispersés, on envoie Henri à une lieue, mes cousines un peu moins loin. Quand serons -nous réunis à Gaillac et encore mieux au
Cayla!
Le duc de Nemours est passé sous nos fenêtres venant de la chasse. Il saluait avec toute la grâce qu'il pouvait trouver dans son feutre gris. On en mettait bien peu à lui répondre. Les gens du pays le détestent, dit-on, parce qu'il est cause que la haute aristocratie s'en va pour ne pas se rencontrer avec lui. Singulier accueil dans le Béarn à un descendant de Henri IV I
15. Saint Henri aujourd'hui. Quelques personnes ont fait tout doucement cette fête dans leur cœur et à l'église. J'étais du nombre. Maintenant je pense que vous aurez peut-être été grêlés : l'orage dont nous avons trouvé les traces à Tarbes s'est étendu jusqu'à Cordes. Un homme et quelques brebis ont été tués par la foudre aux Cabanes. Il me tarde de savoir ce qui en a été au Cayla. Il me tarde surtout de savoir des nouvelles de vos personnes. Anaïs et Lran partiront bien tard de Gaillac. J'aurais presque peuf du loup-garou. Ici, il est question d'un ours blanc qui doit avoir besoin des bains de La Raillère, car on
l'y voit rôder depuis deux ans. La chasse du prince était dirigée contre lui. On prétend qu'un sous-préfet et un tailleur l'ont atteint, mais il a fui dans les gorges Au reste , n'ayez pas peur pour moi ; nos bains sont là-bas et l'ours est là-haut à une lieue, nous n'avons rien de commun.
16. Figurez-vous un torrent blanc de neige et bleu de ciel roulant, bondissant, écumant au large du haut d'un mont inaccessible qu'il fend en deux. C'est la cascade de Mahoural. Jamais je n'ai vu rien de comparable à cette chute d'eau ^pouvantablement belle. Nous l'avons considérée avec admiration, mais sans trop nous hasarder sur ses bords. Un Anglais qui y péchait à la ligne s'y laissa choir. Par un l'are bonheur, il ftit sauvé; l'eau en bondissant le jeta comme une paille sur des rochers qui forment un bassin au torrent, d'où le pécheur fut péché. C'est arrivé l'an dernier. En passant, j'ai visité une fontaine. C'est un enfoncement dans le rocher avec un petit canal, et dessous un soupirail qui répand luie chaleur insoutenable; à peine si l'on peut y soullVir le pied tout chaussé. Après avoir bu, monté, descendu, cueilli des fleurs et quelques fraises, nou:> voici à notre hôtel , goûtant un repos délicieux,
17. La pluie, point de promenadc^^. Ou se met à. l'ouvrage pour passer le temps. La brésilienne est descenUue avec sa fdle. C'est une excellente femme,
D'EUGENIE DE GUERIN. 4S3
aux manières et au parler créoles. Il y a ici des personnes de toutes les contrées. On arrive en foule à présent. Pour voir ce monde, il faut sortir, aller aux salons, aux bals, tous endroits que nous laissons aux a mateurs de plaisirs et de bruit. Nous voyons à tous moments M"" Pons, assez souvent Antoinette qui, en ^a qualité de baigneuse, est moins libre que notre amie de Bretagne. Nous venons d'avoir la visite de II. le curé de Gauterets, accompagné de son vicaire et du maire. Ces messieurs quêtaient pour les pauvres. M. le curé m'a paru fort bien. J'avais entendu sa messe et je l'ai reconnu. C'est un ange à l'autel.
18. Je la tiens enfin cette lettre du Cayla qu'il me tardait tant d'avoir ! Merci, ma bonne Mimi, de ton empressement à me répondre. C'est tout juste si je comptais pour aujourd'hui sur une lettre. J'en suis tout heureuse. J'ai lu et relu, et n'ai vu que bonnes nouvelles, et je croîs bien que ta ne me trompes pas. Il n'y a que les désastres de l'orage qui m'allligent, quoique nous ayons été épargnés.
Tu veux un bulletin de mon estomac, le voici. L'appétit s'est un peu ralenti, et j'éprouve un peu l'eflet des eaux, ce qui arrive à tout le monde. Le médecin m'a dit ne pas faire d'excursions sur les montagnes. Il a borné mes promenades au parc, joli endroit tout j)rès d'ici, bien boisé, coupé d'allées avec tics cliaises pour s'asseoir, peuplé de beau mond*; qui marche, qui s'assied, qui lit, qui dort.
qui travaille. On fait là tout ce qu'on veut moyennant un sou, si l'on prend une chaise. C'est assez agréable, mais les courses sur les monts, à travers torrents, (leurs, sapins, bruyères, seraient bien mieux de mon goût. J'espère obtenir la permission d'en faire, mais en attendant je subis ponctuellemenl l'ordonnance sévère du docteur.
C'est un brave homme des plus polis, qui jouit de beaucoup de réputation. Il est indispensable d'aller le trouver pour savoir de quelles eaux il faut prendre, ce qui dépend de la mabidie ou du tempérament. Un Américain est venu simplement pour se laver les yeux à une source qui coule onctueuse comme du miel. Antoinette va boire au ciel et descend à miterre pour se baigner. Que de fois je pense à papa avec un désir ! mais la température est si variable qu'il serait à peu près impossible à. papa de la soutenir. Il y a des heuies de la journée où il faut se couvrir comme en hiver; un moment après on étoulfe, mais c'est dehors, le dedans des maisons est toujours frais.
Je visais à entendie la messe de M''''" Aiïre. Il ne la dit plus. On le dit très-soulTiant. Au reste, peu de monde le voit. C'est partout un homme d'église et d'étude. Le jour de rariivée du prince, on remarqua que ses volets restèrent fermés. Marie veut aller le voir comme compatriote et Henri comme camarade d'un des p.ircnts de Monseigneur. Si celte visite a lieu j'en serai, mais je ne sais sous quel titre se fera ma présentation.
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Les prêtres abondent de plus en plus. Ce matin on a dressé un autel improvisé dans un côté d'église. Je n'en ai vu aucun de connaissance et n'ai fait connaissance avec aucun. Je visais au Père de Place, et le malheur veut qu'il soit malade dans son lit. Au reste, on peut ici mettre en pratique la maxime de saint François de Sales et choisir entre mille. Que papa ne se mette donc pas en peine à ce sujet non plus que pour les chemins de 1er. Eh ! par où voulezvous qu'ils passent, à moins que ce ne soit en l'air? Figurez -vous des monts, rien que des monts, toujours des monts incommensurables, et au bas d'étroites vallées. La ville seule en occupe une presque en entier. Les chemins partent de là sur les rochers à pic. Cauterets est un joli endroit, grand comme Rabastens et d'une élégance parisienne pendant toute la saison des eaux. Les toilettes sont éblouissantes. Les miennes, comme tu dis, sont des plus humbles, mais pas ridicules. C'est tout ce que je veux.
C'est demain, mon cher papa, que se termine la neuvaine pour votre santé. Espérons que ce ne sera pas sans quelque heureux elTet. Ce n'est pas en vain que les saints prient le bon Dieu. Une sainte âme d'ici s'est ardemment associée à nos vœux. M'"* Facieu doit aussi s'y joindre, et c'est encore une bonne amie du ciel. Elle passe sans doute la journée au Gayla. Enfin, mon cher papa, je vous souhaite toutes sortes de biens et de distractions.
J'embrasse Éran, et Nicette, et Caro. Il y a quelques enfants aux eaux, je n'en ai pas vu d'aussi gentil que notre petit bijou.
AU MÊME
CautereU, 20 juillet [184ôl.
Je comptais avoir à vous parler des prédicateurs des eaux. On nous faisait espérer quelque orateur parmi tant de prêtres, mais pas de sermon, pas même de prône. Ces messieurs sont malades ou prennent leurs vacances. Le pauvre Père de Place est sans voix, M^"" AlTre sans forces, nous n'avons pas même eu sa bénédiction. Il faut ici, comme au désert, se prêcher soi-même. Heureusement j'ai emporté avec moi Fénelon , avec qui je passe quelques instants de recueillement. Et puis la sainte M"' Pons vient de temps en temps nous édifier par ses paroles et par SCS exemples. Elle est excellente pour nous toutes, j'en ai reçu en particulier de doux témoignages d'affection. Oh! ([uelle belle came! Les d'Yversen sont fort heureux d'avoir trouvé une personne de ce mérite pour l'éducalion de leurs filles. Antoinette fait mé* n.ige avec les d'Yversen. M"* d'IIautpoul loge dans la môme maison, de sorte que nous pouvons voir tout ce monde de coimaissances à la fois. Nous nous voyons.
D'EUGÉNIE PE GXJÉRIN. 491
même sans sortir, de nos balcons qui sont voisins. Le logement de Monseigneur fait coin à notre maison. On ne peut être plus voisin. La visite est encore à faire. Elle restera probablementenprojet,etjeraime mieux. Je ne pense pas que Monseigneur reçoive des femmes. Dans ce cas il ne faut pas se présenter.
21. Que vous dirai-je aujourd'hui, mon cher papa? je n'en sais rien. Que dire maintenant que je ne cours plus les montagnes? Ce sont les sites ici qui sont intéressants à voir et à décrire ; les gens y sont comme ailleurs, assez ressemblants à ce qu'on voit partout, si ce n'est des bigarrures plus marquées et plus nonjbieuses. Mais les monts, les chalets, la coupe des pics, on ne voit cela nulle part. Toute la colonie d'Yversen a fait une ascension aux granges de la reine Hortense, qui sont de ces petites maisonnettes dont je vous ai parlé, suspendues au flanc des montagnes comme des nids d'aigles. Celles de la reine de Hollande sont fort visitées, et donnent lieu à divers jugements sur le compte de cette princesse. Les uns y trouvent l'expression d'un goût pour l'extravagance, d'autres pour les choses élevées. Quant à moi, j'y vois que la princesse avait de bonnes jambes. J'y vois aussi que les petites choses survivent aux grandes. Ces pauvres granges ont eu plus de durée que le trône de Hollande.
2/i. Une lettre d'Humbeline nous est venue donner
de bonnes nouvelles de Gaillac et du Gayla. Mimi lui avait écrit le vendredi, et lui disait que tout allait bien. 11 faut ces assurances pour être tranquilles et même pour que les eaux fassent du bien, d'après ce qu'on dit que les inquiétudes en paralysent les effets. Le médecin même recommande de ne pas s'agiter dans son bain. D'après cela, je me tiens dans l'eau comme dans mon lit, au repos complet. Je ne veux pas avoir à me reprocher la moindre infiaction au règlement. Ce ne sera pas de ma faute si je ne vous porte un meilleur visage.
Pour événement du jour, nous avons eu un tonnerre magnifique. Quand on aime ce bruit, on en jouit ici sans mélange , sans crainte de coup de foudre. Le tonnerre ne foudroie que les monts, et procure àla vallée des pluies abondantes. Mais n'aurat-il pas grêlé ailleurs? Toulouse a été abîmé dimanche par un orage terrible. Je crains toujours d'apprendre quelque sinistre pour nos vignes. Arsène en a éprouvé un fâcheux : le tonnerre lui a tué quatre bœufs dans l'écurie.
25. Ce matin, de deux à trois heures, je me suis réveillée avec un cauchemar. Je rêvais que vous étiez malade. Sans ajouter foi aux songes, celui-ci m'a tracassée, et il me tarde d'avoir de vos nouvelles, qui me disent que les songes sont menteurs. C'est vendredi aujourd'hui, je n'aurai de lettre que lundi ou mardi prochain. Il me tarde bien de savoir
D'EUGENIE DE GUERIN.
comment vous vous trouvez, si le ciel aura exaucé nos prières pour votre guérison.
Nous avons eu aujourd'hui la visite de M. Barthez, curé de Villefranche : c'est un habitué des eaux. Le Père de Place mangeait avec lui. Je lui aurais envié ce convive, on le dit charmant d'esprit et de toutes façons. Le voilà parti. Aussi suis-je allée frapper à l'oreille de M. le curé de Gauterets qui, sans être jésuite, a bien son prix. 11 est fort pieux, fort adonné à l'église, où il passe la moitié de sa vie. Les gens ici aiment fort à se confesser. Jusqu'à dix heures du soir on fait la procession à ce confessionnal. C'est une population à part par ses mœurs et par son costume. Celui des femmes est remarquable par une grande mante, noire, rouge ou blanche, dont elles se couvrent en tout temps. O^n appelle cela un rapulet. Il est en laine , et les malheureuses doivent étouffer là-dessous quand il fait chaud. Mais c'est le voile des Orientales; sortir sans capulet serait uu déshonneur.
Dimanche 26. Deux Éminences aujourd'hui à l'église. Aussi les offices ont-ils été pompeux. Il y avait tant de monde à vêpres, que nous avons eu peine à pénétrer, et je n'ai pu avoir de chaise. Je n'ai pas eu trop le temps de me fatiguer: il n'y a pas eu compiles ni sermon, mais beaucoup de bénédictions de l'évêque qui odiciait. Ce n'était pas M*^' A HVe, il s'efl'ace entièrement. Me voici dans ma rhambre,
après une petite visite que m'a faite Antoinette. Nous avons parlé Lisle et Gayla, et avons dit bien souvent qu'il nous tardait d'y retourner,
27. Là voici cette lettre tant attendue, ta chère lettre, chère Miinin! On n'a pas idée des impatiences de cœur qui vous saisissent dans ces montagnes. Elles ont beau vous ravir, vous étonner les yeux et l'esprit ; les yeux et l'esprit retournent au cher pays, auprès de ceux qu'on a quittés, qui vous attendent. Enfin papa ne va pas plus mal, mon songe n'est qu'un songe, grâce à Dieu. Précisément ta lettre est datée de vendredi matin. Je me fie à ta parole, et puis papa m'écrit, ce qui me rassure entièrement.
Hier je m'ennuyais , ces montagnes me pesaient de tout leur poids, mais aujourd'hui ta lettre et un temps splendide m'ont toute réjouie.
M"" d'Hautpoul part jeudi. Je lui donnerai une lettre. Pour ne pas vous faire trop attendre, celle-ci va piirtir par la poste. Tu auras de quoi lire, mais rien d'intéressant, puisque je n'ai rien vu. Je défie monsieur le curé d'y voir du Chateaubriand cet(o lois, à moins de trouver une montagne dans un grain de sable. Chemin faisant, je fais mes cojnplimeiits aflectueux au bon pasteur.
D'HUGENIE DE GUERIN. 4D3
AU MÊiME.
Cauterets, dirn^nche 2 août,
"Vous aurez sans doute demain , mon cher papa , ma lettre de mercredi. M"" d'Hautpoul me dit qu'elle irait vous la remettre elle-même. Cette attention m'a fait plaisir. Vous serez charmé de la voir et de causer des eaux avec elle. Causons encore de ces lieux que je vais quitter dans peu de jours. Je n'ai rien de mer-^ veilleux à en dire ; nous avons eu un temps détestable, des brouillards comme à Londres, et, pour changer, des orages et des déluges. On ne sait quo faire alors qu'on ne peut ni sortir ni respirer l'air sur les balcons : aussi on s'ennuie, on est malade.
Quant à moi, je me trouve toujours bien des eaux, il n'y a d'ennuyeux que de les prendre. Figurez-vous à six heures du matin ma personne dans une chaise emportée par deux hommes sur la montagne, où tout le monde ou à peu près va boire. Cette route me rappelle les rues de Paris. C'est une foule qui monte, f|ui descend, dames, prêtres, femmes aux divers costumes. Espagnols, dans leurs draperies, et les chaises qui sont les voitures de cette rue des Pyrénées. Je bois en arrivant un verre, vingt minutes après le second ; je redescends à petits pas la Miontagne, quelquefois avec Antoinette, d'autres fois seule
comme aujourd'hui. La messe que j'ai entendue avant de monter m'a fait partir tard.
Je n'ai pu dans tout cela aller à la grand'messe, je partirai sans savoir de quelle couleur sont les prônes de ce pays. Au reste, un pauvre curé du côté de Bayonne nous a bien prêché ces jours-ci. Il est mort presque subitement. Contrairement aux enterrements silencieux qui sont imposés aux étrangers, on a enseveli celui-ci avec pompe. Tous les prêtres et beaucoup d'habitants de la ville l'ont accompagné. C'est sans nul doute en sa qualité de prêtre. Il pleuvait à torrents, je n'ai pas suivi le cortège. J'étais assez triste d'entendre les chants des morts, qui ont duré longtemps sur la porte mortuaire; il y avait à côté un contraste trop remarquable, un étalage de couronnes de bal ! Le monde est partout le même. Les olTices sont ici à la romaine. Les enterrements ont une gravité profonde. On y chante bien plus longuement que chez nous. On se croirait à l'office du vendredi-saint.
Lundi 3 août. Je sortais de mon second sommeil,
lorsqu' Henri est entré dans ma chambre avec ta lettre à la main. C'est te dire s'il a été bien reçu! Les nouvelles du cher Cayla m'ont fait presque une surprise ; je n'en attendais |)as de sitôt, demain ou aprèsdemain. Mais le plus tôt n'est que le mieux pour apprendre de bonnes choses. Je suis ravie de ce que tu me dis de toutes vos santés. On ne peut guère
D'EUGENIE DE GUERIN.
attendre mieux, quoique celle de papa ne soit pas parfaite. Mais elle a été si mauvaise, que son étal présent est presque une guérison. Je craignais que le voyage pour les élections ne vînt déranger le mieux, c'était à peu près sûr; aussi je vois avec plaisir à la fin de la lettre que papa était resté chez lui.
Ici, les affaires d'État occupent, mais beaucoup moins que les affaires d'eaux. Il n'y a que notre docteur qui nous ait parlé chaleureusement élections. Il arrive de Tarbes, où il s'est passé des scandales. On s'est colleté, on s'est bâtonné. Un pauvre électeur qui s'appuyait sur une béquille a été désarmé et renversé comme mort par son antagoniste. Mais nous allons bien loin de ce tumulte, les chevaux nous attendent pour une course au lac Bleu. On dit que c'est magnifique. Nous verrons.
Avant tout, revenons encore au Cayla et à la première page de ta lettre. M""" Facieu t'a doi)c fait compliment sur la bonne mine de papa. Je m'attends à le trouver florissant et guéri le jour si ce n'est la nuit. Il ne faut pas s'étonner de l'effet des chaleurs, qui lui ont toujours fait mal. Ici c'est du froid qu'on se plaint. .le n'ai presque pas quitté mon châle pour sortir. Les montagnes sont admirables, le pays l'urt curieux à voir, mais la température est ce qu'il y a de pire au monde : un mélange de pluie, de brouillards, de chaleur (c'est ce qui dure le moins) qui ne vaut rien pour les santés délicates. Il faut pour ne pas prendre mal se précautiunner beaucoup.
Dimanche, nous avions un temps admirable. Uk beau soleil vint embellir la plus jolie fête populaire que j'aie vue. C'est d'usage que tous les ans, à pareil jour, les jeunes baigneurs donnent un bal et fassent les frais d'une fête champêtre. Ce sont des courses à la montagne, des courses aux cruches, des courses à l'àiie, des courses en sac, et des danses locales; le tout est joli, amusant, et se passe avec uïi ordre parfait. Les danses se font entre jeunes gens. Monseigneur de Paris les a regardées comme nous. Wous étions parfaitement placés pour le spectacle qui se donnait sous les fenêtres des d'Yversen. Figurez-vous un torrent large et bruyant, puis une petite prairie, puis une montagne, et dans ce cadre un rassemblement de plusieurs milliers de personnes rangées en cercle autour d'une corde qui fait barrière. Au centre sont les acteurs. Ce sont des femmes d'abord qui cheminent avec leur cruche sur la tête vers un but où elles doivent arriver sans les casser. Fort peu remportent le prix. A chaque chute de cruche, vous pouvez penser les rires de la foule. Après cela partent des coureurs pour emporter des drapeaux sur la moi> jagne. Je vous promets que l'assaut est rude. Des fanfares accueillent le vainqueur. La course aux ânes suit la course aux drapeaux. Dans ce pays les ânes suivent les conquérants, mais ils renversent beaucoup de combattants. Ils m'ont paru peu envieux de gloire, et pour le moins aussi têtus que Bécane qui, du reste aurait triomphé par sa beauté. J'en ai vu
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peu d'une aussi belle figure. Les culbutes faites et les vainqueurs asinîers couronnés, on se met à casser des bouteilles suspendues. Ce ne paraît pas difficile, mais on tape les yeux bandés et souvent on frappe en l'air.
Le verre cassé, on s'est mis en danse. Ceci est le plus joli de la fête. De beaux jeunes gens (ce sont les baigneurs) en pantalon blanc , veste blanche et écharpe rouge flottante se mettent en rang le long du cercle. Tout à coup les voilà qui se tournent l'un vers l'autre et font deux à deux une danse à caractère qu'ils accompagnent d'un jeu de bâtons blancs dont le bruit se mêle sans se confondre au son des instruments qui accompagnent la danse. Elle dure quoique temps dans la prairie et se continue dans les rues de la ville à peu près jusqu'à la nuit. Le soir, un magnifique bal a réuni quatre-vingts femmes desquelles vous devinez qui n'était pas. On s'amuse tant qu'on peut, et l'on s'ennuie ensuite.
La course au lac, il faut ioien en parler, mais cela ne se dit pas, il faut le voir; il faut passer par ces chemins en l'air pour en avoir l'idée. Figu)-ez-vous des cordes pendues aux montagnes, ils vous font d'en bas cet elTet. Encore les a-t-on arrangés pour le passage de la duchesse de Nemours. Je suis étonnée d'avoir mon cou, et cependant tout le monde le rapporte. C'est qu'on est monté sur des biches. Ces chevaux sont étonnants; ils vous enfilent ces sentiers, montent et descendent des escaliers à pic
sans broncher. Enfin j'ai vu de belles beautés, entre autres une cascade avec trois arcs-en-ciel. C'est inexprimable pour l'elTet et l'étrange beauté du site, Puis le pont d'Espagne, immense cataracte. Là se trouvaient une quinzaine de cavaliers et amazones. Nous avons fait route ensemble jusqu'au lac. Désert profond, immense nappe d'eau entre des monts immenses, mais nus, abrupts, tristes comihe la mort. Pour achever ce tableau, on voit au bord du lac un monument funéraire en mémoire d'une Anglaise et de son mari qui se noyèrent il y a dix ans en se promenant sur le lac. Les eaux sont glacées, de sorte que ce qui y tombe y meurt presque aussitôt. Ce réservoir a sa source au Yignemale, dont on aperçoit les glaciers. C'est un des points les plus élevés des Pyrénées. Par delà est l'Espagne.
Nous avons vu une chasse. J'ai touché un isar ou une biche. Ensuite, au bord du lac, s'est élevé un pelit oiseau qui volait devant nous comme pour se faire admirer. C'était vraiment le bijou du désert, une fleur volante, s'offrant à tous les regards comme pour les consoler de tant de tristesses. Il vit cependant là une femme fort gaie, habitant sous une tente en bois. Nous portions notre goûter. Il s'est fait pendant un orage. Nous avons eu pluie, grêle et tonnerre, le tout grandiose. Ce temps nous a fait quelque peu les honneurs de la route pour le retour, mais les sapins nous ont abrités. J'en ai remarqué un avec ces mots : Crains Dieu. Ces mots sont bien placés
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dans ces grandes œuvres divines, sur ces puissants arbres qui vous disent de craindre la main qui les a plantés. Nous avons fait un très-beau et bon voyage. Maintenant je songe à un autre et je vous quitte pour les préparatifs de départ. Je jetterai après-demain cette lettre à la poste à Toulouse. Adieu, chers éloignés. Je ne sais pas encore quel jour je partirai pour Gaillac. Élisa doit aller aux Cabanes dans peu. 11 est possible qu'elle me retienne pour partir ensemble.
Toulouse, le 9. — Me voici auprès d'Élisa, me reposant de deux nuits sans sommeil. Bon voyage, du reste. Nous partons après dîner pour la campagne. Nous reviendrons ici la veille de l'Assomption, et le lundi 17 nous serons à Gaillac. La voilure de ma tante nous attendra et me déposera à Gahuzac, où j'attendrai BlidahK Adieu.
A M'" ANTOINETTE DE DOISSET.
Au Cayla, le 17 septembre 1816.
Je me souviens, ma chère Antoinette, et j'aime à me souvenir que vous m'avez témoigné fort alfectueusement le désir d'avoir de mes nouvelles lorsque je vous ai dit adieu à Cauterets. Me voici donc vous écrivant pour contenter votre amitié et la mienne,