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D'EUGENIE DE GUERIN.
en meurt à Frauseilles; c'est bien avoir la mort aux talons. Mais ne l'avons-nous pas toujours devant, derrière et partout? Hier, à Andillac, un petit enfant alla au ciel. Si j'étais petite enfant, je voudrais le suivre ; mais quand on est vieux, on ne voudrait jamais mourir. C'est qu'alors tous les petits fils qui nous attachaient à la terre sont des câbles.
Papa t'envoie 10 fr. pour l'abonner à la Revue Européenne. Moi, je ne t'envoie rien qu'une paire d'embrassades. Je n'ai pas le temps de répondre aujourd'hui à ma cousine. Fais-lui mes amitiés. Adieu.
AU MÊME
Au Cayla, 24 novembre 1831.
Nous voici donc de nouveau dans les lettres, mon cher Maurice. Ce n'est pas du tout ce que je voudrais, mais je m'en contente puisque je ne puis pas l'avoir. Une charmante prophétesse vient de me prédire que je serai dans peu de temps consolée de t(in absence. Si elle croit que je t'oublierai, elle est faux prophète. Que veut-elle donc dire? que tu reviendras? mais c'est si loin, ce retour! que tu m'écriras? cela console bien, mais pas tout à fait. Voici, voici: oui, tu m'écriras, mais ce sera imprimé, doré, relié. Te voilà auteur, te voilà riche de gloire, et me voilà à Paris. C'est là
aussi ce qu'elle a voulu dire; elle sait ce que je veux, cette vénérable petite sorcière, et elle ne voudrait pas m'annoncer des malheurs. J'accepte l'augure, que la lettre d'ailleurs vient me confirmer. Ti' es enfin lancé dans la carrière, loin, bien loin de ce code qui te pesait comme le mont Atlas. Papa est content de ta détermination.
Nous avons vu aujourd'hui M. Bories, qui va s'abonner avec papa au Courrier de l'Europe. Il me tarde bien de t'y voir. Gela nous dédommagera de X Avenir, mais nous y reviendrons vite, dès qu'il reparaîtra, car on ne doute pas que nos pèlerins ne reviennent bientôt bénis et triomphants. C'est une démarche d'ailleurs qui ne peut avoir que d'heureux résultats, quels qu'ils soient. Si le pape approuve, voilà V Avenir au pinacle; s'il condamne, chose impossible (dit-on), la défaite ae Lamennais sera pour lui un triomphe comme celle de F'énelon, car qui doute qu'il ne se soumette? Les abbés de Gaillac, qui t'avaient donné des abonnements, sont tout désorientés; je pense qu'ils t'auront écrit. Envoie-leur le Courrier de l'Europe. Si tes articles te donnaient le droit de nous l'envoyer, tu ne ferais pas mal de le faire. Maintenant c'est moi qui suis le lecteu-; tous les soirs nous lisons; je travaille, je lis, j'écris à quelqu'un elle jour file. J'ai été bien seule la semaine dernière. Érembert' était à Lacaze, etpapa par-ci par-là comme
1. Érembcrt de (iuèria, frère alu<^ d'Eugéiiiu et de Maurice.
D'EUGENIE DE GUERIN.
tu sais qu'il fait avec le beau temps. Nous avons eu un printemps de quatre jours. Les soirées étaient délicieuses, mais je ne sortais pas pour en jouir toute seule. J'étais alors dans ma chambre, les coudes sur lafenêtreet le menton sur mes mains, et je regardais, et je pensais et je regrettais. Pense que je me voyais seule avec Trilby, le seul être qui me vînt sourire. Aussi la petite chienne a-t-elle attrapé force caresses. Gazelle a bien envie aussi de m'aimer, mais ça va et vient comme un caprice. Je l'aime pourtant plus qu'elle ne croit, pour le bon lait qu'elle nous donne.
Ma pensée fait souvent le tour du monde en un clin d'oeil. Si les jambes pouvaient la suivre, tu sais bien où je serais. Vraiment je sui's souvent au coin de votre feu, soufflant et tisonnant, et t'envoyant une bluette quand tu serais trop sérieux. J'imagine toujours que vos coins de feu ressemblent un peu aux nôtres et que tu retrouves ton chez-toi chez mon cousin'. Du moins, ce que tu me dis de sa femme me le fait croire. Je suis enchantée que nous ayons si bien deviné. Dis-moi si cette douce figure n'a pas cet air calme que je crois qu'elle a , un peu dans le genre de Léontine*.
J'ai eu une charmante lettre de ***; elle me parle de Lucrélia. Ce nom-là, dit-elle, ne sortira pas du
1. M. Auguste Raynaud, professeur au collège Bourbon, plus tard recteur, dont il est souvent question dans la correspondance fie Maurice de Guérin.