M"« Léontine de Bayne. sœur de Louise
sa pensée. « Lorsque nous avons quelque envie de nous ennuyer, Lucrétia est là pour ramener la gaieté. J'avoue qu'à la place de M. M., j'aimerais mieux m'enthousiasmer d'une vivante que d'une morte; mais cela fait voir qu'il n'oublie pas le mérite. » Puis elle pai le de ton avenir, et ce, après des éloges que tu ne traiterais pas mieux que ceux de l'abbé; voilà pourquoi je ne te les dis pas. Elle ajoute : « Il sera heureux. » Prends ce mot comme tu le voudras; je te le laisse à commenter et surtout à accomplir, car cela dépend en partie de loi, d'être heureux. Non pas de ce bonheur qui ne touche pas du pied la terre, comme tu le voudrais, je crois; mais de ce bonheur à la façon de l'homme, cette petite portion de félicité que Dieu lui donne ici-bas.
Il y a un endroit de ta lettre qui m'a bien édifiée. Cest bien de nous dire : prions, prions. Oui, j'ai prié, toute petite fourmi que je suis. J'ai prié de bien bon cœur pour l'heureux voyage de nos pèlerins. Dieu veuille qu'ils reviennent contents.
Je n'ai aucune anecdote à te conter; seulement la politique va toujours comme les fuseaux dans les veillfes du hameau, ces feiiunes filent de la politique à ravir! Le pauvre Roniiguiéres est pour dix francs (le cniii j)ersonnelle, lui ou ses ânes. Si tous ceux de France en payent autant, cela consolerait ce pauvre homme. Nous attendons Chai les la semaine prochaine avec Armand. Que veu\-iu que je mande à Bayssac? Mais tu dôi< (''Cl ire à M. de Bayne. Console \v p.uivie
homme ; cette nouvelle doit l'avoir affligé. Mimi m'a écrit, elle demeure jusqu'au premier de l'an à Toulouse. Je pense que Jobs est arrivé à bon port. Il doit ouvrir de bien grands yeux dans ce grand Paris. Ma grippe m'a quittée : cette immense lettre te le dit. Un de ces jours j'écrirai à ma cousine. Je serais bien fâchée que cette correspondance s'endormît. On dit que le choléra est en Angleterre. Je le voudrais presque à Paris pour vous voir tous trois arriver ici. Partez vite, s'il approche, dis-le à mon cousin de ma part ; mais j'espère vous voir ici sous de meilleurs auspices.
AU MÊME
22 janvier 1S32.
Il est dimanche aujourd'hui, c'est le jour du repos; aussi je n'entends d'autre bruit que celui que fait ma plume sur le papier. Je pense à toi : tu n'es pasaussi tranquille dans ton grand Paris, excepté dans ta petite chambre où tu retrouves le Cayla en beau. Quand j'ai vu hier le grand chêne du TénuU'l^ couvevi de givre, j'ai pensé au grand sapin de Maurice. Rien n'est plus genti' 'me ces arbres en toilette d'hiver, mais vive celle d'été ! Quand on ne âûït voir que des
arbres, on les aime mieux verts que blancs. Pour toi qui vois tant de choses, un peu de neige n'est rien, et c'est pour ici un grand événement, surtout quand j'en faisais des boules; mais c'est depuis longtemps un plaisir perdu. L'hiver ne m'en donne d'autre que la douce chaleur du coin du feu : c'est le plaisir des vieux. Quelle distance de la poupée aux tisons ! Et m'y voilà. Et puis viendront les lunettes, la canne et la tombée des dents, tristes étrennes du premier de l'an, car enfin les années nous font tous ces cadeaux. Aussi depuis que le temps ne m'apporte rien de doux, je renverrais volontiers ce premier de l'an comme un ennuyeux qui revient trop souvent. Gomme tu dis, il est étrange qu'on soit si gai à cette époque. Que les enfants le soient, à la bonne heure, ils attrapent des bonbons, mais nous... Encore si je pouvais étrenner quelquefois à ma fantaisie...
J'ai eu une jolie étrenne pourtant, c'est ta lettre. Aucune ne m'a fait le plaisir de celle-là. Quand je te voyais plus que jamais errant et vagabond dans le pays du vide, c'est alors que tu m'apprends qu'enfermé dans ta chambre tu t'es astreint à un travail régulier : quel progrès tu as fait là, mon cher ami! Franchement je ne m'attendais pas à une conversioi, aussi prompte. Que Dieu la maintienne! Je te disais i)ien que vouloir c'est pouvoir. Tu as voulu et tu as pu, tu as pu môme reprendre le code. Je suis bien con. tente de toi et de ton courage. IN'es-tu pas bien payé (le ton premier ellbrt 'tn voyant ce qu'il a produit?
D'EUGENIE DE GUERIN.
«J'aborde maintenant intrépidement la journée. » C'est là le mot que tu m'as fait tant attendre, qui m'a fait tant prêcher. Rien ne me faisait plus de peine que de te voir si mal aveô^a vie. Tu vois comme elle est plus douce quand on sait la mener. C'est pour toi un commencement de bonheur que l'ordre dans tes pensées ; peu à peu tout s'arrangera, tout s'encadrera, tout s'harmonisera dans ton existence, tu feras comme notre pendule qui sonne très-bien quand le temps est beau. Fais qu'il dure, ce beau temps qui te luit maintenant, et quand le glacial découragement viendra tomber sur toi, retombe sur lui comme tu l'as fait une fois. Qui donne un coup de pied peut en donner deux, peut en donner mille. Je crois aisément que ce soient des combats terribles que ces accès d'abattement qui te prennent parfois. Si je pouvais te guérir ou t' aider... L'Imitation dit quelque chose de bien vrai : Souvent le feu brûle^ mais sa flamme ne s'élève pas sans fumée. C'est bien vrai, il ne s'élève pas en nous uiîe bonne pensée, une bonne intention, qui ne soit bientôt mêlée d'un peu de fumée, d'un peu de faiblesse humaine. Mais le bon Dieu souffle là-dessus, et tout s'en va.
Nous avons eu quelques jours d'un froid qui faisait crier les petits oiseaux. C'est moins triste que d'entendre crier les pauvres; je crois bien qu'ils te gâtent le plaisir du coin du feu, mais j'ai plaisir de voir qu'ils te fassent peine. Si jamais je venais frapper à ta porte, je vois que tu ne me la fermerais pas. Tu
entendrais bien souvent tan tan à ta porte si elle n'était pas si loin. Par exemple, je serais venue vite t'embrasser quand je t'ai vu si sage, si studieux, si retiré du monde. Tu me .'ais l'effet d'un Père de l'Église méditant la Bible et la philosophie religieuse dans ta tranquille cellule. Je ne crois pas qu'aucun d'eux pourtant fût aussi bien logé que toi. Mais c'est une demeure charmante! je comprends bien que tu fasses de jolis vers là dedans, tout en tisonnant. Je suis sûre qu'il y en a partout dans ta chambre, sur les tables, les chaises, au coin de feu; et moi je n'ai rien ! Dis-moi au moins ce que tu fais. Où en est ton drame? J'aimerais beaucoup ce Pierre l'hermite. Tu voulais, ce me semble, présenter quelque chose à Lamartine. Fais-le, si tu m'en crois. Il t'accueillera, j'en suis sûre, comme t'accueillerait un ange à qui tu demanderais encouragement et bienveillance.
J'ai mandé à Rayssac ce que tu m'as dit; nul doute que le bienheureux Nicolas* ne soit bien venu. Qui n'aime la vie des saints? Je ne puis te donner les éclaircissements que tu me demandes; comment veux-tu que je m'y prenne? Ce ne peut être que dans un tôte-à-tête (jue je pourrais lui demander quelque chose, dans une lative jamais } la demande et la réponse seraient trop indiscrètes. En attendant contentc-
1. Article sur !•; hieuhriimix Nicolas di; FlUe^ publié par Mnurlce do (Jm'Tiii rtt us la /{crue lùiraiwenne.
D'EUGENIE DE GUERIN.
toi, mon cher, du clair obscur^ Au reste, Louise ne m'a pas écrit depuis la grande lettre; je t'ai envoyé dans ma dernière quelques lignes dont tu dois être content. Charles a fait grand bruit dans le pays, surtout dans la cité des can/ums; c'était pour ceci, c'était pour cela qu'il était venu au Cayla. On me demanda quel était son âge, sa fortun-e, et j'entendis dire en messe basse : « C'est trop jeune pour elle; » et elle pensait : « de quoi vous mêlez-vous? » mais on se mêle bien d'autre chose encore, depuis nos sabots jusqu'à notre conscience, sur le docte tribunal ; on sait tout, pensées, paroles, actions, omissions, tout excepté combien la curiosité est ennuyeuse. Je suis pour la liberté de la presse, mais non pas pour celle des langues. On devrait bien en faire quelque saisie par ici.
Vraiment tu mènes la plus belle vie du monde. Nos passe -temps ne ressemblent guère aux tiens. Un de ces jours qu'il faisait grand froid, nous sommes allées, Mimi et moi, nous promener dans les bois et faire une visite aux corbeaux; mais, quoique bien emmantelées, bien capuchonnées, le froid nous saisit, et, par bonheur, nous avons rencontré un feu de bergers qui nous ont très-gracieusement cédé la place l'honneur, une pierre vis-à-vis le feu plus grande que les autres. Ces enfants nous ont conté tout ce lu'ils savaient; l'un venait de manger des frit oti,s, l'autre avait chez lui des œufs frais que fait une poule rousse; et de temps eu teuii)s ils jetaient au l'eu
quelques poignées de brouquilhs* d'un air si content qu'il n'y a pas de roi qui n'eût dit : « Que ne suis-je un de vous! » Si je savais faire des vers, je chanterais le Feu des bergers.
) Tu ne devinerais pas quel ouvrage j'ai eu pour mes élrennes; c'est un auteur qui n'a pas écrit pour être lu des femmes, je crois. Aussi je ne le lirai pas, c'est Montaigne. Dis-moi si l'on vend bien cher V Amour de Dieu du comte de Stolberg. Je voudrais l'avoir.
A M"* LOUISE DE BAYNE.
3 janvier lîWS.
Comme je me serais étrennée hier matin, ma trèschère, si j'avais pu en me levant sauter à votre cou, vous souhaiter la bonne année, vous dire que je vous aime au commencement et à la fin de tous les ans, de tous les jours, et que je fais pour vous des vœux, des vœux sans fin! J'aurais été trop contente. Quel joli premier de l'an pour moi qui grille de vous voir! A peine j'eus ouvert les yeux et fait le signe de la croix du réveil que votre souvenir vint me trouver sur mou chevet et me dire que dans ce moment vous pensiez
1. llriiiili IcR, pi'iitcs hriunlios ([u'on trouvt! à terre d:'.:i» l<n
l'uiB.
D'EUGENIE DE QUERIN.
aussi à moi, et que, si nous ne pouvions pas nous voir^ nos prières et nos vœux se rencontraient dans le chemin du ciel. Oui, ma chère, j'ai prié pour vous, d'abord en m' éveillant, et puis à la messe, au mémento des vivants, à cet endroit où Dieu permet à notre pensée et à notre cœur de redescendre un instant sur la terre pour s'y charger des besoins de ceux qu'on aime. Je vous place avec ma famille : ainsi j'ai demandé pour vous au bon Dieu tout ce que je souhaite à ceux que j'aime le plus au monde : santé , repos de cœur , de tête et d'esprit, et puis enfin tout ce qu'il vous faut pour votre bonheur et celui de tous les vôtres.
Savez-vous que vous me faites tristement commencer l'année par votre silence ; pas un mot, pas un signe de vie. Je commence à craindre que l'hiver n'ait glacé Rayssac; j'accusais les charbonniers, Gosse, tout, hormis vous; et maintenant je ne sais quoi croire. Je vous en prie , écrivez-moi tout de suite; ôtez-moi ce petit glaçon que votre silence me met sur le cœur. Si c'est paresse qui vous fait taire, 9urmontez-la; si c'est oubli, — ne m'oubliez pas, je ne l'ai pas mérité. Peut-être croyez-vous que depuis j'ai reçu de vos lettres. Pas une seule, ma chère; je demande, je fais chercher, personne n'a rien vu. Qui sait en quelles mains tomberont ces chers souvenirs de ma chère Louise. « Pauvres lettres de Louise, qui sait en quel lieu vous êtes emprisonnées? que je regrette de vous voir devenir cornets à poivre ou pâture des i;il.s. I' jel dommage ! Voilà que j'ai perdu tout
ce que vous me dites d'aimable, je ne saurai jamais ce que vous me portiez de la part de son cœur, de ce cœur qui me fait de si jolis envois, qui me dit tant de choses, et qui est muet tout à coup. Venez, charmantes messagères, c'est à présent que j'ai besoin de vous. »
Vous le voyez, ma chère, je parle au papier, je veux tout supplier, plume, encrier, et ces petits doigts qui font les morts à présent : n'aurez-vous pas pitié de moi ? Sans plaisanterie, chère Louise, je suis déjà en peine; êtes-vous au lit ou en voyage? je ne crois pas à l'oubli, mais vous pourriez êtresoulfiante; je pense à vos dents, à vos oreilles, qui vous firent tant souffrir, et je suis triste. Vons croire malade et ennuyée comme vous devez l'être de la triste saison d'hiver, me donne du chagrin, me tourmente.
Au premier soleil je me mets en route pour Gaillac, c'est décidé; il faut que j'aille faire la robe de Toulouse, j'aimerais mieux venir vous faire une embrassade.— Que je suis heureuse, contente, ravie! Je viens de lire une de vos lettres. Merci, ma chère amie, du plaisir que vous m'avez donné, de votre tendresse, de votre amitié pour moi. La main nie tremble encore du plaisir d'avoir brisé ce cachet, mais ce petit mouvement de joie ne la fait aller que plus vite. Je voudrais vous envoyer à la volée toutes les jolies pensées que me donnait votre jolie lettre. Je voyais tout en noir, h présent tout couleur de rose. Vous m'avez ressusfilée, ravigotée, voii souvenirs m'ont fait comme
D'EUGENIE DE GUERIN.
le soleil quand on est transi. Je n'en regrette pas moins vos lettres errantes, d'autant qu'elles sont remplies de bien des choses, à ce qu'il paraît; mais je ne désespère pas de les avoir dès que je pourrai 1 nvoyer quelqu'un dans les tiroirs de Gosse, oùasr«urément elles dorment maintenant.
Grand merci, ma chère, de la cruche d'eau, du pain noir et de la caverne. Je n'ai pas encore le cœur assez pénitent pour aller comme Madeleine pleurer mes péchés au désert. Si vous croyez que j'en ai besoin, demandez pour moi cette grâce; je vous promets de la suivre et de venir me faire ermite de la grotte, pourvu que vous veniez m'y voir quelquefois et me promettiez de vous défendre des loups du monde comme moi de ceux du désert. Ne rions pas, ma chère ; ceux qui ont l'âme recluse sont bien plus en sûreté que nous dans le monde avec ce lion rugissant qui rôde autour de nous. Je pense que saint Paul veut dire par là ce démon qui nous tente en t;mt de manières , qui nous entraîne si loin, si loin du ciel, qu'on le perd de vue, ce semble, et que ce Dieu si bon, si aimable, si parfait y est toujours notre dernière pensée. Quel renversement, ma chère Louise, de donner la dernière place dans notre cœur à celui qui doit occuper la première! d'aller d'abord à l'ennemi, et de laisser là l'ami, le père, le frère, l'époux, car sous ces noms si doux, Seigneur, tu t'offres à nous, comme dit un poëte.
N'allez-vous pas trouver bien drôle que je monte
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souvent en chaire, ma chère amie ? Si je vous ennuie, dites-le-moi, mais je vous aime trop pour ne pas vous dire ce qui vous manque pour être heureuse c'est la piété. Avec cela de plus, vous auriez bien des chagrins de moins; ce n'est pas qu'on soit insensible, mais on se résigne ; si l'on s'ennuie, on prie; si on regrette le monde, si notre tète prend le chemin des fêtes, des bals, on l'arrête en pensant que ce n'est pas celui-là qui mène au ciel. Savez-vous que nous sommes bien aveugles, bien insensés, bien bêtes de ne nous occuper que de ce monde, de nous amuser à des bagatelles, de prendre racine ici-bas, comme si l'éternité nous y était promise, et d'oublier cet autre monde, ce beau royaume? Nous disions cela dimanche avec un monsieur rempli d'esprit et de bons sentiments dormants, mais qui s'avoue coupable de ne pas agir comme il pense. Ces rédexions lui vinrent à la vue d'un morceau du cilice de Julie de Saint- Fons, que la femme de ce monsieur s'est lait donner. Il nous disait en regardant cette relique : « Le monde, en voyant cette chose-là, dirait que les dévots sont fous, mais c'est bien nous qui sommes les fous de n'être pas dévots. » iNe le pensez-vous pas?
J'allais partir sans mon cousin l'Africain', qui est de retour dans nos contrées. Je n'ai pas de regret de rester; le plaisir de l'entendre, de le questionner, va bien me consoler môme. Maurice est heureux comme