A M. NICOLAS MONTÉNÉ&RO A ANDRIA
Veytaux, 4 janvier 1867.
Votre profonde tristesse m'afflige, mon cher Monténégro. J'y pense, j'y cherche un remède, et je n'en trouve pas d'autre que celui dont je fais usage pour traverser les temps qui pèsent sur nous, en France. Ce remède est le travail. Je voudrais vous voir engagé dans une occupation utile aux autres et à vous-même. Il est certainement fâcheux que votre traduction du Génie des religions ne se publie pas ; j'aurais surtout souhaité que vous eussiez trouvé quelque avantage, au moins moral, dans une entreprise où vous avez mis tant de conscience. Peutêtre auriez-vous été conduit par là à traduire un autre de mes volumes; et il m'eût été bien doux de penser que nous restions en communication non interrompue d'idées et de sentiments.
Vous avez eu connaissance, cher Monténégro, du projet du comité d'Ascoli, en ce qui me concerne. Je n'ai pas besoin de dire combien je suis reconnaissant de ce que ces généreux Italiens veulent bien appeler leur reconnaissance. Il me semble que ce projet, quoi qu'il en arrive, s'accorde avec le vôtre. J'aime à repor-
ter une partie de la bienvdillance de vos compatriotes à votre excellente traduction des Révolutions d'Italie; et, dans tout cela, je trouve pour vous des motifs d'encouragement à profiter de votre jeunesse, pour augmenter, par des nouveaux travaux, Testime publique qui s'attache à votre nom.
Voilà que Rome vient de mettre à V Index mon ouvrage la Révolution. Il y a trente-deux ans que le même Saint- Office a mis au même Index mon Ahasvérus. Je suis heureux que l'Inquisition ne m'ait pas oublié et qu'elle me reste fidèle.
Dans ces derniers mois, j'ai écrit quatre petits ouvrages dont les trois premiers sont terminés : Le Panthéon, France et Allemagne, Critique de la Révolution. Je vous enverrai tout ce que je pourrai.
L'Italie est presque faite ; elle a besoin de tous les siens. Vous trouverez certainement votre place dans cette grande résurrection. Ne manquez pas de me dire ce qui vous est arrivé pendant la dernière guerre. Où étiez- vous? Apprenez-moi ce que vous faites, ce que vous ferez. Malgré tout, votre pays renaît; partagez cette renaissance en ^ous y associant. Ce doit être un renouvellement pour ^ous-mème. Adieu, cher Monténégro. Courage et espoir ! Croyez à mon estime, à ma vive amitié.
Votre dévoué de cœur
EDGAR QUINET
DLXXXIX
A M. DUFOCR-VERNE A GENÈVE
Veytaux, 4 janvier 1867,
Monsieur,
Madame Lagisse, mon arrière-grand'mère, de Genève, a eu trois fils. L'un deux, ministre protestant, chef du Consistoire du grand duc de Hesse, à Cassel, a eu pour fille mademoiselle Lagisse, qui, mariée à M. Rozat, secrétaire d'ambassade, est devenue ma grand'mère. Était-elle sœur de madame Verne? C'est ce que j'ignore. Cela pourtant me semble difficile, puisqu'elle est née à Cassel. M. Verne-Prescott est la personne du monde qui peut le mieux nous éclairer à ce sujet. Tout ce que je sais, c'est qu'il m'a assuré avoir la preuve authentique que les Lagisse de Lagissy sont issus des Bevilacqua de Vérone. Je serais curieux d'avoir, s'il est possible, une copie du document qui constate cette origine.
J'apprends, Monsieur, par votre lettre, que vous avez pris la peine de nous faire visite à Veytaux. Ma femme et moi, nous regrettons vivement d'avoir été absents; nous vous prions d'exprimer à madame Dufour- Verne l'es-
pérance que nous avons de réparer ce contre-temps, à la première occasion.
Veuillez agréer, etc.
EDGAR QUINET
DXC
A M. DE VIRGILII A VENISE
VeyUux, 10 janvier 1867.
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Venise, le 9 novembre dernier, ne m'arrive qu'aujourd'hui 10' janvier, et je vous réponds à l'instant même. M. Marc Monnier m'écrit qu'il avait oublié la lettre dans un buvard, et qu'il ne l'a trouvée que ce matin. Je m'empresse de vous dire que je vous donne de grand cœur l'autorisation de publier la traduction de mon Ahasvérus. Mon regret est que, par un hasard dont personne n'est coupable, ma réponse vous arrive si tardivement. Une partie A' Ahasvérus (la dernière) a été écrite à Naples dans l'automne de 1832. Il m'est doux de penser que les sentiments qui m'absorbaient alors vont revivre dans les mêmes lieux, et rajeunis par votre langue de flamme. Recevez, Monsieur, etc.
EDGAR QUINET
DXCI
A M. NEFFTZER A PARIS
Veytaux, janvier 1867.
Monsi eur,
Grâce à vous et à M. Jules Ferry, voici ma petite campagne qui me semble heureusement terminée. Les suppressions ont été bien moins grandes que je ne devais craindre. Vous m'avez donné un courageux concours pour lequel je vous adresse mes plus vifs remerciements. Tout a été conduit avec le tact le plus parfait. C'est la première fois de ma vie que j'ai publié quelque chose d'un peu étendu, sans me revoir. Mais je savais entre quelles mains je me plaçais. Jamais je ne fus plus tranquille.
Un libraire me fait demander de publier les trois numéros en une brochure. Je vous prie de me donner pour cela votre assentiment, et de me l'envoyer par un mot, le plus tôt possible.
Il m'est bien précieux. Monsieur, de recevoir le Temps y depuis une quinzaine. Je vous lis toujours avec la plus entière sympathie. Depuis mon dernier travail, j'apprécie
plus encore tout le parti que vous savez lirer de circonstances si dirCciles.
Recevez, Monsieur, etc.,
EDGAR QUINRT.
DXCII
A M. VICTOR CHAUFFOUR A THANN
Veylaux, 15 janvier 1807.
Cher ami. Puisque vous m'aimez encore, tout va bien. Quand vous m'avez vu, savez-vous d'où venait ma tristesse? Tout simplement de ce que je me disais que nous aurions à peine quelques minutes à être ensemble, après huit ans de séparation. N'avais-je pas raison d'en être triste? Oui, cher Chauffeur, j'ai eu et j'ai une profonde amitié pour vous. J'ai aussi besoin de la vôtre. Il y a une qualité en moi, la Gdélité à tout ce que j'ai aimé; plus le monde se glace, plus je me cramponne à mes affections. De ce côté-là, le temps et l'absence n'ont aucun effet sur moi. Il ne m'est pas toujours possible de vous écrire au moment où je le voudrais. Quelquefois même, si je veux m'obstiner, j'en perds tout à fait le sommeil. Je dois donc compter un peu sur l'indulgence de mes amis Pl, en particulier, sur la vôtre. Mais ne doutez jamais, jamais, de mes sentiments pour vous, de mon désir de vous revoir, de vous entendre, non pas seulement sur les
choses générales, mais sur ce qui vous touche de plus près et intimement.
Je comprends votre genre de vie, votre dévouement; loin de blâmer vos occupations, je suis persuadé que vous avez acquis ainsi des expériences, des idées qui seraient fort utiles à tous, si jamais la vie publique était rendue à la France.
Enfin ma pensée va incessamment vers vous. Qu'est-ce que des divergences sur des faits éloignés, sur quelques personnages historiques, en comparaison de la communauté de vues et d'impressions sur les choses vivantes ?
J'ai fait une perte immense par la mort de Théophile Dufour. Aidez-moi, cher ami, à supporter ce vide. Vous y pouvez beaucoup. Je veux me dire que vous me restez, tel que vous étiez autrefois. Ne nous laissons pas vaincre par Tabsence et par la dureté de ce temps, qui en veut même aux amitiés les plus sûres.
Une rude épreuve pour nous (la plus rude) a été l'indifférence et l'oubli de ceux qui avaient partagé avec nous l'exil. Il en est qui sont venus passer des semaines dans notre voisinage en touristes sans se souvenir de notre existence.
Il serait trop long de vous parler de ces articles sur l'Allemagne. Votre adhésion et celle des amis de Thann m'est bien douce Vous avez pu voir que les démocrates de r Avenir national m'ont de nouveau lapidé à cette occasion. « Ils nous détestent! » me disait Charras en me quittant. Et je lui répondais : « Oui, ils nous détestent, parce que nous suivons la ligne droite. » Combien cela s'est vérifié !
LETTRES DEXIL. 179
Mais, au lieu de me plaindre, je dois ine réjouir de trouver encore tank de nobles âmes dans un pays si écrasé. Ce sont elles qui m'obligent d'espérer encore contre toute espérance.
J'ai écrit, dans ces derniers temps, le Panthéon, France et Allemagne^ Critique de la Révolution; puis un ouvrage de philosophie naturelle. Voilà, avec l'héroïsme de ma chère femme, ce qui me permet de vivre sous la neige.
Mademoiselle Hortense a été cordiale, excellente au delà de ce que j'attendais; il nous semblait que nous étions avec quelqu'un de notre famille. Je ne me console pas de lui avoir rendu sa photographie.
Entretenez, mon cher Chauffour, quelques bons souve nirs de nous dans votre chère et aimable Glle. Je vais écrire à madame Charras pour cet affreux anniversaire.
.Nos amitiés à vos parents et à vous tous, et pour toujours. Votre ami
DXCIII
A M. BÉTANT A GENÈVE
Veyttux, 18 janvier 1867.
Cher ami. Les Lettres sur la Grèce sont arrivées hier. Nous avons commencé la lecture à cinq heures; c'est ma
femme qui lisait tout haut, et, sans pouvoir nous arrêter, nous sommes allés d'un trait jusqu'à la dernière ligne. Nous nous interrompions souvent pour applaudir. L'un disait : « Quel intérêt ! comme le récit marche et court ! » Et l'autre reprenait : « Oui, et pas un mot de trop. Le trait important de chaque chose, une simplicité qui attire et saisit; la Grèce sans phrase. Voyons, continuons! »
Et puis, un peu après, les deux voix se mêlaient, et nous reprenions en chœur : « Ah! quel bon récit, et que nous sommes heureux que noire cher M. Bétant se soit décidé à le faire. C'est une fêle pour Veytaux, qui en remercie Athènes. »
Voilà, mon cher ami, nos impressions. Maintenant, que faut-il faire? Avez- vous un projet de publication? Pour moi, je suis tout prêt à écrire au directeur de la Revue Moderne^ M. Dollfus. Il me semble que les Lettres paraîtrjaient convenablement dans cette Revue^ qui est fort estimée. Elle a publié divers travaux dûs à des étrangers. Répondez-moi un mot et je préviens aussitôt M. Dollfus.
Amitiés autour de vous.
EDGAR QUINET
Je voudrais vous voir aussi entreprendre une petite histoire de la langue grecque, depuis Homère jusqu'à nos jours. C'est là un beau rêve. Nous en reparlerons.
Figurez-vous que je n'ai pu me servir des volumes grecs que je vous ai renvoyés hier. L'impression est trop fine pour moi. Je vous prie donc, en grâce, dem'envoyer le plus tôt que vous pourrez de bonnes éditions très lisibles, en assez gros caractères, des Philippiques do
LETTRrS D'EXIL. 181
Démosthënes et du Discours de la Couronne y et les Évangiles grecs. Enfin je voudrais les œuvres il*Âristote, Logique, et Rhétorique.
DXCIV A madame: gharras