‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 108 sur 233 · DCIII · texte numérisé non relu

DCIII

A M. BARNI A GENÈVE

Veytaux, février 1867.

Mon cher ami. Je voulais vous féliciter à loisir de votre nouveau volume. C'est ce que je vous ai fait dire par ma femme; et je suis submergé par mon impression de laCritique de la Révolution. Il ne me reste donc qu'à vous dire que votre livre est excellent et digne du sujet. Vous avez osé critiquer le xviii* siècle, tout en l'admirant. Vous avez osé bien plus. Vous avez rompu avec la Terreur. Je vous en remercie personnellement ; bien peu ont le courage de dire là-dessus ce qu'ils pensent. A ce point de vue, votre note sur mon livre m'a bien touché. C'est là le courage philosophique, sans lequel les autres ne conduisent pas loin. Faisons des âmes libres^ s'il est possible. Le reste viendra après, sûrement.

Adieu et au revoir, cher et vrai philosophe. Amitiés à madame Barni.

Votre

EDGAR QUINET

DCIV A M. LE SYNDIC DE VEYTAUX

Veytaux, 7 février 1867.

Monsieur le Syndic,

Recevez mes remerciements pour le numéro du Nouvelliste Vaudois. L'auteur de cet article me fait une curieuse querelle. Il me reproche de n'avoir pas parlé en France du chef de l'État avec toute la liberté possible. Vraiment, il en parle bien à son aise. Il croit que l'on peut discuter en France M. Bonaparte, comme on discute ici M. Delarageat. La difTérence est grande.

Heureux pays que le vôtre, où l'on ne peut comprendre la gêne du despotisme !

J'ai pris la défense des petits États, et en particulier de la Suisse. Le correspondant suisse du Nouvelliste mord celui qui le défend. J'espère bien qu'il n'aura jamais lieu de s'en repentir.

Quand vous aurez un moment, je serai bien charmé de causer avec vous de tout cela.

Agréez, Monsieur, etc.

EDGAR QUINET

DCV

A M. VICTOR CHAUFFOUR A THANN

Veytaux, 10 février 1867.

Cher ami. Pardonnez-moi la hâte dans laquelle je vous écris. Me voilà au milieu de la publication de la Critique de la Révolution. Je n'y prends pas précisément la défense de mon ouvrage; mais j'essaye de montrer quelle sorte d'esprit critique il convient d'appliquer désormais à l'Histoire et à l'étude de la Révolution française. Tout cela va tomber bien mal au milieu de l'ouverture de ce qu'on appelle le Corps législatif. Les esprits sont ailleurs, je le sais. Que puis-je y faire? Je pourrais marquer d'avance les pages qui vous déplairont. J'aurais voulu ne rien dire qui ne soit dans votre sentiment; mais nous ne pouvons plus nous sauver que par l'extrême sincérité envers notre parti. Vous ne voyez que trop ce qu'ils sont devenus! J'ai tenté d'apporter un nouveau souffle, un nouvel esprit, pour soulever ces feuilles mortes tombées de l'arbre de vie ; un dissentiment sur un point importe peu, selon moi. Il s'agit de préparer une autre France et d'autres générations, puisque celles-ci veulent à tout prix s'abêtir et mourir. Lisez-moi dans cette pensée. Comment pourrions-nous croire encore à l'avenir du terrorisme, quand nous voyons tutti quanti s' difinbler kVen\

d6 cette peau de lion? N'est-ce pas la preuve la plus claire que le lion est mort?

Enfin, critiquez-moi. Mais gardez-moi l'ancienne amitié. Ne sacrifions pas nos sentiments vivaces à des théories sur le passé.

Notre principale garantie, c'est que la Coalition n'a point de haine contre l'auteur du Deux-Décembre; elle n'a aucune impatience de venir le renverser. Tout le monde lui sait gré d'avoir écrasé et supprimé la France.

Adieuy cher ami.

EDGAR QUINET

DCVI

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