A M. D'HAUSSONVILLE A PARIS
Veytaux, 19 février 1867.
Cher Monsieur,
Avant tout, que je vous dise et répète combien votre amitié m'est douce et précieuse; elle m'est venue dans les mauvais jours; elle me tient compagnie dans Tisolement.
Sans nous voir, je sais que la plupart des événements et même des paroles prononcées dans le monde agissent sur vous et sur moi de la même manière. C'est là une chose inestimable pour un solitaire ; vous ne pouvez pas l'apprécier autant que moi, dans votre vie, qui a gardé toutes les racines. Pour moi, il m'est infiniment doux de me rencontrer avec une conscience .
Comment avez-vous bien pu me dire, cet été, que vous n'avez point de plaisir à écrire, que, que... je ne répète pas vos blasphèmes. Ah! la bonne et l'excellente réfuta-
tioa de vous-même, que VÉglise Romaine et le premier Empira /Sachez bien qu'elle a fait notre consolation et notre joie cet hiver, sous la neige. Ma femme me la lisait le soir, je recommençais le lendemain. Nous avions chacun la prétention de trouver de nouvelles raisons du grand et vrai plaisir d'esprit que nous donnait cette lecture. Nous avons décidé que la principale cause en est dans l'excellence du fond et de la forme. Sérieusement parlant, tout me plaît et me charme dans cet ouvrage, la nouveauté, le jugement, l'indépendance et, ce qui ne gâte rien, le naturel et le mouvement du récit. Vous avez une certaine manière de dire les choses les plus fortes, sans avoir l'air d'appuyer, et pourtant elles pénètrent très à fond. Il faut absolument que j'essaye de vous emprunter cette manière qui me fait envie, et surtout cette modération hardie et incisive, quoique je sois bien sûr d'avance d'échouer dans mon imitation.
Que votre lettre m'est arrivée à propos ! Vous m'avez rassuré le premier sur France et Allemagne. Depuis ce moment, j'aiété parfaitement tranquille. On a fait divers retranchements, cela va sans dire. Mais, avec toute votre pénétration, vous ne devineriez jamais quel est le mot dont on a exigé à tout prix la suppression, comme impossible à prononcer de notre temps. Ce mot est la Conscience t Partout où il se présentait, il a fallu honteusement l'effacer comme un scandale. Au reste, il est trop tard pour parler de cette petite campagne. Vous avez dii recevoir la brochure, si mon libraire n'a pas répété la faute qu'il a commise pour la Révolution.
A propos de ce dernier livre, vous recevrez aussi
bientôt la réponse dont nous avons parlé quelquefois ensemble. Je n*y réponds pas à mes adversaires, je ne me défends pas; je profite de l'occasion pour établir quelle méthode de critique doit être appliquée à THistoire de la Révolution française. Puissiez-vous être content! voilà un grand point. Je suis obligé de m'endurcir d'avance contre ce que dira la presse. Car, excepté le Temps, je ne puis compter sur personne. Le silence ou l'invective^ lequel vaut le mieux? Quant aux honnêtes gens, ils m'ont souvent montré qu'ils sont charmés de me voir déchiré par leurs adversaires, c Qu'ils se mangent entre eux, disent-ils. Ce spectacle est réjouissant, i^ Beaucoup de gens trouvent ainsi un double profit. Premièrement, à ce que je les défende; secondement à ce que je me perde en les défendant. N'importe! je ne suis pas dupe, je vois très bien leur jeu.
J'aurais voulu être plus modeste dans cette réponse. Mais, de notre temps, la modestie est immédiatement prise au mot comme l'aveu d'une défaite.
Pardon, cher Monsieur, de tant d'explications dont vous n'avez pas besoin. Il faudrait vous avoir ici pour causer à notre aise de tant de (c libertés y> qui nous menacent. Nous nous entendrions, à coup sûr. Que produiront ces libertés qui tombent de haut sur la France, comme la schlague? Elles abuseront peut-être les trompeurs autant que les trompés.
Une guerre avec l'Allemagne m'inquiéterait. Je ne sais si la France se retrouverait dans la bataille.
Je n'ai pas voulu vous fatiguer des impossibilités que j'ai eues de vous écrire plus tôt, occupations de toute
sorte, sans compter les insomnies. Quand je ne vous réponds pas sur-le-champ, c'est que je ne le peux pas. Adieu, cher Monsieur, ma femme est bien touchée de votre souvenir. Voulez-vous être assez bon pour offrir mes hommages à madame d'Haussonville? Voilà de beaux jours qui font espérer les hirondelles et, plus tard, plus tard, votre arrivée.
Recevez, etc.
EDGAR QUINET
DCXI