A M. BULOZ
Veytaux, 24 février 1867.
Mon cher Buloz. Si j'ai publié mes articles sur l'Aile magne dans le TempSy n'en cherchez pas d'autres causes que celles que je vous ai dites. Pourquoi aurais-je eu d'autres motifs? Et, dans ce cas, pourquoi ne vous les dirais-je pas? Laissez donc les supppositions ; elles vous sont certainement bien plus désagréables que la réalité.
Mon Dieu, dans quelle humeur noire vous êtes ! Je vous ai dit que je travaille pour vous et rien n'est plus vrai. Cela ne vous semble pas net? Sur quelle herbe avez-vous donc marché, mon cher ami? Il s'agit (mais entre nous) d'une Philosophie naturelle dont je suis occupé depuis
fort longtemps. J'attends, pour achever, un ouvrage précieux que j'ai fait demander. Ne parlez à personne de ce nouveau travail. Je ne vous aurais rien dit d'avance à vous-même, si vous ne m'aviez paru si incrédule.
Vous êtes au comble de tous les biens, et assez mécontent. Je vis ici dans une caverne et délaissé, et satisfait. N'est-ce pas le monde renversé?
Vous ne voulez donc rien dire de ma brochure France et Allemagne? Pourtant, il est certain que la vérité est là, et au fond c'est l'opinion de la Revue.
Ma Critique de la Révolution n'est pas, comme vous le supposez, une pure défense de mon dernier ouvrage. C'est, avant tout, un système de critique appliqué à l'étude et à l'Histoire de la Révolution française. Il s'agissait de donner les règles d'une critique qui n'existe pas encore. Je compte, je vous l'avoue, sur le concours de ceux qui pensent comme moi.
Vous voilà heureux, au milieu de ces libertés qui vous submergent. J'y échappe ici, sur mon rocher.
Tout à vous.
iir. 12
DCXII
A M. JULES FERRY A PARIS
Veytaux, 26 février 1867.
Cher Monsieur et ami,
À vous mes remerciements. Je n'en dis pas davantage^ puisque vous me le défendez; mais les petites choses sont celles où se reconnaissent les hommes. J'ai à Paris deux à trois cents amis, et à peine un ou deux auxquels j'oserais demander de me mettre une lettre à la poste. Vous êtes l'un de ceux-là et M. Chassin est l'autre.
Il va vous envoyer son ouvrage, V Armée et la Révolution. M. Nefftzer lui a promis que le Temps rendrait compte du livre. Je vous serais personnellement reconnaissant de faire en sorte que cette promesse ne soit pas oubliée. Ce livre a tout son à-propos dans la loi de réorganisation militaire.
Voilà donc les interpellations el l'opposition à la tribune ! Hélas! toutes les fois que j'entends ce langage, je sens que l'on n'a pas fait un seul pas.
Les orateurs ne se servent pas de leur liberté. Ils parlent et raisonnent toujours dans l'esprit du Deux- Décembre. Comment vaincraient-ils cet esprit? Us en sont eux-mêmes remplis et aveuglés. Ils n'avaient qu'un thème à soutenir :
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« La circulaire Yandal est conforme à tout ce qui se fait depuis quinze ans; elle est la pièce la plus innocente et la plus nécessaire du régime. Par elle, jugez de l'édifice avec lequel elle est en pleine harmonie. >
C'est le renversement des choses : vous, dans la presse, qui êtes garrottés, vous osez ; et eux, qui sont libres, n'osent pas.
Que s'ensuit-il? Un spectacle singulier. La nation et le gouvernement s'affaissent progressivement en face l'un de l'autre, dans le faux, comme dans une trappe d'opéra; ils ont déjà disparu jusqu'à mi-corps.
Adieu, cher Monsieur. Courage pourtant, quand même!
EDGAR QUINET
DCXIII