‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 114 sur 233 · A M. CHENAVARD A PARIS · texte numérisé non relu

A M. CHENAVARD A PARIS

Veytaux, !«' mars 1867.

Cher Chenavard, ne m'accusez pas. Si je ne vous ai pas écrit, tout en désirant vous répondre, du moins je me suis occupé de vous. Hier, j'ai corrigé les épreuves d'un morceau, le Panthéon, pour le Guide-Paris de l'éditeur Lacroix. J'y ai réclamé vos tableaux pour l'honneur du Panthéon et de la France. Malheureusement la place et le temps me manquaient pour dire toui ce que

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je pensais. Voyez dans ces lignes, si elles tombent sous vos yeux, un témoignage d'une vieille et fidèle amitié.

Votre lettre, très belle, m'a fait le plus grand plaisir. Combien j'aurais voulu vous donner mon livre!

Qu'est devenu le tableau les Dieux? îie le verrai-je pas? Nous vivons encore ici de l'écho de vos paroles.

Adieu, cher Chenavard. Croyez à toute mon affection. Ma femme se rappelle à votre bon souvenir.

Votre dévoué de cœur.

EDGAR QUINET

Dans quelques jours, on publiera de moi la Critique de la Révolution. Vous la recevrez. Lisez-la en vous souvenant de nos promenades dans la campagne de Rome.

DCXIV

A M. LÉON RENAULT A PARIS

Veytaux, 9 mars 1867.

Mon cher ami. Ne comptez pas avec moi, je vous en prie. Il serait trop long de vous dire comment il m'a été impossible de vous écrire, tout en parlant et m'occupant beaucoup de vous. Votre indisposition a été pour nous une vive tristesse. Nous avons consulté de tous côtés, et jusqu'en Allemagne. Ma femme vous a envoyé les avis que

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nous avons reçus. Combien je me réjouis de lire ces deux mots de vous : « Je suis guéri. »

Vous m'avez écrit des choses bien touchantes sur la mort de mon ami Théophile Dufour. Elles me sont arrivées au moment où j'en avais le plus besoin. Ces paroles, dans une circonslance si grave, sont un nouveau lien entre nous. Pour supporter la perte de tant d'amitiés qui s'en vont, j'ai besoin de la vôtre, cher Renault.

Je voudrais pouvoir oublier la France! Elle n'est pour moi que douleur depuis dix-sept ans ! Je me suis enfoncé dans des études et des travaux qui auraient dû me la faire perdre de vue. Mais je n'y ai pas réussi. Je la sens au fond comme une blessure que le temps ne ferme pas. Je me réjouis de mon exil, car c'est le dernier moyen qui me reste de protester, non pas au nom d'un parti seulement, mais au nom de la conscience humaine insultée, bafouée, et qui n'a plus de refuge. Soyez certain que pareille abjection ne s'est pas vue depuis les anciens Césars. Il a fallu alors qu'un dieu vînt au monde pour sauver la conscience perdue. Quel dieu viendra, de nos jours, pour sauver l'homme et la providence? Car ils sont tous les deux aussi entamés l'un que l'autre par ce que nous voyons et entendons chaque jour.

Quand le silence est complet, on peut croire qu'il germe quelque chose. Mais, dès que l'opposition parle, il n'est plus possible de se faire la moindre illusion. C'est bien l'esprit et le cœur qui sont viciés et atrophiés. Le gouvernement fait son métier. M. Rouher répète le discours fait, il y a dix-huit cents ans, par les Narcisse et les Pallas des anciens Césars. Il n'a rien à y changer : Le

peuple a donné ses droits au prince. Diminuer le prince, c'est attenter au peuple! Voilà le sophisme avec lequel on a enlerré rancien monde. Et ce sophisme des antichambres des Caligula fait aujourd'hui la fortune et ce qu'on appelle Téloquence des minisires d'État du régime actuel.

Ils n'ont pas d'autre armure, ils s'en servent; ils font bien, à leur point de vue.

. Mais ce qui semble incroyable, c'est que l'opposition n'ait pas un mot à répondre à ce vieux et ridicule défi jeté à la conscience humaine. Non; ils n'ont su que courber la tête sous le pied de nos Narcisse et de nos Pallas. Un des ministres du gouvernement provisoire nous a même enseigné que les institutions du Deux-Décembre doivent nous être sacrées à Végal des Principes de 86. Quand des hommes qui ne sont pas de malhonnêtes gens, en sont arrivés là, il faut bien reconnaître un travail de décomposition analogue à celle des cadavres. Il ne leur reste plus une seule notion de justice qui puisse les tenir debout. Peut-être auraient-ils encore des lueurs ; mais le courage leur manque pour défendre la vérité, et, s'ils la trahissent à chaque mot, ce n'est pas qu'ils soient naturellement plus dépourvus de courage que d'autres; mais ils pensent que cette nation ne vaut plus la peine qu'ils se mettent en frais de courage et de probité pour elle!

Quant aux démocrates purs, l'expérience est curieuse. Plus ils ont été bâtonnés et étranglés, plus ils se sont montrés doux, bénins, satisfaits de tout et de tous. Que promet cet étrange tempérament?

Dans quelques jours, vous recevrez ma Critique de la Révolution. Si nous ne refaisons pas le droit et la conscience, renonçons à tout lendemain. C'est Tâme humaine qu'il faut faire revivre. Aujourd'hui, 9 mars 1867, elle est encore enterrée.

Adieu, cher excellent ami. Mes hommages à madame Renault, à madame votre mère, à madame Aubry. Embrassez pour moi votre cher enfant, qui porte le rameau d'olivier dans notre déluge. Qu'il vive, et heureux !

EDGAR QUINET

DCXV

A M. CHASSIN A PARIS

Veytaux, 14 mars 1867.

Un seul mot, mais du moins sans tarder. Voilà donc rArmée et la Révolution et, de plus, le souffle des volonlaires de 92. Je n'ai pu que parcourir le volume. J'y ai trouvé ce qui manque le plus à ce temps : la vie et le courage de s'en servir. Merci encore une fois, pour la dédicace à Charras. Vous êtes presque le seul qui n'ait pas oublié. Les autres ont tout livré, le passé comme le présent. Ils s'amusent. Leur opposition est une partie de leurs plaisirs, et elle n'est pas autre chose.

Votre article du Phare (sur le grand acte) est excellent.

Il est lumineux pour qui veut voir. Il fallait bien que le gouvernement couvrît de quelques mois cet affreux boccoUj la suppression de la discussion sérieuse. On a écrit sur des bouls de papier : droit commun à la sixième chambre^ interpellation. On a enveloppé la pilule d'arsenic; les malheureux avalent lé tout, avec une demisatisfaction béate et prétentieuse! Mais passons!...

Ne dois-je pas me réjouir d'être resté en exil pour protester jusqu'au bout?

Adieu, cher et véritable ami, à vous et aux vôtres, de cœur et d'âme.

EDGAR QUINET

Ma Critique de la Révolution va être étranglée entre ce beau Corps législatif et l'Exposition... Que faire? Je conseille à Lacroix de ne pas attendre et de paraître lundi prochain.

DCXVI

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