‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 116 sur 233 · DCXVIII · texte numérisé non relu

DCXVIII

A M. ANTONIN PROUST A NIORT

Veytaux, 20 mars 1867.

J'envoie mes félicitations aux Archives de VOuest. Vous êtes entré le premier dans la voie de ces publications qui, en se continuant, seraient à l'histoire de la Révolution ce que les recueils des Bénédictins et des Scfiptores rerum italicarum sont à l'histoire de l'ancienne France et de l'Italie. Le projet est grand, l'exécution excellente. Ce serait à une association de tenter des œuvres aussi considérables. Il est digne de vous de vous en être chargé tout seul. Que l'opinion vous assiste et vous récompense. Mais y a-t-il encore une opinion ?

Quelle discussion à ce Corps législatif ! Quelle opposition! Non, je n'exprimerai jamais tout ce que ce langage m'inspire de dégoût et de mépris. Où sont les temps où

Cavaignac voulait être élu^^onr protester jusqu^à Cayenne inclusivement?

L'honneur, Tavenir de la France eussent été réservés et peut-être sauvés par une seule parole d'honnête homme. Mais cette parole ne s'est pas trouvée. L'Histoire, s'il y en a, pour de pareilles laideurs, dira que les républicains n'ont su que couvrir la couronne, et les membres du Gouvernement provisoire féliciter, congratuler le Deux-Décembre. Ils ne savent plus, les uns et les autres, que rendre hommage à quiconque a écrasé leur cause et leurs amis. S'il y avait une protestation universelle de tous les partis en France contre une semblable flétrissure, on pourrait concevoir un remède. Mais non! il n'y arien, absolument rien. Leur verbiage satisfait; c'est tout ce que Ton peut supporter. Je ne dis rien du non-sens, de la niaiserie. Voilà donc ce que devient, en quinze ans, une nation qui se livre ! Qu'elle évite la grande guerre contre des peuples neufs ! Car, avec ce monde de Bas- Empire, avec ces généraux de Bas-Empire, je pressens qu'elle serait battue et sans retour.

Adieu, cher Monsieur; donnez-moi de vos nouvelles, et venez le plus tôt que vous pourrez. Vous allez recevoir ma Critique de la Révolution. Ne vous attendez pas à un volume; c'est un petit ouvrage, mais, je l'espère, substantiel.

EDGAR QUINET

DCXIX

A M. VICTOR CHAUFPOUR A THANN

Veytaux, mars 1867.

Mon cher ami. Je lis les interpellations au Corps législatif, et voici mon impression : M. Thiers, le meilleur de tous, ne se lasse pas de rendre hommage à l'homme qui Ta chassé de France, à coups de pied dans les reins. N'importe, il faut qu'il rende hommage.

Eh bien, quand toute trace de caractère est si visiblement effacée, il faut en conclure ceci : que la France se garde bien de la grande guerre ! Car, dans la guerre, c'est le caractère qui décide; et, d'après tout ce que nous voyons, la France impériale serait inévitablement battue et sans retour.

On parle beaucoup de l'habileté de M. Thiers; et il trouve moyen de rattachera la cause du Deux-Décembre tous les Italiens, tous les Polonais, tous les hommes qui ont un instinct de nationalité.

Bien mieux, il proclame que le Deux-Décembre, c'est le suffrage universel dans toute sa liberté* Il le reconnaît, et il s'en réjouit.

Quand de pareilles choses sont dites par des hommes qui parlent au nom de la liberté, et que l'on n'entend plus

un autre langage, il faut bien reconnaître un fait : si jamais ce simulacre de peuple venait à se heurter contre un peuple vraiment vivant, on ne verrait plus que de la poussière !

Et toujours appeler cet homme : la France! Et glorifier cette majorité !...

M. Thîers déclare que le gouvernement français n'a jamais couvert la Prusse, et il sait bien le contraire, autant que moi. Il sait que le gouvernement du Deux-Décembre a poussé M. de Bismark. Mais quoi ! il faut louer, congratuler, même en blâmant!

Encore une fois, que la France se garde de la grande guerre. Elle serait foulée aux pieds!

Mille amitiés et hommages autour de vous, mon bien cher Chauffeur.

EDGAR QUINET

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