‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 117 sur 233 · A M. ANATOLE DUNOYER A BERNE · texte numérisé non relu

A M. ANATOLE DUNOYER A BERNE

Veytaux, mars 1867.

Cher Monsieur,

Vous faites bien de penser au bonheur domestique,

vous êtes si digne de le rencontrer! Oui, faites-vous ui. 13

une vie intérieure! Et qu'elle soit 'aussi heureuse que vous méritez de Tavoir. Je joins tous mes vœux à ceux que forment pour vous tous vos meilleurs amis. Ma femme est de moitié, comme toujours, dans mes souhaits pour vous; elle vous le dit expressément.

Ne viendrez-vous pas nous voir?

Après cette discussion, nul moyen de s'abuser. Des mots, des phrases. Les Français sauront toujours parler; mais pas un accent, pas une vue juste, forte; l'abandon de soi-même sous toutes les formes. Ni cœur, ni esprit, ni intelligence. Comment un peuple se maintiendrait-il debout, quand tout cela a péri en lui ?

Voilà une loi de la presse qui est le dernier coup de grâce à l'esprit français. Figurez-vous un misérable écrivain français qui doit se demander, à chaque ligne,si elle ne lui coûtera pas vingt-cinq mille francs. Il ne lui restera plus qu'à éviter toute idée, et à ramasser des mots. C'est la mort de l'esprit français, prisonnier pour dettes dans la geôle du fisc ! Je défie aucun talent de se former désormais avec cet horizon.

Pour savoir ce que l'esprit humain pense, faudra-t-il écouter l'Angleterre, l'Allemagne, tout le monde excepté la France?

Encore une fois, soyez heureux quand même, et méprisez ces hommes qui ont tout livré, tout oublié. Votre dévoué de cœur

EDGAR QUINET

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