‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 118 sur 233 · A MADAME R*** A PARIS · texte numérisé non relu

A MADAME R*** A PARIS

Veytaux, 25 mars 18i37.

Madame,

Vous m'avez comblé, et je dois vous sembler bien indigne. Ajoutez à toutes vos bontés l'indulgence dont j'ai besoin et que j'implore. Ce qui m'a fait apprécier cette singulière littérature de mon temps, c'est qu'elle a passé par vos mains. Voilà, il me semble, son principal mérite. J'ai lu, à la sueur de mon front et par obéissance, les Odeurs de Paris. Hélas! Madame, oserais-je dire, en conscience, que je m'attendais à mieux? J'aimais beaucoup plus M. Veuillot quand il faisait le derviche hurleur. Depuis qu'il n'est plus en colère, il n'a presque plus d'esprit. Nos ennemis baissent, j'en suis fâché. Car j'ai peur que tout ne baisse à la fois.

Je voulais me mettre au niveau de notre siècle; vous m'y avez aidé en m'envoyant toute une bibliothèque à laquelle vous n'avez voulu toucher que du bout des doigts. Mon éducation est maintenant très avancée. Je n'ai vraiment plus de progrès à faire. Si jamais vous m'envoyez un livre, je demande instamment qu'il soit de votre goût et que vous l'ayez lu avant moi.

Galilée n'est pas tout ce que j'attendais. Mais c'est une œuvre sérieuse, modérée, raisonnable, une personne sage et suffisamment aimable, dont on est, en somme, très content de faire la connaissance.

Mes compliments, je vous prie, à M. et à Madame Renan. Je ne vois plus guère que M. Renan et deux ou trois autres qui continuent de travailler et de créer en France; le reste s'abandonne à la warana... Mais je ne glisserai pas dans ce triste sujet. Je vous écris pour m'en consoler.

Quelle joie pour vous, Madame, que les succès de monsieur votre fils, qui lui coûtent si peu d'efforts! Nous nous associons de loin à vos triomphes. Avec de pareils commencements, il n'est aucun avenir que vous ne soyez en droit d'attendre! Qu'il vive! C'est avec ces jeunes victorieux que le monde continue et se fraye une voie.

Agréez, Madame, etc.

EDGAR QUINET

DCXXII

A M. SCHMIDT AFRIBOURG

Veylaux, 30 mars 1867.

Voici, cher et excellent citoyen, mon petit ouvrage qui parait en ce moment. Critique de la Révolution. Vous verrez que j'ai voulu non pas me défendre, mais établir

les principes sur lesquels doit être fondée une véritable critique de l'Histoire de la Révolution française. Ces principes sont encore très peu connus. Ils devraient faire la première base de notre rénovation sociale . Je m'attache strictement au droit, au juste. Car il ne reste plus que cela à la démocratie française. Tout le reste a sombré. Si nous ne nous attachons à l'idée même du droit, nous périrons certainement et, de plus, nous l'aurons mérité.

Quel dommage que vous n'ayez pu venir à noire rendez-vous de Lausanne! Je comptais tant vous y trouver, et nous avions tant de choses à nous dire ! N'y aura-t-il aucun moyen de réparer ce contre-temps si grand pour nous?

En ce moment, ce n'est pas seulement l'Empire qui s'en va, c'est notre France! Nous aurions bien des questions à nous poser. Par exemple : « Si la France est envahie, que ferons nous? j) Il vaut la peine d'y penser d'avance.

Adieu, cher citoyen, mille choses de ma femme. Avons de tout cœur.

EDGAR QUINET

Je n'ai pu vous envoyer les numéros du Temps, parce que je n'en avais qu'un exemplaire. On m'écrivait:

« Le Temps ne peut suffire aux demandes. Le tirage exceptionnel qu'il avait fait faire se trouve insuffisant. »

On va réunir les articles en brochure.

Combien je désirerais causer avec vous de tout cela et de mille autres choses ! Il est certain que la situation

de la France serait inquiétante, si les peuples n'avaient la vie si dure. Je fais ce que je puis dans mon coin et sous les neiges. Je pense à vous, je vous lis, toujours avec joie, et je vous envoie mes vœux, cher Schmidt. Vous êtes ce qu'il y a de plus rare et de presque introuvable en ce temps, car vous êtes une conscience. Courage!

DCXXIII

A M. JULES FERRY A PARIS

Yeytaux, 1« avril 186T.

Monsieur,

Avez-vous reçu ma Critique de la Révolution? Elle arrive à un bien mauvais moment et risque d'être écrasée entre les épais discours du Corps législatif et l'Exposition.

L'important est ceci. Je me propose de trouver un terrain où la démocratie soit invincible, et ce terrain est celui du droit démontré par l'Histoire. Rendons à la démocratie la conscience. Si nous approuvons la Terreur dans le passé, quand nous avions la force, il est tout simple qu'on nous applique la Terreur, aujourd'hui que la force nous manque. Le secret de la faiblesse de la démocratie actuelle, c'est qu'on l'écrase avec son Taux

principe retourné contre elle. Que de choses à dire sur ce sujet !

Recevez, etc.

EDGAR QUINET

DCXXIV

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