‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 120 sur 233 · A VERSAILLES · texte numérisé non relu

A VERSAILLES

Veytaux, avril 1867.

Mon cher Monsieur,

Mille et mille remerciements de votre lettre, sans oublier la peine prise pour Téventail. Vous voilà donc à rhôtel? Hélas! je ne me représente plus notre France que comme une grande hôtellerie où je me sentirais probablement très étranger ! Personne ne me reconnaîtrait; non, je ne trouverai pas même le chien d'Ulysse pour me reconnaître. Il vaut donc mieux rester ici par mille raisons. Mais je compte que vous ne manquerez pas de venir reprendre votre place, au i^*^ juin, sur ce vieux fauteuil où je vous cherche souvent.

Mon libraire va vous envoyer, s'il ne Ta fait déjà, deux exemplaires de ma Critique de la Révolution, Jamais ouvrage, petit ou grand, ne sera venu au monde sous une plus mauvaise étoile. Je risque fort d'être étranglé en silence entre le Corps législatif et l'Exposilion. Qui

peut encore prêter l'oreille à une question de conscience et de droit? Cela est trop vieux au moins de six semaines.

Pardonnez ces réflexions à un homme qui voudrait bien que le droit et la vérité ne fussent pas étouffés sans crier. C'est trop demander, je le sais; nous devrions avoir rhabilude de l'étranglement.

Que vous dlrai-je de nous? Là vie s'écoule sans apporter aucune espérance, et pourtant nous sommes heureux malgré tout; heureux aussi de ne pas voir y de ne pas entendre. C'est le bonheur que s'attribuait la statue de pierre de Michel-Ange.

Si, du moins, ma chère femme avait une meilleure santé ! Qui saura jamais les sacrifices qu'elle a faits à une pensée ! Vous, cher Monsieur, vous le devinez.

Croyez-moi votre sincèrement dévoué

EDGAR QUINET

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