‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 121 sur 233 · A M. LUZARCHE A PARIS · texte numérisé non relu

A M. LUZARCHE A PARIS

Veytaùx, 10 avril 1867.

De ma prison de Chillon, j'applaudis à vos vers énergiques, indignés, dans la Chronique rimée. Voilà bien la juste colère d'une bonne conscience. Il y a donc encore

quelque part un cri de conscience dans ce gouffre de

mensonge? Sauvez au moins la langue, les beaux vers ! Puisque la vérité ne peut plus se montrer en prose, c'est le moment de la déshabiller et de la montrer en vers. Les sujets d'indignation ne nous manqueront pas. Puisse le public (s'il vit encore) vous soutenir et vous encourager à vivre à sa place !

Ces vers me donnent le sincère regret de n'avoir fait que vous entrevoir ici dans ma caverne. Nous ne sauverons la France qu'en nous rattachant stoïquement à l'idée du droit.

Mes souvenirs à M. Fermé, quand vous le verrez dans sa geôle.

Recevez, Monsieur, etc.,

EDGAR QUINET

DCXXVII

A M. BÉTANT A GENÈVE

Vcytaux, 26 avril 1867.

Mon cher ami. Un mot seulement. Vous avez dû recevoir le gros volume d'Aristote grec. Je vous prie aujourd'hui instamment de m'envoyer le premier volume des Aryas de M. Adolphe Pictet (je possède le second), les Transactions philosophicals. (J'espère que la bibliothèque de Genève a ce grand recueil anglais.)

Voilà donc la guerre ! Et quelle guerre !...

Malheureux pays qui est resté sourd à tous les avertissements, à toutes les supplications ! Enfin la verge d'Assur est levée ! Elle décidera.

Mille et mille amitiés à tous les vôtres.

EDGAR QUINET

DCXXVIII

A M. HENRI MARTIN

Veytaux, 2 mai 1867.

Mon cher ami. La guerre parait, en effet, ajournée. La Prusse a besoin d'armer ses côtes, de compléter l'armement de la Confédération du Sud. Elle n'a, d'ailleurs aucune haine contre le régime impérial et n'est point impatiente d'y meKre fin.

Il y aura donc trêve, mais la question reparaîtra, et, tôt ou tard, il s'agira de savoir si la décadence politique de la France depuis seize ans a entraîné pour elle la décadence militaire, et si elle va céder en tout à l'avènement d'une autre ra<îe. J'espère bien qu'il n'en sera pas ainsi. Cela dépend encore des Français. Mais il est temps qu'ils s'occupent de leurs affaires et qu'ils ne ferment plus leurs oreilles à la vérité. Les lois que l'on prépare pour ou plutôt contre la presse, semblent se promettre la

mort de l'esprit français. Quel homme osera penser, quand, au bout de chaque idée, il verra en perspective une amende de vingt-cinq mille francs? Profitons donc de ce reste de liberté agonisante.

Au milieu de mes difficultés, j'ai fait deux choses depuis rhiver. Dans France et Allemagne, j'ai montré où est le danger. Dans la Critique de la Révolution, yen ai appelé au droit, au droit pur, car c'est là notre unique refuge. J'ai dit et prouvé qu'il faut que la France se refasse une armure nouvelle, à l'épreuve des nouveaux engins de guerre ; et celte armure ne peut être qu'une nouvelle conception du droit, plus libre et plus humain qu'il ïi'a pu apparaître dans les luttes du passé.

Il ne suffit pas que la France ait des fusils à aiguille. Il faut qu'elle représente quelque chose qui ait accès dans le cœur de tous les peuples. C'est à quoi il faut travailler énergiquement. Nous avons à refaire notre Hoc signo vinces.

Vous pouvez, mon cher ami, m'aider beaucoup dans cette œuvre de salut. Choisissez le moment, mais que l'on sache que, dans ces temps difficiles, il y a encore des hommes qui voient au delà de l'heure présente.

Adieu. Tout se glace en France, dans l'esclavage. Tout disparait; que les amitiés survivent! Ma femme vous envoie à tous deux ses souvenirs. Faut-il vraiment espérer vous voir cet automne? M. €t madame Michelet nous arrivent après-demain.

Mes amitiés à votre cher fils. A vous de cœur.

EDGAR QUINET

DCXXIX

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