A M. MARC MONNIER A GENÈVE
Vcytaux, 17 mai 18C7.
Monsieur,
Voici une demande bien indiscrète. Mais je vous prie, de grâce, de ne pas nous la refuser. Soyez assez bon, assez entreprenant pour nous faire le plaisir de venir dîner à Veytaux mercredi prochain, à une heure. Je me hâte d'ajouter, pour vous décider, que vous trouverez à vos côtés M. et madame Michelet, qui sont presque aussi impatients que nous de vous revoir. Nous espérons que MM. Chenevière père, Bétant, Barni, seront aussi des nôtres. Ne nous refusez pas ; vous nous désoleriez tous.
Ma femme veut expressément que je vous prévienne qu'il s'agit d'un dîner paysannesque, de rat des champs.
DCXXXV
A M. CHASSIN A PARIS
Veytaux, 17 mai 1867.
Mon cher ami. Faut-il donc renoncer à la fête que nous nous faisions de vous revoir? Nous vous avons beaucoup attendu contre toute apparence. L'été n'apportera-t-il aucune occasion? Les chemins de fer ne se raviseront-ils pas ? Je me suis accoutumé à ne rien attendre ni des choses, ni des hommes; pourtant je fais ici une exception. J*espère encore que, avant l'automne, un dieu ou une déesse vous amènera par la main dans votre cellule.
Voilà donc la paix ; ou du moins la guerre ajournée. Il faudrait être bien fou pour ne pas s'en réjouir, s'il est raisonnable de se réjouir de quelque chose sous ce régime. Victorieuse ou vaincue, la France avait devant elle un résultat certain dans les deux cas : l'esclavage.
La ligue de la paix est assurément bonne en soi. J'aurais voulu cependant qu'elle fût la ligue de la liberté et que ce vœu-là en eût fait le fond.
Il ne serait peut-être pas trop tard pour finir par où il eût été à propos de commencer. Avez-vous remarqué le silence obstiné des Allemands, tant qu'a duré la menace de guerre ? Ils n'ont commencé à se dégeler qu'après l'ouverture de la Conférence. Ce silence dans les rangs
de toute la nation allemande ne présage rien de très bon pour Tavenir. Vous voyez, par ces quelques mois, que, selon notre habitude, nous aurions été d'accord, si nous avions pu causer.
Je crois sentir qu'il se fait un petit progrès de raison dans le fond du peuple. On entrevoit un effort à s'organiser, à penser. Je ne sais si Ton pourrait en dire autant des classes bourgeoises et oisives. La vie semble recommencer.
Quand viendra Paris militaire? Ah ! l'auteur devrait bien nous apporter lui-même cette bombe.
Michel Lévy vient de publier une nouvelle édition de mon Histoire de la Campagne de 1815. C'est en réalité la quatrième. Je ne l'ai vue annoncée nulle part. Malheur aux absents ou aux vaincus! C'est tout un.
Après cela, je dis comme Jérémie : Non Serviam I et, malgré ces mauvais jours, je ne me lamente pas. De meilleurs temps viendront; vous les verrez, et vos enfants après vous. Embrassez-les pour moi, pour nous.
EDGAR QUINET
Compliments de Michelet ; il a beaucoup goûté et loué votre ouvrage.
DCXXXVI