‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 13 sur 233 · En six jours · texte numérisé non relu

En six jours

d'accueillir une idée nouvelle. Si la démocratie en était là, ce serait une momie^dans une petite pyramide fun^ bre. Dieu merci, les échos qui me reviennent de tous côtés prouvent que la démocratie vit encore !

CCCCXCIII

A M. VICTOR CHAUFFOUR A THANN

Veytaux, 4 décembre 1865.

Oui, mon cher ami, je vous remercie de votre franchise. Je vous suis reconnaissant de la bonne volonté que vous me témoignez. Mais, hélas ! que nous sommes loin ! Nous sommes comme les ouvriers dans Babel. Nous ne noui entendons plus. Il s'agit, selon moi, de répandre un esprit nouveau, de faire une démocratie nouvelle, libre et libérale. J'aurais été heureux de travailler avec vous en commun à cette œuvre. Je vois que le moment du rapprochement des esprits n'est pas encore venu. Nous sommes encore condamnés au travail isolé.

Hais certainement, le jour viendra où les méprises cesseront et où nous agirons ensemble, la main dans la main. Pour cela, il faut encore vivre.

Je comprenais toutes les dissidences indiquées dans votre première lettre. J'en supposais beaucoup d'autres plus graves, et cela ne me retenait pas, tant je croyais que

notre accord sur d'autres points serait d'un bon exemple pour le public. Mais, mon cher ami, dans votre lettre du 1" décembre, vous me retirez tout à la fois, car vous me niez ce qui est pour moi l'évidence. Vous ne pouvez admettre, dites-vous, que la Révolution dans l'ordre politique ait échoué. Ici, je ne vous comprends plus.

La Révolution dans Tordre politique c'est la liberté, la vie publique. Comment nier que la liberté politique ait échoué au 18 Brumaire et dans le premier Empire? Comment nier que la Révolution politique ait échoué au 2 Décembre et dans le second Empire ? Sur les soixante-cinq années de ce siècle, nous en avons passé trente- dans l'esclavage politique. Quinze années sous le premier Napoléon, quinze autres sous le second*. N'est-ce donc pas là échouer ? Ce n'est pas moi seul que vous réfutez, c'est votre propre existence. Depuis quatorze ans, je vous vois porter avec moi le deuil de la vie publique et de la liberté perdue. Dans l'une de vos lettres, vous me disiez que vous êtes sans aucune espérance. Qu'est-ce que tout cela, s'il n'y a pas eu une grande défaite, une grande calamité politique à déplorer?

Pour moi, je dis au contraire : La Révolution politique a échoué deux fois en ce siècle, et je cherche les causes de ces échecs. Cela est certainement logique. En niant que la Révolution ait échoué, vous niez votre propre existence depuis quatorze ans et vous m'ôtez toute raison de chercher les causes d'une chute qui, selon vous, n'existe pas.

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