Vingt ans, en décembre
Dans ce système incompréhensible pour moi, il n'y a plus d'Histoire. Car nous ne devons pas profiter d'une expérience que nous ne reconnaissons pas.
Il n'y a plus de politique ou du moins plus d'opposition. Si la Révolution n'a pas échoué au 18 Brumaire, au 2 Décembre et dans les deux Empires, de quoi avonsnous à nous plaindre, tous tant que nous sommes, libéraux, démocrates, républicains ? La vie publique n'a pas été étouffée ! La liberté n'est pas en détresse ! Nous sommes dans une situation normale, il faut y rester.
Aussi, dans ce système inconcevable, il n'y a plus d'espérance. En effet, je tire mes espérances de l'immense disproportion qui existe entre les sacrifices faits à la Révolution politique et le néant de liberté où nous sommes arrivés. Je me dis qu'unie telle disproportion ne peut manquer d'être réparée, et que ces sacrifices, qui sont des causes, doivent finir par produire leurs effets. Mais avec l'idée que cette disproportion n'existe pas, nous sommes condamnés à ce que nous subissons aujourd'hui comme Un résultat naturel et légitime de la Révolution.
Notre servitude n'en est pas une, c'est le cours régulier qui ne nous laisse rien à attendre. Eh ! mon cher Chauffeur, ne voyez-vous donc pas que c'est là précisément ce que nous disent nos plus grands ennemis ?
En face de pareilles expériences que vous avez ressenties pourtant plus qu'un autre, avec votre noble cœur, comment avez-vous pu fermer votre esprit si lumineux à l'évidence?
Voici comment. Vous dites que la Révolution n'a pas échoué, comme le stoïcien à qui on avait cassé la jambe
disait que la douleur n'est pas un mal. Vous ajoutez qu'après tout, il y a eu dans la première Révolution des Institutions politiques, des lois généreuses qui régiront l'avenir. Mais où sont-elles aujourd'hui, ces institutions politiques? Elles ont péri, elles sont tombées, elles n'existent plus. Et qu'est-ce donc que cela si ce n'est échouer? Pourquoi ces institutions ont-elles avorté,, pourquoi ces lois ne sont-elles plus qu'un document, une tradition pour quelques-uns? Voilà la question. C'est celle que j'ai traitée. Vous la niez. Ce n'est pas la résoudre. Quand l'avenir aura rétabli ces institutions avec la liberté, alors la nation sera relevée.
En attendant, nous devons préparer ce moment, en examinant d'où est venu la chute. Pour se relever, il faut bien s'avouer qu'on est tombé. C'est aussi là le commencement de la sagesse. Sinon, l'on s'endort pour ne se relever jamais.
En voilà beaucoup trop, mon cher ami, pour montrer une chose assez[triste, c'est que vous me niez, non pas tel ou tel chapitre (j'en ferais bon marché), mais le principe vital de ma pensée et de ma propre existence politique. Il me faut donc renoncer à l'espérance que j'avais conçue d'unir nos efforts dans la même action.
J'ai enjce moment sur les bras tous les despotisraes de tout genre. Un jour, je l'espère, vous reconnaîtrez que ce livre est un livre de liberté, depuis la première jusqu'à la dernière ligne.
Veuillez, je vous prie, relire, tome II, le chapitre : Une des contradictions de la Terreur. Théoriquement, j'ai dû montrer quelles étaient les conditions, l'esprit, la
logique nécossaire de ce genre de gouvernement. J'ai montré aussi ailleurs les conditions des coups d'État, et pourtant je n'ai pas envie d'en faire. Une Revue bonapartiste m'accuse même d'avoir fait une Philippique contre le coup d'État.
Par tout cela, mon ami, voyez une 3eule chose, combien je tenais à l'assentiment, au concours d'un esprit tel que le vôtre.
Mon livre a certainement frappé un grand coup; il a réveillé bien des gens de leur torpeur; il déchaîne contre moi toute sorte de colères. Mais je ne peux pas désirer de voir dans cette mêlée, séparé de moi, en lutte contre moi, un ami tel que vous. Si votre conscience vous pousse à me combattre, rien de mieux. Sinon, je ne crois pas devoir vous le demander.
EDGAR QUINET
CCCCXCIV
A M. LÉON RENAULT A PARIS
Veytaux, 12 décembre i865.
Un mot seulement, mon bien cher ami; je suis écrasé
sous les détails urgents. Mais cela passera et je pourrai
vous écrire selon mon cœur. Votre amitié m'est si douce,
si précieuse ! croyez qu'au fond de l'âme, j'ai pour vous
et comme vous vingt-cinq ans. Les émotions ont plu sur m. 3
moi de tous côtés, meilleures les unes que les autres, inattendues, inespérées ; elles m'ayaient ôté le sommeil ; car je ne suis pas accoutumé aux impressions heureuses. Nous sommes allés passer quelques jours chez des amis à Lausanne, pour ne pas entendre parler de la Révolu-tion; mais, là aussi, elle nous a poursuivis. Nous y avons trouvé des adhérents de tout genre. Vous savez qu'à Paris la première édition a été épuisée en six jours, et sans annonces. Les libraires faisaient dire : cCela va tout seul! >
Veuillez, cher ami, relire le chapitre: Une des contror dictions de la Terreur ^ vous verrez que nous sommes bien plus d'accord que vous ne pensez sur la question religieuse.
J*ai voulu soumettre le régime de la Terreur à une analyse qui n'avait pas encore été essayée et dont, je pense, il ne se relèvera pas. Pour cela, je me suis mis au point de vue terroriste. J'ai montré que, puisqu'ils rentraient dans les barbaries du xvi* siècle et dans celles de l'antiquité, la logique aurait exigé qu'ils allassent jusqu'au bout dans celte voie de terreur. Ils frappaient les personnes, les prêtres, les croyants; les conséquences auraient dû être, comme au xvi* siècle, de frapper l'institution. C'est à quoi ils ne songeaient pas. Aussi, par cette manière de traiter la question, j'ai pu conclure de la Terreur que le système n'était pas seulement barbare, il était faux. Mon analyse de la Terreur est, je crois, la partie la plus neuve et la plus profonde du livre.
Tranquillisez, je vous prie, votre ami, parent de Ramel. Cela s'arrangera dans une nouvelle édition. L'anecdote
est tirée de Baudot, qui était fort lié avec Cambon. II n'y avait aucune intention contre Ramel, que je tiens pour un des hommes les plus honorables de la Convention. Ramel faisait comme tous les Français et tous les conventionnels, il donnait à Cambacérès les titres que tout le monde lui donnait. Ramel suivait la coutume générale, il n'y avait pas encore d'exception. Cambon brisa le premier la règle, par une incartade qui lui était permise, à cause de sa familiarité avec Cambacérès. Dans cela, il n'y a, encore une fois, aucune pensée défavorable pour Ramel ; mais je tiendrai compte de l'observation, on peut y compter. J'étais à cent lieues de vouloir affliger la mémoire de Ramel.
Adieu, bon et cher ami; mes hommages à madame Renault. •
EDGAR QUINET
GCCCXCV
A M. HENRI MARTIN
Veytaux, 13 décembre 1865.
Cher ami. Vous comprenez mon livre, vous vous attachez à Tàme, vous sentez que cette âme est la liberté, la vérité, la justice. Tout est là. Par malheur, une partie de laPresse ne voit que la Question de Nancy. Pour d'autres,
la question est celle-ci : c Que pensez-vous de Harat, d'Hébert, de Robespierre? Si tous trouvez quelques fautes en ces hommes, malheur à vous ! Vous êtes Racca t L'interdit est prononcé ! »
Eh bien, il faut absolument sortir de cette histoire idolâtrique. Il faut oser examiner.
Ce livre est écrit, de la première ligne à la dernière, dans l'esprit et la passion de la liberté, à laquelle j'ai tout sacrifié. Quel profit ne peut-on tirer de cet ouvrage, pour le réveil de l'esprit public et de la conscience ! Je le dis avec une assurance qui ne m'est pas ordinaire dans les choses qui me touchent.
En de si grandes questions, ce n'est pas à un détail, à une dissidence sur quelques points qu'il faut se cramponner. Je sens que toute ma conscience est là. Je la donne à qui voudra s'en saisir et la produire. J'ai trouvé dans le public un écho qui me répond. Aucun de mes ouvrages n'a trouvé un tel accueil, ni l'esprit public aussi bien préparé.
Adieu, mon cher ami.
EDGAR QUINET
LETTRES D'EXIL. Ai
CCCCXCVI