À MADEMOISELLE MARIE DUGROT A CHAROLLES
Veylaux, 5 juin 1867.
Chère Marie. Ne m'accuse pas trop, je t'en prie, de ce long silence. Je t'ai adressé, en esprit, bien des lettres auxquelles il ne manquait rien que l'écriture. Je t'ai remercié de tout mon cœur de t'étre souvenue de mon jour de naissance. C'est donc une si grande fêle de naître! Oui, c'en est une, et je le dis, après avoir éprouvé la vie. Puisse cette fête être pour toi ce qu'elle est pour moi!
Je me disais que ta taate, un autre moi-même, t'écrivait à ma place. Nous sommes tellement unis, que ce que l'un fait, l'autre croit le faire. Voilà, diras-tu, une singulière excuse. Non, chère Marie, l'excuse me semble très bonne. Quand nous parlons de toi, je crois toujours que tu nous entends. Sais-tu ce que je désire pour toi? De rencontrer un être tel que celui qui soutient ma vie . Oui, je te souhaite une union semblable de cœur, d'esprit, une communauté si parfaite de sentiments. Mais cet être qui sera pour toi ce que ta tante est pour moi, ce chefd'œuvre de la vie intime, où est-il? Si nous le savions, il ne nous échapperait pas.
Il y a dans les choses une iniquité qui me frappe chaque jour. On me sait gré de mon exil, de mes livres, on en parle. Mais celle qui partage tout avec moi, qui est de moitié dans chacune de mes pensées, n'est-il pas injuste que son nom ne soit pas prononcé autant que le mien? Toi, chère Marie, qui nous connais, tu rétabliras la justice. Tu diras et tu répéteras que ton oncle n'eût rien pu faire, s'il n'eût pas eu toujours à ses côtés cet autre lui-même qui a doublé ses forces.
Mille amitiés de frère à la mère; mille choses aussi à ton père. Tes lettres sont toujours notre joie. J'aime à te voir au milieu de ton anglais, de ton piano et de toutes tes occupations que tu prends si gracieusement au sérieux. Quand nous voulons voir l'avenir en rose, nous pensons à toi, et nous parlons de toi. Adieu, sois heureuse, je t'embrasse.
Ton oncle
EDGAR QUINET
L'écharpe bleue m'a été bien utile dans ce long interminable hiver. Je la réservais pour les dimanches.
DCXLll
A M. MARC DDFRAISSE A ZURICH
Vcylaux, 8 juin 1867.
Oui, mon bien cher ami, je suis désolé, mais seulement de rester un temps si infini sans vous voir et sans causer avec vous. (Comment avez-vous pu trouver une si grande désolation dans ces pages de la Critique? Ah! qu'il est fâcheux de laisser passer tant d'années sans une bonne heure de conversation ! Je vous assure que cela eût suffi pour vous convaincre que j'ai été au contraire étonné d'avoir rencontré si peu de véritables adversaires. Et moi qui croyais que cette réponse témoignait de ma tranquillité d'âme, de ma satisfaction même, de ma surprise à la vue du petit nombre d'assaillants ! C'était là le fond de ma pensée. Mais laissons ces vieux sujets ; encore une fois, il faudrait se voir. J'y songe, et je ne désespère pas d'y réussir.
Cher Dufraisse, voilà un livre de vous que l'on annonce ! Il est publié et je n'en sais pas un mot ! Ce serait là un beau motif de m'attrister. Mais, au contraire, je me
réjouis de vous lire. Quelle belle surprise vous me faites
là ! Quand toucheraî-je ce volume? Certes, il sera le bienvenu; qu'il ne tarde pas trop, car mon impatience est grande.
Je ne m'entends que trop bien avec vous sur notre malheureux pays. La nouvelle phase dans laquelle il entre est Tindifférence. C'est l'état d'un peuple qui a été foulé et fouaillé trpp longtemps. La conversation devient difficile avec les jeunes ou vieux qui nous arrivent. Ils ne peuvent plus comprendre notre haine contre ce régime et noire mépris pour ceux qui l'acceptent. Je vois bien que nous ne parlons plus la même langue. Il faut donc ou retenir tous ses sentiments ou se taire. Fâcheuse alternative dans les deux cas.
Chaque année augmente cette différence d'accent et de langage entre les Français du dedans et nous autres exilés. A la longue, nous formerions deux idiomes séparés dont la langue mère serait morte.
J'achève un ouvrage* auquel j'ai dû, au milieu de tout cela, une grande sérénité. C'est un besoin absolu chez moi de changer de corde. Vous me trouverez cerlainement très audacieux, mais ces audaces me renouvellent et me font supporter cet intolérable présent. J'ai, Dieu merci, trouvé un sujet où le reflet de ce temps-ci n'arrive pas.
Quand viendra le moment où nous nous reverrons ? Comme ces chers enfants auront grandi ! Embrassez-les pour moi.
Votre ami de cœur
EDGAR QUINET