A M. MICHELET A PARIS
Veylaux, 31 août 1867.
Cher ami. L'oncle Narcisse s'est donc lassé de vivre? Je le croyais immortel. Je le vois encore si vif, si jeune.
si alerte à soixante-dix ans ! Du moins, il vous léguera, j'en suis sûr, ses forces de centenaire. Vous atteindrez ainsi la fin du siècle, et vous aiderez à naître celui qui doit réparer les désastres du nôtre.
La dernière fois que j'ai vu M. Narcisse, c'était à Seine- Port; il arrivait, je crois, à pied, prêt à repartir, infatigable. Il me rappelle votre père, et votre père me rappelle tous nos commencements. Vous leur avez donné une vieillesse heureuse et glorieuse, à l'un et à l'autre. Nul sentiment ne doit être plus doux.
Je ne sais trop où vous chercher, vous et Louis X VL Vous êtes encore à Paris, je suppose. Pour nous, nous n'avons pas quitté notre grotte de rocher, où nous avons eu quelques visites. La France baisse toujours. Le réveil pourra être lamentable ! On s'accoutume à cette agonie. La parole humaine ne peut plus rien pour de tels endurcissements.
Passons outre.
Le philosophe Fichte me disait hier qu'il est de mon avis S comme homme et comme philosophe, mais qu'il est d'un avis contraire comme Allemand. Quelle belle distinction! L'homme d'un côté, l'Allemand de l'autre! Gela est bien de notre temps.
Adieu, cher ami de 1825! Veillons bien sur cette anliquité-ià !
Hommages dévoués à madame Michelet.
Votre
EDGAR QUINET