A M. CH. KUSS A GOLMAR
Veytaux, 4 janvier 1868.
Monsieur,
Je me suis fait une règle de ne pas répliquer aux personnes qui critiquent mes ouvrages. Le temps et la vie n'y suffiraient pas. Cependant je fais volontiers une exception pour votre lettre ou je trouve l'accent d'une conviction sincère et réfléchie.
Vous vous étonnez que, en parlant des systèmes qui admettent un dictateur, je n'aie pas excepté la doctrine de Fourier, et vous me demandez « de citer un mot, un seul mot, qui justifie mon reproche ».
Ma réponse est très simple; c'est Fourier qui la fera à ma place. Il a dédié l'un de ses principaux ouvrages {Théorie des quatre mouvements) à Napoléon, au plus fort du despotisme impérial. En mettant sa doctrine entre les mains du maître absolu, de celui qu'il appelait l'Hercule, il montrait bien clairement que, selon lui, ses idées pouvaient se concilier avec le pouvoir absolu. Au lieu de combattre ce pouvoir, il le fortifiait de son mieux, il le consacrait, en lui faisant hommage de ses
idées.
iir. . 19
326 LETTRES D*£XIL.
C'est là une grave erreur qui m'empêche de placer Fourier au rang des amis persévérants de la liberté. Quel est le plus grand service que Ton puisse rendre au despotisme ? C'est de faire croire aux hommes qu'il peut fort bien se concilier avec des idées libérales, des vues désintéressées, des doctrines d'émancipation universelle. S'il y a un danger pour notre temps, c'est celui-là ! Les meilleures intentions (et Fourier en était rempli), périssent dans cet accommodement.
Il y a. Monsieur, une première réforme à faire dans la réforme de Fourier; et, pour ma part, je serais heureux de la provoquer. Ce serait de sortir de ce funeste compromis avec la massue de ces prétendus Hercule qui écrasent toujours ce qui leur est dédié.
Je sais qu'au fond, l'école actuelle de Fourier est de cet avis; je sais qu'elle se dérobe de son mieux à la massue, et que les temps l'ont éclairée sur tous ces demi-dieux porteurs de casse-têtes. Mais il est bon de le dire, de le répéter. Si ma lettre en fournit l'occasion, elle n'aura pas été inutile.
Recevez, etc.
EDGAR QUINET
DCCV