‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 179 sur 233 · A PRATO · texte numérisé non relu

A PRATO

Veytaux, 5 janvier 1868.

Messieurs,

Vous me demandez ce que vous appelez ua mot d'encouragement pour le journal que vous allez fonder ; ce mot, vous Tavez prononcé vous même : Démocratie et Liberté !

Jusqu'ici on a effrayé les peuples en les menaçant du spectre rouge. Avec cet épouvantail, on a jeté la panique dans une partie de la race latine; et deux des nations de cette race, la France et l'Espagne, ont perdu à ce jeu leur liberté et leur vie politique.

Aujourd'hui il s'agit de tendre la même embûche à l'Italie. Tombera-t-elle dans le piège à son tour? Voilà en ce moment la question pour vous. Toute la crise est là.

On vous dit, en d'autres termes : Renoncez à vos lois de liberté ; changez-les contre des lois de compression. Mettez-les de niveau avec les institutions absolutistes des peuples qui ont perdu leurs droits. Â ce prix, vous aurez la paix.

Et moi je vous dis : c'est avec des paroles de ce genre que l'on a semé l'esclavage. Si vous livrez vous-mêmes

VOS institutions libérales (presse, droit de réuniou, droit d'association, droit des communes), vous ne les retrouverez jamais. Quand vous aurez livré ces premières garanties, on exigera que vous abandonniez aussi les autres; et Ton ne sera satisfait que lorsque vous vous serez réduits à n'être qu'une ombre de peuple; et même alors vous n'aurez point de paix, car il n'y en a pas pour celui qui s'est livré lui-môme.

Je désire, plus que personne, la réconciliation de l'Italie et de la France. Je suis prêt à tout faire pour cela. Mais cette réconciliation, j'en suis sûr, n'est possible que dans la liberté et par la liberté.

Gardez donc précieusement vos lois acquises au prix de tant de sang. Si vous les perdiez par un de ces jeux de hasard et de majorités fictives où la force se déguise mal, vous en conserveriez un ressentiment légitime et implacable. Au lieu de la paix, vous mettriez pour toujours la guerre dans les esprits.

Il appartient à l'Italie aujourd'hui de donner un démenti à cette opinion répandue, depuis dix-sept ans, que la race latine tout entière est incapable de se gouverner elle-même par des lois, et qu'elle a besoin du caprice et de la verge d'un maître.

Si l'Italie, comme je l'espère, prouve au contraire par son exemple qu'un peuple d'origine latine peut être et rester libre, qu'il peut garder ses lois intactes en dépit de la force et de la ruse, ce sera une chose glorieuse pour vous ; elle relèvera notre époque.

En maintenant le principe de la liberté anéantie presque partout ailleurs, l'Italie maintiendra le seul ter-

rain où sont rendues possibles les réconciliations, les alliances, et les amitiés solides entre les peuples, dans le présent et dans l'avenir.

Les peuples se sont donné rendez-vous dans la liberté et la justice, c'est là qu'ils veulent se rencontrer. Il faut que les premiers arrivés au but s'y établissent et s'y enracinent sans regarder en arrière.

Les autres finiront par les y rejoindre, et c'est alors que se concluront les amitiés et les alliances durables entre les nations. La France ne pourra manquer à ce rendez-vous.

DCCVI

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