‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 183 sur 233 · A M. DUVERGIBR DE HAURANNE A PARIS · texte numérisé non relu

A M. DUVERGIBR DE HAURANNE A PARIS

Veytaux, Canton de Vaud, 49 janvier 18C8.

Mon cher ancien collègue,

Vous pouvez me rendre un véritable service dont je vous suis reconnaissant d'avance. C'est d'accueillir avec votre amabilité ordinaire le jeune homme qui vous remettra cette lettre. M. Albert Sarasin appartient à l'une des familles les plus distinguées de Genève. Son père est le président du Consistoire, sa grand'mère, madame Bontemps, était une amie de la duchesse d'Orléans. Sa famille n'a manqué aucune occasion de m'adoucir l'exil, et je sais que la meilleure manière pour moi de lui témoigner ma gratitude est de vous présenter le jeune M. Albert Sarasin.

Il sera heureux et fier de vous connaître. Vous

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mettriez le comble à ses vœux, si vous l'admettiez à voir dans vos soirées les hommes que vous y réunissez ^et qui, avec vous, nous faisaient aimer et honorer la France. J'espère aussi que vos très aimables fils seront pour mon jeune Genevois ce qu'ils ont toujours été pour moi. Enfin j'ose adresser la même requête à madame Duvergîer, en me rappelant à son souvenir.

Ce n'est pas le moment, cher ancien collègue, de vou parler des affaires de ce temps. Vous savez et devinez tout ce que je pense. On a fait une armée médiocre contre l'étranger, excellente contre l'intérieur. Les Allemands seraient bien fous d'attaquer. Ils n'ont qu'à laisser agir cette loi, elle suffira toute seule à ruiner et étouffer la France. Travaillons, mon cher ancien collègue. C'est le seul moyen de se faire une patrie qui ne nous manque pas. Combien souvent je vous fais visite en esprit ! Vivez, soyez heureux, vous et tous les vôtres, et croyez à mes sentiments anciens et fidèles.

Ma femme se rappelle à votre souvenir.

EDGAR QUINET

DCCXI

A M. GHADAL A BOURG

Veytaux, 21 janvier 1868.

Mon cher Monsieur et ami,

Vos lettres sont toujours pour moi les bienvenues; elles m'apportent ce qu'il y a de mieux dans notre bonne Bresse et fort au loin dans notre pays.

Si je ne puis vous répondre à l'instant même, ne doutez jamais que je vous réponde du moins aussitôt en esprit et en pensée. Voici, comme excuse, la liste de mes occupations actuelles : une correspondance fréquente et publiée avec les Italiens qui m'ont demandé des lettres pour des journaux, des livres, et à toute occasion. Je pourrais réunir cette correspondance sous ce titre : Lettres Italiennes. J'ai fait ce que j'ai pu pour empêcher les Italiens de nous prendre en exécration, et la tâche n'est pas facile! Garibaldi vient de m'adresser à ce sujet une longue et importante lettre qui fait en ce moment le tour de la presse italienne et européenne. Elle se termine par ces mots : « Que nos amis de la France et du monde soient tranquilles, nous recommencerons la besogne. i>

Veuillez ajouter à ces occupations la cinquième édition que je revois de mon ouvrage la Révolution. En

même temps, j'achève un livre* commencé depuis des années, sur les questions les plus graves de noire siècle. Puisse-t-il trouver les esprits préparés ou du moins sympathiques!

Voilà, mon cher compatriote, comme se passent mes jours, avec une rapidité qui m'effraie. Âh! que la vie est belle, même dans l'exil! Que de choses à faire! Et que les journées même les mieux remplies laissent de regrets par tout ce que l'on n'a pu achever! La vie des bienheureux doit consister, sans doute, à porter à sa perfection tout ce qu'ils conçoivent et entreprennent.

Le monde marche, la France sera bien forcée de se remettre aussi au pas. Quand et comment? Dieu le sait! Pardonnez-moi d'avoir prononcé ce mot de Dieu, qui est, à ce qu'il paraît, une abomination auprès des avancés.

Cette loi militaire a été fort mal discutée; beaucoup de verbiage et pas une lueur. La France est enchaînée aux pieds et aux mains par des encoubles, comme nous disions àCerlines. Une armée, mauvaise contre l'étranger, excellente contre les Français, pour achever de les bâillonner et de leur donner la savate. C'est là le résultat le plus clair. Il allait partir de ce principe qui seul eût pu éclairer la discussion : € Plus un pays est libre, plus le temps de service actif y est court. Plus un pays est esclave, plus le temps du service y est long. Ajouter deux ans et demi, c'est donc faire un pas immense dans le chemin du pouvoir absolu. >

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