‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 184 sur 233 · DCCXII · texte numérisé non relu

DCCXII

A M. BRUGKNER, ANCIEN REPRÉSENTANT

A LAUSANNE

Veytaux, l«r février 1868.

Cher Bruckner. Depuis votre lettre, nous sommes inquiets, et nous aurions bien besoin d'être rassurés sur madame Bergeron. Ma femme a écrit à Nice, sans autre désignation d'adresse. Nous voudrions croire qu'il ne s'agit que d'une fièvre intermittente; nous ne savons que penser. J'ai vu peu de gens aussi heureux ! Cela effraie.

J'ai reçu une bonne et fortifiante lettre de madame Charras. Elle parle même de sa résolution de revoir Veytaux. Mais quand? J'étais de cœur avec vous à ce malheureux anniversaire. Charras me disait un jour : « Si je n'espérais rien de la France, je me ferais Suisse. »

Que dirait-il aujourd'hui ?

Voilà la France étranglée par ces deux nouvelles lois.

Le sent-elle au moins ? Je n'en jurerais pas. Il est bien clair que cette armée est faite contre la France, pour couvrir la Régence et JUarie-Joseph.

La loi de la presse achève d'assassiner Tesprit français.

Et pourtant, vous espérez, cher Bruckner. Allons! je le veux bien. Espérons contre toute évidence. Remettons nous-en à la foi, contre la raison. Je ne demande pas mieux que de croire avec vous l'incroyable.

Mille amitiés de ma femme. Â vous bien sérieusement, du fond du cœur.

EDGAR QUINET

Très cher Bruckner, vous serez le plus aimable des hommes, si vous voulez bien nous donner des nouvelles de nos pigeons voyageurs, dès que vous en aurez. Quand nous reviendront-ils enfin? J'ai écrit, dans ces derniers jours, beaucoup de lettres publiques en Italie, sur la réaction qu'on y importe de France. A quoi bon? direzvous.

Je me plains toujours de vous voir trop peu. Mais vous êtes insensible à nos plaintes.

DCCXIII

À MADAME BEGK BERNARD

A LAUSANNE

Veylaux, 2 février 18G8.

Madame,

Je n'ai pas lu la Gazette de Lausane; je suppose que la lettre qu'elle publie est celle que j'ai reçue directement de Garibaldi, de Caprera, et indirectement par les journaux italiens qui y ont laissé plusieurs passages en blanc.

Voici évidemment à quelle situation répond cette lettre de notre héros. La réaction bonapartiste remue ciel et terre pour s'implanter en Italie ; ruses, violences, menaces, caresses, voilà la signification de ce ministère qui se charge d'étrangler tout doucement l'Italie après l'avoir endormie.

Garibaldi voit très bien le danger. Sa lettre relève les courages; il atteste que les patriotes ne sont ni résignés, ni brisés. C'est une parole de réveil. Car rien n'est plus contagieux que le découragement. Si on laisse la réaction s'insinuer et s'établir, ce sera pour plusieurs générations, comme en France.

Garibaldi répond à cette réaction : « Nous sommes encore debout, nous ne nous rendons pas. 2»

Je suis persuadé que le cordial arrive fort à propos pour empêcher l'effet du narcotique et des poisons réunis du jésuitisme et du bonapartisme.

Après Montana, il fallait bien un Sursum corda f Sinon, c'était accepter la défaite.

Pardonnez-moi, Madame, ces conversations trop longues et trop courtes, et recevez, etc., etc.

EDGAR QUINET

DCCXIV

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