A MADAME SARASIN BONTEMPS A GENÈVE
Veytaux, 3 février 1868.
Madame,
Vous lirez peut-être avec intérêt le passage que je vous envoie de la lettre de M. Duvergier de Hauranne; il y montre tout son empressement pour monsieur votre fils qu'il regrette de n'avoir pas encore vu. J'espère bien qu'en ce moment, la connaissance est faite. J'ai oublié, fort mal à propos, de vous dire que le plus jeune fils de M. Duvergier est un des phénomènes de notre temps. A peine sorti du collège, à vingt ans, il a écrit un voyage en Amérique que pourrait signer un diplomate consommé. A cette incroyable maturité de jugement, il joint
un rare talent d'écrire. Je ne puis m'expiiquer ces dons si précoces que par la société de son père. Ce jeune homme a vu, en naissant, tout ce qu'il y a de distingué dans le monde orléaniste. Le voyage de cet homme d'État de vingt ans a paru d'abord dans la Revue des Deux Mondes. Si vous vouliez le parcourir, je me hâterais de vous l'envoyer.
Voilà donc, Madame, les deux précieux volumes de M. Littré ! Et dans quel somptueux costume! Certainement M. Littré n'a jamais été vêtu si magnifiquement. Vous ne savez qu'inventer pour obliger. Je vous prierai cependant d'écrire votre nom à la première page de ce monument.
Mes souvenirs les meilleurs à M. Sarasin. Veuillez agréer, etc.,
EDGAR QUINET
DCCXV
A M. VICTOR CHAUFFOUR A THANN
Veytaux, 5 février 1868.
Mon cher ami. Si cette loi de la presse n'achève pas de tuer l'esprit français, du moins elle l'enterrera vivant, et peut-être pour plusieurs générations. Quatre-vingt mille francs à payer pour chaque chapitre! Qu'en eussent
pensé Descartes et Voltaire? Ils auraient trouvé plus simple de s'expatrier.
La vie de Técrivain n'est plus possible en France; un Français ne peut plus penser. Il ne peut plus que s'amuser et s'étourdir.
J'ai écrit sur cela une note. Mais où publier? Tout est devenu de plus en plus impossible.
Les orateurs de la gauche en prennent à leur aise. De beaux et longs discours qui n'ont aucun trait au moment, et ne peuvent faire faire aucun progrès réel à l'opinion. On cause, on s'amuse; et l'on croit avancer.
Le Deux-Décembre ne veut pas et ne peut pas donner la liberté ; pourquoi ? Parce qu'il est le Deux-Décembre. Voilà le texte à développer. Mais qui y songe?
On ne songe qu'à oublier. Voilà pourquoi toutes ces paroles sont et demeurent stériles. Le fils du proscrit oublie la proscription. Un de nos compagnons d'exil ne nous prêchait-il pas l'autre jour dans ce sens publiquement, à propos de Dufraisse? Oublions tout cela; oublions l'exil, le Deux-Décembre et le reste. Vivons agréablement, voilà ce que d'anciens compagnons d'exil nous prêchent dans leurs articles. C'est le nouveau manuel du citoyen.
Malgré tout, vous avez écrit un très beau morceau, parfait de forme et de fond, sur le beau livre de Dufraisse. Je vous en félicite encore une fois; je vous en remercie; ce sont de semblables pages qui m'aident dans l'effort constant que je fais, de ne pas trop mépriser... Pour espérer quelque chose, je pense à Thann. Répétez cela, je vous prie, à Kestner et à toute votre chère famille.
J'ai beaucoup travaillé dans ces derniers temps, beaucoup écrit de lettres publiques aux Italiens. Ma correspondance avec Garibaldi m'a valu de France des lettres anonymes dont rien ne peut caractériser l'ignominie. Adieu, cher Chauffour. Tâchez de m'aimerun peu, quand même vous trouveriez cela difficile, ou quand même l'envie vous en aurait passé. Aimer ses amis et en être aimé, c'est, je vous assure, la seule chose désirable en ce monde. Je ne vous redis plus combien j'étais avec vous à l'anniversaire de Charras. Vous le savez.
Ma femme vous envoie tous ses bons souvenirs.
Votre dévoué de cœur
EDGAR QUINET
DCCXVI
A M. CHASSIN A PARIS
Veytaux, 10 février 1868.
Mon cher ami. Cette loi de la presse est simplement infâme. Mille à quatre-vingt mille francs d'amendes solidaires pour chaque vérité! C'est la mort de l'intelligence française, peut-être pour plusieurs générations Un Français n'aura qu'à changer de langue, il devra écrire en anglais, en italien,en autrichien, en russe, pour rester homme. Il se peut qu'il y ait quelque chose à tenter,
comme vous Taviez pensé, dans la presse de province. Mais, là aussi, (out est plein de chausse-trapes.
La vie de l'écrivain sérieux, honnête, devient presque impossible en France. Le comble, c'est qu'une loi pareille, une loi décidément ranrfa/^, soit prise pour une loi de liberté.
Les auteurs de cette loi ont fort bien compris que, de notre temps, pour tuer un homme, il faut simplement le ruiner lui, ses amis et ses associés. Ils ont donc fait de la ruine le premier et le dernier mot de leurs systèmes, et, grâce à leur comédie, on leur sait gré de cette étrange liberté !
Vous voilà heureux dans votre nid. Jouissez de ce bonheur, il n'y en a pas d'autre.
Votre dévoué
EDGAR QUINET
Je reçois la traduction de mon Génie des ReligionSfen italien, par Monténégro. Cette traduction paraît par livraisons. Elle est précédée d'un travail fort étendu d'un digne Sicilien philosophe, patriote, Aldisio Sammito. Il conclut très hardiment à la suppression du pouvoir spirituel, autant que du pouvoir temporel.
DCCXVII