A M. XAVIER DE RICARD A PARIS
Veytaui, 18 février 1868.
Mon cher Monsieur,
Pour vous répondre, il fallait attendre ce que deviendrait cette loi sur la presse. Vous la connaissez maintenant comme moi, et j'avoue que je ne vois pas ce que peut faire désormais un écrivain en France. Il peut encore s'amuser et s'étourdir. Voilà tout. Le reste lui est interdit et impossible.
Cependant on continue d'écrire. Oui, sans doute, mais pour cela, il faudra cesser de penser ou du moins fausser à chaque ligne sa pensée, véritable suicide de l'intelligence. C'est là le résultat le plus vital de nos dix-sept ans d'esclavage.
On a voulu s'abuser sur chaque chose, et l'on y est parvenu. La loi qui étrangle définitivement l'esprit fran-
çais est présentée comme une loi de liberté ! Beaucoup de nos amis se désolaient qu'une loi pareille d'émancipation pût être retirée; qu'ils soient heureux! On leur a accordé le garrot.
Après cela, que vous dirais-je de vos projets de publication ?
Vous voyez comme moi qu'à aucune époque, il ne s'est fait rien de semblable contre la pensée. Tout est piège, embûche.
Un Français, désormais, ne peut plus que penser sans écrire ou écrire sans penser. Ce choix lui est encore laissé. Qu'il se hâte d'en profiter.
Je crains .bien que notre génération, comme celle de 1851, ne soit purement et simplement étranglée par cette réforme libérale.
Dans tous les cas, je me ferais scrupule de vous conseiller la carrière d'écrivain, lorsque je vois si clairement le piège au commencement, au milieu et à la fin. Je vous plains bien.
EDGAR QUINET
Jamais, il est vrai, pareil effort n'a été fait pour étouffer l'esprit d'un peuple. Ils ne réussissent pas. La vie proleste encore.
Je reste en exil depuis seize ans, pour rappeler aux Français qu'il y a eu un Deux-Décembre. Beaucoup l'ont oublié et l'oublieront, mais non pas vous.
DCCXXIII