‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 192 sur 233 · A M. D'HAUSSONVILLE A PARIS · texte numérisé non relu

A M. D'HAUSSONVILLE A PARIS

Veytaux, 26 février 1868.

Mon bien cher Monsieur,

Ne croyez pas que je me fasse à ce long silence; il s'en faut de beaucoup. Combien j'ai été déconcerté de ne pas vous voir en 1867! C'est bien pis que si les hirondelles avaient manqué de venir en cette année-là! Vraiment, c'est une année sans printemps.

Parlons de votre excellent livre. Je l'ai lu deux fois, dans la Revue et dans les Extraits. Il m'a fait illusion sur votre absence.

Votre manière vous appartient, et elle est réellement très puissante ; elle frappe à coup sûr. Votre récit est si

bien noué, si hautement impartial, que Ton ne songe pas à se défendre. On vous suit en pleine sécurité. On se répète à chaque page : « Rien de plus vrai, de plus sage, de plus équitable ; » et, en fermant le livre, on se sent pris d'une haine ardente pour un certain héros que vous même ne semblez pas haïr. Ce sont les choses que vous savez faire parler ; TefiTetest irrésistible.

Combien cela suppose une âme en possession d'ellemême ! Je demande pour moi ce calme, cette tempérance du sage. Il faut, je crois, que l'on sente que l'historien jouit lui-même de son récit, et qu'il en est heureux. Sinon quelque chose manque à son art. Il y aurait aussi trop à dire sur la vérité des portraits, sur la composition très réfléchie de l'ensemble, et, en même temps, très naturelle. Vérité, solidité et bonne grâce : voilà, selon moi, le livre. Il vivra.

Pour moi, j'ai grand besoin de vous emprunter votre sagesse, votre imperturbable sang-froid, quand je pense à la France impériale. J'ose à peine vous dire ce que je pense. Voilà donc le réveil dont on nous parlait ! Oui, un réveil dans un cachot gardé par huit cent mille prétoriens ! Et quel progrès ! De cinq mille francs, l'amende des écrivains est portée à quatre-vingt mille. Comment nier le progrès? Quelle haine contre la pensée cela suppose. Et qu'est-ce donc qu'un pays où de pareilles lois se font?

Vous sentez bien qu'il me devient absolument impossible, avec ce progrès, d'écrire désormais un mot dans un journal.

Et M. Thiers, le clairvoyant M. Thiers, ne craint pas

de dire que ce projet de loi est présenté pour céder au mouvement de l'esprit humain !

Ah ! que Ton me ramène aux carrières !

Comment notre malheureux pays peut il rouvrir les yeux, si ce sont les opposants eux-mêmes qui lui font les ténèbres ?

Il fallait bien un appât pour attirer dans l'embûche; et c'est cet appât qui séduit l'opposition. Les souris glorifient la souricière.

On discuterait de cette façon pendant un siècle, que l'on ne jetterait pas dans le pays une seule vérité féconde.

La vérité, la voici : ils ont tué la France au Deux-Décembre. Ils viennent de l'enterrer par la loi militaire, et par la loi de la presse. Elle ressuscitera, oui, sans doute. Mais avouons pourtant qu'il est beaucoup plus difficile de ressusciter que de vivre.

D'où vient la stérilité presque absolue de l'opposition? De ce qu'elle est en dehors de la vérité et de la réalité. Elle accepte ce point de départ, qu'il n'y eut jamais de gouvernement plus légitime à son origine que celui-ci. M. Rouher peut dire impunément : « Le gouvernement actuel n'a renversé personne. » Il le dit devant ceux qui ont été renversés, expulsés, transportés, et personne ne proteste; pas une âme!

Ainsi, c'est l'Histoire même de nos jours qui est effacée ; ce que trente-huit millions d'hommes ont vu et subi, n'existe pas.

LeDeux-Décembre n'a pas été. Voilàle terrain sur lequel se place, depuis seizeans, l'opposition en France. Comment ne serait-elle pas impuissante? Elle aide à nier la lumière.

N'espérez rien, n'attendez rien de ce libre consentement à la mort politique. Les paroles excellentes ne manquent pas; mais elles n'ont pas de point d'appui. Jamais, dans ces termes-là, elles n'enfanteront une action.

Pour vivre, malgré ces laideurs de tout genre, j'ai presque achevé un volume qui m'en tient fort éloigné; j'ai aussi corrigé une cinquième édition de la Révolution.

Si vous trouvez, cher Monsieur, ma lettre trop pessimiste, dites-vous que je suis resté trop longtemps sans vous voir. J'accepterais tout à fait cette raison. Vous me ferez grand plaisir de me parler de vous. Je reste en exil, pour rappeler aux Français de ma connaissance qu'il y a eu un Deux-Décembre. Je ne parviens pas à leur remettre cela en mémoire. N'importe.

Ma femme, qui a lu avec moi VEmpire et le Concordat, vous remercie de tout le bien que ce beau livre nous a fait; il nous a réchauffés sous nos glaces et nos neiges de cet hiver. Adieu encore, cher Monsieur... Mon affection pour vous n'est que trop vive et trop sincère. Au moins vous n'en douterez jamais.

EDGAR QUINET

DCCXXV

A M. SPANDRI A VÉRONE

Veytaux, Chillon, l«r mars 18G8.

Cher Monsieur,

Votre Cantico dell Avvenire est le bienvenu! Après tant de douleurs, voilà donc une parole d'espérance ! Je la répète avec vous. Quand d'honnêtes gens se rencontrent dans l'espérance, elle ne peut être stérile. Quelque chose naîtra de ces paroles de vie.

A vos pressentiments, je joindrai une question. Un Bonaparte vient d'être nommé cardinal. Depuis douze ans, j'avertis mes amis qu'ils verront un pape Napoléon, Le cardinal d'aujourd'hui n'a plus qu'un pas à faire. Que deviendra l'Italie, quand il y aura un Bonaparte à Rome, sur le Saint-Siège, et un Bonaparte empereur à Paris? Il est temps que les Italiens y' songent, et avec eux toute la race latine. Le pape et l'empereur dans la même famille, sous le même nom et, pour mieux dire, dans la même personne, voilà ce qui se prépare. Pensez-y, et avec vous tous ceux qui tiennent encore à rester hommes. Jetez le cri d'alarme. Avertissez le troupeau; il en est temps.

Votre affectionné

EDGAR QUINET

DCCXXVI

A MADAME R

A PARIS

Veytaux, 3 mars 1868.

Chère Madame,

Je reviens, à demi éveillé, d'un voyage que j'ai fait cetle nuit à Paris. C'est le premier depuis dix-sept ans; et, quoiqu'il n'ait pas eu de fort grands résultats, je vous en dois pourtant le récit véridique.

La voiture roulait sur le pavé, ma femme était avec moi. Je me baisse vers la portière, et je reconnais très distinctement, en passant, la porte du pavillon du Luxembourg, et le devant d'une boutique où je faillis être tué, dans les journées de juin, en voulant protéger des prisonniers. Toute chose était à sa place comme je l'avais laissée.

On sort de la ville; le paysage, quoique mal éclairé à ce moment-là, était magnifique. On monte par une rampe très étroite, des plus périlleuses. Prenez-y garde, chère Madame, en passant par là; je tremble pour vous, quand j'y pense.

Nous arrivons; la voiture s'arrête. Nous descendons; et où suis-je? Chez vous. Madame, ou du moins dans votre cour.

Je lève aussitôt les yeux vers vos fenêtres au premier; elles sont grandes, bien exposées. Vous devez être là à merveille. Mais que les portes sont étroites et petites! Ce sont plutôt des meurtrières que des portes. Pardonnezmoi cette critique indiscrète, elle ne s'adresse qu'à votre architecte.

Deux de vos enfants, ceux que je connais, étaient dans un coin de la cour, tels que je les vis pour la première fois. Ils me reçurent bien, mais, à franchement parler, sans beaucoup de démonstrations.

« Savez-vous, me dit l'aîné, ce que l'on a fait à mon oncle? -^ Non. — On l'a conduit à Saint-Joseph. — Qu'est-ce que Saint-Joseph? » Point de réponse. Je suppose, entre nous, qu'il ne s'agit pas d'un lieu de plaisance.

J'étais, comme vous pouvez penser, impatient de vous voir. Je cherche et je trouve, à grand'peine, une de mes cartes de visite. Je la donne à l'un de vos domestiques en le priant de vous la remettre sur-le-champ. Le domestique la prend, la regarde et me la rend en souriant. Je regarde à mon tour. Mon nom venait de s'effacer dans le moment même où je l'avais donnée.

Je cherche une autre carte. Même mésaventure. Mon nom s'efface encore une fois sous mes yeux, et la carte reste blanche.

Ma situation devenait bien difficile. Je ne désespérais pourtant pas encore. J'eus l'idée de vous écrire mon nom, et je demandai une plume et de l'encre... Il paraît, Madame, que vos domestiques font peu d'usage de l'un et de l'autre; car, à ma demande, ils furent très surpris, et ils se retirèrent consternés.

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