‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 195 sur 233 · À GARIBALDI A CAPRERA · texte numérisé non relu

À GARIBALDI A CAPRERA

Veytaux, 9 mars 1868.

Cher et][illustre ami,

Ces mois vous seront remis par un patriote belge, M. Collard, dont j'ai éprouvé le dévouement absolu à la liberté, pendant mes longues années d'exil en Belgique. Il demande à vous entretenir d'un projet de faire exécuter votre portrait par un des meilleurs peintres belges, pour servir à la cause de la liberté, en Italie et dans le reste de l'Europe. Je n'ai pu refuser ces lignes à un homme si parfaitement estimable et honorable; et je souhaite bien que vous puissiez lui accorder quelques-uns de vos moments toujours si précieux.

La liberté et la justice ne vivent plus, en ce moment, qu'à Caprera.

Pour toujours, votre dévoué qui met l'espérance et le salut en vous.

EDGAR QUINET

DCCXXX

A M. A. DUMESNIL A VASGŒUIL

Veytaux, mars 1868.

Les années passent, mon cher ami ; et nous ne nous revoyons pas ! Voilà ce que j'aurais voulu vous écrire cent fois. Ah ! que je déplore cette absence ! et je ne vois pas que le temps m'offre aucune chance de vous amener ici, même pour un jour. Cependant ce jour-là renfermerait, je vous l'assure, de belles années. Vous savez du moins que mon cœur est fidèle, que vous le trouveriez aujourd'hui tel qu'il y a vingt ans. Une de mes douleurs est d'avoir été dans l'impossibilité de vous témoigner ma reconnaissance d'une manière effective. C'est une des plaies de mon exil.

Votre

EDGAR QUINET

DCCXXXI

A M. MIGHELET A PARIS

Vcytaux, 11 mars 1868*

Cher ami. A mon très grand, très vif regret, deux choses m'ont empêché de vous écrire plus tôt sur la Mon^ tagne. J'ai été, à la lettre, accablé d'épreuves à corriger, de la cinquième édition de la Révolution^ qui paraît, je crois, aujourd'hui. Jamais imprimerie ne m'a harcelé à ce point. Je tenais à ne rien négliger, dans cette édition, puisqu'il me semble que le public, en soutenant si bien l'ouvrage, m'a donné pleine raison contre les adversaires les plus violents. Enfin voilà ce travail terminé aujourd'hui seulement.

Une misérable grippe m'est venue par surcroît, dans ces derniers jours; et je ne pourrai pas même me donner le plaisir de vous écrire à mon aise aujourd'hui, comme je l'espérais.

Quel triste bagage pour vous suivre sur les sommets, quand j'aurais besoin des jambes et de la bonne humeur des chamois ! La Montagne m'est arrivée un peu tard, et, toute chose cessante, je l'ai gravie avec vous. Quel rajeunissement perpétuel, et quel éclat ! Il est impossible de ne pas s'émerveiller de cette puissance et de cette

368 LETTRES D*£XIL.

magie. Vous avez des ailes ; il ne vous eu coûte que la peine de les ouvrir. Emportez-moi loin des laideurs et des horreurs de ce temps-ci. Je ne demande pas mieux. Oublier, oublier ! quel bienfait I II n'y en a pas de plus grand. Je sais qu'en ouvrant votre livre, à quelque page que ce soit, je trouverai une source, un abri, une vallée, ou un pic de prédilection, à mon choix. C'est la baguette enchantée que je garde près de moi, sous mes yeux, pour je moment où j'en aurai besoin.

Mon livre*, qui date de loin, est à peu près fini, s'il est possible de finir, en de pareilles choses. Il m'a donné la paix, la paix que j'ai tant cherchée, au milieu de tant d'afflictions publiques.

Avec les lois nouvelles, un écrivain français sera obligé de chercher des sujets neutres, en dehors de tout l'univers actuel. Il n'est plus aucun point du monde que nous puissions traiter ou toucher en liberté.

Rappelez-nous au souvenir de madame Michelet. Faites-lui mes compliments et mes félicitations sur les pages à guillemets.

Adieu, cher ami. Votre tout grippé

EDGAR QUINET

Mille et mille choses de ma femme, qui, de son côté, a été fort souffrante.

Vos lettres sont des billets, les miennes sont des volumes I

Page 1