La Création
DCCXXXII
A M. CHASSIN A PARIS
Veytaux, 11 mars 1868.
Mon cher ami. Le programme de votre journal m'est revenu tout dernièrement de Zurich, et hier de Paris. J'ai eu beaucoup de peine à le déchiffrer ; et, à certains instants, je n'y ai réussi qu'à demi. Il me semble convenable, raisonnable, et à l'abri de la sixième chambre, pour ce premier numéro. Vous savez, d'ailleurs, que cette loi n'est à mes yeux qu'une embûche. Puis-je, en conscience, vous pousser, moi-même, dans ce que je regarde comme un piège? L'amitié et la conscience s'y opposent. Je crains, pour vous, que vous ne vous jetiez dans la gueule du loup. Je ne vois aucune garantie que le bon plaisir. En un mot, mon inquiétude pour vous est des plus grandes, depuis que vous avez désiré de vous embarquer dans cette aventure où tout sera fraude et perfidie contre vous. Je conçois, à la rigueur, que vous soyez tenté de vous mesurer avec des gens qui ont dressé toutes leurs batteries. Vous vous faites un devoir de prendre un lot dans une loterie frauduleuse. Vous dites à votre tour : «Et j'aurai le plaisir de perdre mon procès.»
Mais vos véritables amis peuvent-ils vous précipiter
eux-mêmes, contre leur propre conviction ? Cela est impossible.
Cette loi a, selon moi, empiré de beaucoup la situation des écrivains français. J'avais écrit une lettre à ce sujet, pour le Temps. Quand elle a été finie, j'ai vu qu'elle était impossible. J'ai dû y renoncer.
Que pourrais-je dire ? une chose insignifiante? Il vaut cent fois mieux se taire. Une chose hardie ? Je vous perdrais dès le premier pas. Et puis l'on semblerait croire, et je ferais croire, à la sincérité de cette loi. J'irais contre ma propre pensée !
Il me paraît que Chauffeur et Dufraisse sont absolument de mon avis. Tous deux craignent, comme moi, que vous ne vous risquiez, sans résultat, dans des hasards inextricables.
Il est trop tard, je le sens, pour vous arrêter au bord du piège. Ne me demandez pas, au moins, de vous y pousser.
Voilà ce que je trouve, dans mon amitié sérieuse, après avoir bien réfléchi sur votre entreprise. Jamais je ne vous aurai montré mieux qu'aujourd'hui la vérité de mes sentiments pour vous et pour les vôtres.
EDGAR QUINET
DCCXXXIII