A M. LAURENT PICHAT A SAINTE-PÉLAGIE
Veytaux, 25 mars 18G8.
Cher Monsieur et ami,
Voilà une nouvelle consécration dont vous n'aviez, certes, aucun besoin ! Elle vous rendra, cependant, plus cher encore aux amis de la liberté. C'est la meilleure réponse à ceux qui demandent s'il y a quelque chose encore dans notre malheureuse France! Oui, il y a encore des hommes qui savent faire le sacrifice de leur personne ; et vous le prouvez, non seulement par la parole, mais par l'action. Je vous ai suivi du cœur dans votre procès.
Je VOUS fais, dans votre prison, la visite que je faisais, autrefois régulièrement à Lamennais.
Je trouvais dans sa cellule Chateaubriand et Béranger. Qu'ils vous reçoivent tous trois au seuil, et qu'ils effeuillent sur vous une couronne.
J'ai lu dernièrement de bien beaux vers de vous dans le Phare. Ne m'oubliez pas et songez que j'ai le plus vif désir de tenir le volume dans mes mains. Il est beau de servir ainsi la liberté et la poésie. On a voulu tant de fois les brouiller ! J'espère, pourtant, que la réconciliation ne se fera pas toujours et seulement sous les barreaux.
Si, en sortant de prison, vous vouliez respirer, ne seraitce pas une occasion de venir ici nous donner quelques jours ? La prison et l'exil ne sont-ils pas faits pour s'entendre parfaitement? Ils sont, je pense, frère et sœur.
Adieu, cher Monsieur, recevez, etc.
EDGAR QUINET
DCCXLI
Veytaux, 31 mars 1808,
Monsieur et cher compatriote,
Vous ne pouvez douter de tout le plaisir que j'aurais eu à vous voir. Je ne suis pas devenu tellement ours de
caverne, que je n'aie vivement apprécié la visite que vous m'avez faite, il y a deux ans.
Quant vous reviendrez dans notre voisinage, croyez qu'il y a ici quelqu'un qui applaudit à vos succès et qui voudrait vous en féliciter de vive voix.
Pendant que vous preniez la peine de m'écrire, je vous adressais une lettre pour Pierre Leroux. On se trompe bien, si on me croit mal disposé pour lui. Personnellement je n'ai de lui que de bons souvenirs. Si je pouvais lui être utile en quelque chose, j'en serais charmé. Que puis-je faire? voilà la question.
Je puis écrire en France, à ses anciens amis et même à quelques indifférents, du moment qu'il s'agit d'humanité. J'espère obtenir pour lui une souscription, mais non pas permanente.
Le Temps a ouvertune souscription pour les Algériens. Pouvons-nous espérer que, dans ce moment même, il en ouvre une seconde? Je crois malheureusement être sûr du contraire. U Opinion nationale serait, je pense, plus accessible.
L'éditeur Helzel avait eu l'intention de publier, en un volume, le morceau de Leroux : le Bonheur. On pourrait faire demander à Hetzel quel avantage il ferait à Leroux; si cette première publication réussissait, elle en entraînerait d'autres.
Vous savez que Ton a déjà tenté, en France, une souscription [permanente. Cela n'a pas réussi ; ces sortes de souscriptions sont illusoires. Voici ce qui arrive; dans ces occasions : la plupart des souscripteurs se retirent; après peu de mois, tout retombe sur trois ou quatre personnes.
Des proscrits, qui vivent sur la branche, ne peuvent prendre, envers autrui, des engagements qu'ils ne sont pas certains de tenir envers eux-mêmes. J'ai prêté quatre cents francs à un compagnon de proscription ; si je pouvais les avoir, j*en disposerais aussitôt pour Leroux. Mais je ne puis compter sur rien.
Votre lettre, Monsieur, me fait sentir tout ce qu'il y a de cruel dans la situation de l'exilé. Croyez que je fais effort sur moi pour n'en pas dire davantage.
Je vais écrire en France ; je saurai bientôt ce que je puis en attendre pour Leroux.
Recevez, Monsieur, etc.
EDGAR QUINET
DCCXLII