‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 204 sur 233 · A M. TIERSOT A BOURG · texte numérisé non relu

A M. TIERSOT A BOURG

Veytaux, 4« avril ISrig.

Monsieur,

Quand la dissolution de ce Corps législatif sera certaine, je vous écrirai bien volontiers et sans retard une lettre qui puisse être rendue publique. Je ne puis aujourd'hui que vous envoyer confidentiellement ma première impression.

Le point d*où nous partirons, la règle sans exception, c'est de combattre tout candidat officiel, vrai ou déguisé ; c'est là le commencement de la sagesse. Il est inutile d'insister davantage là-^dessus.

Si vous avez, dans quelque circonscription, l'espérance motivée de pouvoir renverser le candidat officiel, il faut, sans doute, se résigner à soutenir le candidat opposé, quand même il serait fort loin de vos opinions. Seulement il faut s'assurer que cette opposition est franche et qu'elle n'est pas jouée. Le moyen pour cela est sûr; c'est d'exiger que les candidats réclament le retrait de la loi militaire, de la loi sur la presse, et de la loi sur les réunions.

Comptez, d'ailleurs, que, depuis les arrangements avec la papauté, et surtout depuis l'espérance de voir un Bonaparte pape, l'alliance est faite entre les cléricaux et le gouvernement. Tout clérical est, au fond, officiel.

Dans ce que je viens de dire, je suppose que vous ayez la chance de renverser les candidats officiels. Mais je l'espère peu. L'écrasement a été trop complet, pour que l'on en sorte par un triomphe. Et, dans ce cas, n'ayant pas l'espérance de l'emporter, même par des capitulations, vous pouvez, du moins, vous donner l'avantage immense des candidats qui représentent vos principes.

De quoi s'agit-il? De retrouver l'existence politique. Pour cela, il est nécessaire de réveiller deux souvenirs celui de 1848 et celui du Deux-Décembre.

Prenez des hommes qui rappellent ces dates. Quand même vous ne réussiriez pas à les faire nommer, vous auriez plus fait que par toutes les capitulations du monde;

VOUS auriez fait, par ces choii seuls, acte de caractère et de vie politique.

Prenez des hommes qui signiGent quelque chose; là est toute la question.

Je n'ai pas à les désigner ici. Prenez, si vous le pouvez, des proscrits. Leurs noms seuls parleraient.

Si je pouvais rendre un grand service, je n'hésiterais pas. Hais je sais que, pour moi, le moment n'est pas venu. Je suis à ma place de combat, et j'y reste.

Recevez, Monsieur et cher compatriote, etc.

EDGAR QUINET-

DCCXLIII

A M. LÉON RENAULT A PARIS

Vcytaux, 2 avril i868.

Mon cher ami. Que de remerciements nous vous devons! Croyez bien qu'il ne s'agit pas là d'un mot, mais d'un sentiment vif et profond. Certes, nous n'avons jamais pu douter de votre parfaite amitié ; mais l'auteur des Mémoires d'Exil a si peu de confiance en elle-même, qu'elle a craint que vous ne fussiez mécontent et embarrassé de le dire. Je la rassurais, mais l'appréhension aussi me gagnait. Enfin tout s'est expliqué, et il n'y a encore une fois qu'J

LETTRES D*£XIL. 385

VOUS rendre grâces pour tant de soins, de bontés, de délicatesse.

Il va sans dire que l'auteur accepte de grand cœur la proposition que vous faites de revoir l'ouvrage avec M. Lacroix sur les placards *. Elle s'en remet à vous, au sujet des modifications, adoucissements et retranchements qui vous paraîtront indispensables. Nous vous prions même d'avoir sur cela les cent yeux d'Argus.

Pour moi, ce manuscrit me touche de trop près. Il m'est difficile de le juger impartialement. Je suis à cet égard comme les médecins qui ne peuvent traiter, dans un cas grave, leur femme ou leurs enfants. Ils sont forcés d'appeler à leur aide un autre médecin.

Soyez le nôtre. Le cas est pour moi trop intime. Mes yeux se troublent.

Nous avions d'abord pensé que l'on nous signalerait les endroits et que nous enverrions de nouvelles versions; mais il vaut mieux que l'exécution se fasse par des mains plus impartiales que les nôtres.

Encore une fois, merci, cher et véritable ami. Votre lettre m'a fait le plus grand bien. Elle ne m'est arrivée que le troisième jour. Je suis, comme vous le pensez, beaucoup plus ému intérieurement que pour mes ouvrages. J'ai plus de peine à me détacher de celui-ci; et je ne puis, en aucune façon, le juger comme un tiers.

1 . La liberté de la presse était encore soumise à de telles entraves en avril 1868, que Téditeur des Mémoires d'Exil refusa de les publier avant de soumettre le texte à un juge compétent.

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