‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 206 sur 233 · A M. AGÉNOR DE 6ASPARIN A GENÈVE · texte numérisé non relu

A M. AGÉNOR DE 6ASPARIN A GENÈVE

Veytaux, 4 avril 1868

Monsieur,

Voilà une bien heureuse nouvelle que je vous dois, et que j'accepte avec reconnaissance, comme un bon augure. Je vais recevoir votre Liberté; je la salue d'avance et je l'invoque à mon tour. Il me semble impossible que votre voix si aimée, si respectée, ne finisse par percer et ébranler cette voûte de plomb qui pèse sur toutes les âmes. Elles étouffent, rendez-leur l'air et la lumière.

V Académie de Veylaux est bien à vous, tout entière; elle regrette infiniment de n'avoir pu se transporter en masse à vos conférences de Genève, qu'elle n'a pu applaudir que de loin . Pourquoi ne nous est-il pas donné de mieux profiter de votre voisinage?

Ma femme est très sensible à votre bon souvenir et à celui de madame de Gasparin que nous serions si heureux de revoir.

Recevez, Monsieur, etc.

EDGAR QUINET

DCGXLVII

À MADAME R

Veytaux, avril 1868.

Chère Madame. Ua mot seulement aujourd'hui, pour qu'il vous arrive encore ! Votre admirable récit m'a pénétré. J'ai revu là, en un moment, toutes mes anciennes années. Que de souvenirs, de joies et de douleurs! Ah! je ne suis pas si endurci que je pensais ou que j'espérais. Madame d'Elchingen a bien été telle que je l'ai toujours connue, et j'en ai été heureux. Quelle richesse inépuisable de cœur! Dès le premier moment, n'avez vous pas senti et cru que vous la connaissiez depuis longtemps? C'est ce que j'ai éprouvé avec elle dès la première heure, et cette heure date de 1841 ! Oui, chère Madame, vous m'avez rendu toute cette longue file d'années écoulées dont je n'avais plus de témoins. Et ce mot de votre part : « Vous l'aimeriez. » Et la réponse : « C'est déjà fait ! »

Voilà des paroles qui sont sans prix pour moi. Vous me les redirez à Veytaux.

Mais, hélas ! Madame, savez vous bien que Montreux, où vous allez vous arrêter, est à l'autre bout du monde? Je suis épouvanté de cette dislance. Si nous savions le jour,

et l'heure, et l'endroit, nous serions là pour vous attendre. Ma femme vous a écrit hier.

Recevez, chère Madame, etc.,

EDGAR QUINET

DCCXLVIII

A M. LOUIS ULBAGH

Veytaux, 7 aTril 18G8.

Cher Monsieur et ami,

Que de cœur, et d'esprit, et de délicatesse, dans le souvenir que vous avez donné à deux solitaires qui pouvaient se croire oubliés et perdus au pied de leur rocher! L'impression a été bien vive, je vous jure. Vous auriez été, je crois, content d'assister à ce coup de scène. Surprise, émotion, reconnaissance ; rien n'y a manqué, pas même la crainte, car ma femme a maintenant horriblement peur de rester trop au-dessous de votre attente. Elle n'a pu commencer ses récits par ce qui eût été trop périlleux et presque impossible. Elle a choisi, pour essayer le terrain, une des années les moins redoutables. C'est, pardessus tout, un livre de sincérité ; l'artifice n'y est pour rien. Il fallait que ce livre fût écrit et que les souvenirs de ces temps d'exil ne fussent pas engloutis. Pour moi, j'en suis bien plus préoccupé que je ne le suis de mes

ouvrages. Je ne puis le juger; il est trop près de moi. Vous m'avez rassuré par vos paroles de bon augure; elles sont là bien profondément dans mon cœur.

C'est une amitié bien sincère que je sens pour vous, et depuis longtemps.

Votre dévoué

EDGAR QUINET

DCCXLIX

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