‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 208 sur 233 · Â MADAME LA DUCHESSE D'ELGHINGEN · texte numérisé non relu

 MADAME LA DUCHESSE D'ELGHINGEN

A PARIS

Veytaux, 14 avril 1868.

Madame,

J'ai sous mes yeux les trois précieuses photographies ; je les tiens là, sur ma table, et vous sentez tout ce que je cherche à y découvrir.

Dans la première, la mère se retourne pour regarder en arrière. Pourquoi cela? Que voit-elle? Elle regarde dans le passé; elle a ses yeux attachés sur ce qui a été, sur ce qui n'est plus ; elle évoque les souvenirs. Puissentils lui être doux et bienfaisants sans mélange !

A ses pieds est assise sa fille. Quel noble repos dans la force! Quelle sécurité ! Elle regarde près d'elk, avec confiance, dans le présent ! Qu'a-t-elle à craindre. Madame? Elle est près de vous et sa main dans votre main.

La voilà encore, mais seule. Elle lit ; qui pourrait deviner ses pensées ? Elle semble tout absorbée dans son livre. Ne la dérangeons pas; elle est en paix avec toutes choses; elle est heureuse, et vous êtes certainement tout près de là, quoique l'on ne vous voie pas.

Ah! Madame, quelle figure, que celle qui est debout; et que l'on a peine à s'en séparer! Que ne dit-elle pas?

394 LETTRES D*£XIL.

Elle a les yeux de son père. Elle plonge ses regards loin, bien loin, par delà de grands horizons, comme si elle voulait voir au delà des mers ; et il me semble aussi découvrir dans cette belle tête, si fièrement appuyée sur sa main, une douce joie amère, comme si elle attendait ou sentait Tabsence. Est-ce vous qu'elle attend?

Vous penseriez à venir, un jour, à ce bout du lac de Genève ! Je ne veux pas l'espérer. Hais enfin, si cela se réalisait par impossible, je puis vous promettre que noas revivrons nos souvenirs et que vous les trouverez ici tous vivants.

Recevez, Madame, l'hommage de mes sentiments impérissables.

EDGAR QUINET

DCCLI

A M. ARDIZIONE A PALERME

Veytanx, Suisse, 16 avril 18G8.

Monsieur,

C'est avec le plus vif intérêt que j'ai lu vos Canti; j'y ai trouvé les grandes facultés qui font le poète. Dans vos traductions, vous êtes original, ce qui est la chose du monde la plus rare. Les pièces in dialetto siciliano m'ont occupé d'une manière toute particulière. Elles m'ont

enchanté. J'y ai même pris le désir d'étudier avec suite ce dialecte ravissant. J'ai été tout surpris d'y découvrir plus d'un rapport avec le moldo-valaque de Jassy et de Bucarest. Ils disent eicactement comme vous : Campu, Tempu, LungUy etc. Cette finale en u revient aussi fréquemment en Roumanie qu'en Sicile. J'aurais besoin de pousser plus loin cette comparaison ; et cela me donne le courage de vous prier (si la chose n'est pas trop difficile) de m'envoyer un volume un peu ancien de dialetto siciliano. Le choix du sujet m'importe peu. Je demande seulement que le dialecte soit exactement conforme au parler populaire. Vous verrez, je l'espère, dans cette demande, la preuve du sérieux intérêt que j'ai pris à vous lire.

La réaction pousse l'Italie à se renier en toute chose. Sauvez au moins l'espérance. Pour nous, en France, c'est tout ce qu'on nous a laissé.

Recevez, Monsieur, etc.

EDGAR QUINET

DCCLII

A MADAME R

VeyUox, 18 arril 1868.

Chère Madame,

« Plus je sens, moins je puis Tcxprimer. » Voilà bien mon histoire. Que vous dirai-je? Tout serait infiniment au-dessous de ce que j'éprouve et de ce que vous avez fait. Je puis, du moins, vous dire que vous m'avez porté bonheur. Le lendemain de votre départ, j'ai reçu une lettre importante pour moi, non pas de ma chère ma^ dame d'Elchingen, mais tout simplement de mon éditeur. Je vous en parle, parce qu'elle m'a fait grand plaisir. Tous les arrangements pour mon prochain ouvrage sont décidés comme je le désirais. Voilà un point qui m'assure la paix pour longtemps, j'espère ; cette paix que l'on passe sa vie à chercher, et que les petites choses troublent autant que les grandes.

Je vous dirai même à l'oreille le titre de ce nouvel ouvrage. Vous allez en être effarouchée et vous aurez bien raison. Enfin, enfin, que le ciel me pardonne tant d'audace ! Ce livre s'appelle la Création. Vous avez mon secret. N'en parlons plus.

Ces trois jours incomparables que vous nous avez don-

nés, et Tadieuà la gare nous ont mis en grand courage. Nous allons vaillamment au-devant de ce terrible déménagement. Pour moi, si j'osais me plaindre de quoi que ce soit, je ne mériterais aucune commisération. Mes amitiés dévouées aux trois intrépides voyageurs.

DGCLIII

A M. BÉTANT A GENÈVE

Veytaux, 18 avril 1868.

Mon cher ami. Il n'y a qu'à me voiler la face et à réclamer votre indulgence. Vous me pardonnerez ce silence incfoncevable, quand vous saurez sous quelle masse j'ai vécu écrasé. Il s'agit bien entendu de mon livre et surtout du sujet. Je vais vous en dire le titre et vous serez un des premiers à le connaître. J'ose appeler cet ouvrage : la Création. Un titre pareil vous dira, du moins, que j'ai été envahi, maîtrisé au point de ne pouvoir écrire à mes amis.

Il faut que j'aie été bien englouti, puisque je n'ai pu rien faire pour la Crète. L'occasion m'a manqué.

Pour finir, une prière : soyez assez bon pour m'envo-

yer une bonne édition bien lisible du Natura Deorum

de Gicéron et de quelques autres de ses ouvrages philo- IH. 23

sophiques : de Divinatione, de Finibus. Il me faudrait boire d'un seul coup la philosophie pour me préparer à notre déménagement !

Je voudrais aussi les Lettres à Lucilius de Senèque.

ÂdieUy mon cher ami.

Votre

EDGAR QUINET

En même temps que votre manuscrit, je reçois le premier livre de la traduction italienne de mon Génie des Religions. Un philosophe, Aldisio Sammito, de Sicile, y a ajouté un commentaire hardi, au pied de l'Etna. Il conclut à l'abolition du pouvoir spirituel autant que du pouvoir temporel. Espérons donc, puisque les volcans s'en mêlent.

DCGLIV

Page 1