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Article de M. de Biévilledans le Siècle

t02 LETTRES D*£XIL.

(lis nous, cela veut dire moi, car ta tante me donne le bon exemple. Dix ans passés dans la même maison, cela est rare, c'est un privilège que j'ai su apprécier. Quel est donc l'homme qui ne change pas d'habitation? Il n'y a que les huîtres qui se collent ainsi au rocher et ne veulent plus le quitter. Si je me plaignais, je ne mériterais aucune compassion.

D'ailleurs, nous ne sortons pas même de notre rocher de Veytaux-Chillon où le hasard nous a jetés. Il se trouve par miracle une maison charmante, que tout le mondé recommande, spacieuse, élégante, commode, que l'on semble avoir bâtie exprès pour nous, avant l'hôtel des Alpes, à cinq minutes de notre vieille tanière ! Et j'oserais me plaindre ! Je n'aurai pas même la peine de monter le chemin si raide qui fatiguait ta chère mère. Nous serons en plaine, au moins près de la route, un peu audessous de la pension de TÂbri. Lorsque nous sommes arrivés ici pour la première fois, nous aurions été enchantés de trouver cette maison; elle n'a été bâtie que dans ces dernières années. Tu ne l'a pas vue. Envoie-lui de loin ta bénédiction ; c'est vraiment la seule chose qui lui manque.

Je vais te désigner plus clairement sa situation. Elle est à gauche de la grande route, à moitié chemin entre le restaurant de la gare, où tu as déjeuné avec ton père, et l'hôtel des Alpes. Elle est séparée de la route par une cour et une longue grille ; de l'autre côté, elle plonge, de haut, sur le lac.

Que te dirai-je du cher petit livre ? Il me tient bien plus au cœur que tous les miens. Son avènement a été

un peu retardé; maïs son jour va venir. J'en suis cent fois plus ému que l'auteur, et cela ne t'étonnera pas.

Mes amitiés à tes parents; que la pensée de ta chère mère nous accompagne aussi dans ce changement de tente ! Je t'aime et t'embrasse, chère Marie.

EDGAR QUINET

DGCLVIl

A M. FRIGIESY A CAPRERA

Veylaux, 22 avril 1868.

Mon cher colonel,

Est-il besoin de vous redire combien je désire voir paraître sans retard l'ouvrage que vous m'annoncez, ritalia nel 1867? Tous les amis de la liberté, tous ceux qui s'intéressent encore à la dignité humaine, tous ceux qui croient à l'affranchissement du peuple partagent mon impatience.

Vous avez l'immense avantage de raconter les événements dans lesquels vous avez été non seulement témoin, mais acteur héroïque, et je sais que les souvenirs du champ de bataille n'ôteront rien chez vous à l'impartialité. Grâce à vous, nous possédons un récit où les plus nobles inspirations du patriote dévoué à la cause des peuples se mêleront à la science de l'homme de guerre.

40i LETTRES D'EXIL.

Hongrois, VOUS êtes venu verser voire sang pour l'Italie; maintenant, après l'avoir servie de votre épée, vous la servez de voire parole.

Qui ne vous envierait d'avoir trouvé ainsi l'occasion d'agir pour une grande cause immortelle, dans un temps où l'action n'est permise qu'au profit de l'injustice et où presque tous les hommes de cœur ont les bras liés par le plus fort ?

Aide de camp de Garibaldi, il vous appartenait d'écrire les choses que sa modestie retient dans l'ombre; vous nous montrerez les espérances qui ont survécu à Montana.

Le récit des entreprises courageuses a pour premier effet d'exciter les courages. A ce point de vue, votre livre, tel que je me le représente, sera une première digue contre la réaction qui s'élève en Italie et menace de tout emporter.

EDGAR QTJINET.

DCCLVIII

A M. LORTET A LYON

Veylaux, 24 avril 1868.

Mon cher Monsieur,

Votre excellent père, cet homme de bien (s'il en fut), ce cœur si droit, si dévoué, cet esprit si avide de lumière

et de vérité, me laisse un souvenir et des regrets qui vivront autant que moi. J'aimais votre cher père à cause de ses grandes et rares vertus et aussi à cause des souvenirs que nous avions en commun.

Je le vois encore, ainsi que votre excellente mère, dans leur jolie maison, en face du pont, à Heidelberg. Rien n'effacera pour moi ces anciens jours. Cher Liebrecht, je vous ai vu naître.

Tenez-moi, je vous prie, pour un ami intime de votre famille. Ne me laissez pas ignorer ce qui vous arrivera d'heureux.

Mes amitiés de cœur à votre frère, à votre sœur Clémentine.

Croyez-moi, pour toujours, votre dévoué

EDGAR QUINET

DCCLIX

A M. X**" A GENÈVE

Veylaux, 30 avril 1868.

Monsieur et cher compatriote,

J'ai eu de bonnes nouvelles des affaires de Leroux par

notre ami M. Bergeron qui arrive de Paris. Il y, a en ce

moment, quatre vingts francs par mois assurés, et l'on es-

père que cela ira promptement à dix-huit cents francs ou deux mille francs par an. Bergeron s*est chargé de centraliser les sommes chez son banquier, et de les faire remettre au fur et à mesure à Leroux. Cette honte sera donc épargnée à notre temps, de laisser un homme si remarquable dans la détresse ! J*en suis heureux pour ma part.

Merci de votre très aimable lettre.'

Votre

EDGAR QUINET

DGGLX

A M. VICTOR CHAUFFOUR A THANN

Veytaux, 25 avrU 1868.

Mon cher ami. Nous sommes obligés de transporter notre tente à cinq minutes d'ici; et, comme vous pouvez le penser, tout est sens dessus dessous autour de nous. Cependant je ne veux pas attendre un moment pour vous dire combien nous sommes impatients d'avoir de meilleures nouvelles de votre santé. Voilà, je vous jure, notre principal Souci en ce moment. Qu'est-ce que cette faiblesse dans les jambes? Pourquoi n'en dites-vous pa3 le nom? Nous voulons absolument le savoir. Je répète beaucoup de mots grecs, et je ne devine pas. Peut-être est-ce simplement un mal nerveux.

Dans les derniers temps de mon séjour en Belgique, je ne pouvais marcher pendant vingt pas sur le pavé de Bruxelles sans être près de m'évanouir. Q'était-ce que ce mal? L'air de la Suisse m'en a guéri. Et vous, cher ami, si jeune encore, comment ne vous remettriez-vous pas radicalement et en peu de temps?

S'il s'agit d'un ébranlement nerveux, ce qu'il vous faut, c'est un changement d'air.

Pensez-y. Nous voudrions vous attirer quelques semaines au bord de notre lac. Je serais si heureux de vous soigner de mes vieilles mains !

Je ne veux pas que vous appreniez le titre de mon nouvel ouvrage par un autre que par moi. Il s'agit d'un livre de philosophie naturelle. Ne vous scandalisez pas trop de rénormité du titre : la Création. Cet ouvrage m'a aidé à traverser, depuis Bruxelles, les jours mornes, pesants, étouffants qui ne nous ont pas laissé une heure de répit.

Mais, cher ami, c'est de vous et de vous seulement que je veux parler. Dites-moi, quand vous le pourrez, que vous vous sentez mieux, que nous referons ensemble quelque bonne promenade où vos jambes auront bien vite lassé les miennes.

Mille amitiés autour de vous. Votre dévoué de cœur

EDGAR QUINET

DCGLXI

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