A M. BERGERON A LAUSANNE
VeyUuz, 2 mai 1868.
Cher Bergeron. Je n'ai pu vous répondre; mais j'ai bien réfléchi à votre excellente lettre ; et certainement j'en profiterai, si l'occasion vient d'écrire un manifeste à notre pauvre département de FÂin. Nous parlerons de tout cela, car il est entendu que nous partons demain dimanche pour vous voir, à notre aise, vous et notre chère madame Bergeron, sous votre toit hospitalier.
Ma femme seule aurait le droit de se reposer, car, pour moi, je n'ai eu que la peine d'entrer dans cette nouvelle maison toute préparée et vraiment charmante. Elle est trop belle pour moi.
Notre ancienne maison, si aimée pourtant, est, en comparaison, un vieux taudis. Mais vous et nos amis vous le décoriez de vos visites. Il manquera quelque chose à nos nouvelles murailles, tant que vous et madame Bergeron n'y aurez pas fait votre entrée. A demain, mon cher ami.
EDGAR QUINET
DGCLXII
A MADAME R
Veytaux, 2 mai 1868.
A qui écrirai-je ma première lettre datée de la nouvelle maison? A vous, chère Madame et amie, qui avez la bonté de vous intéresser à nos petites révolutions. Oui, le grand pas est franchi, et je n'ai eu, pour ma part, que la peine d'entrer dans une maison charmante inventée exprès pour nous. Je me trompe, elle est beaucoup trop élégante pour moi. Dans un salon pareil, ouvert sur le lac, il faudrait écrire des chefs-d'œuvre.
Que vont dire mes amis qui m'accusaient d'habiter un palais, chose anti-démocratique s'il en fut? C'est maintenant que les accusations et les soupçons vont tomber sur moi. J'ouvre mon balcon, le lac est à mes pieds; et si bleu, si calme ! En face, les montagnes encore couvertes de neige ; je me retourne à droite et j'aperçois à très peu de distance vos fenêtres. Je vous envoie mes saints, et il ne tient qu'à vous d'y répondre, car vous savez faire des miracles, comme vous l'avez bien prouvé dans la semaine de Pâques. Que je n'oublie pas une surprise : en entrant pour la première fois dans le salon, je vois sur la table un pain, dans ce pain une petite pièce
de monnaie, à côté, du sel dans une salière, puis l'explication écrite de ces trois talismans, puis des vœux et des inscriptions latines, par exemple celle-ci que M. Arthur vous traduira, mais dont \oici un à peu près : « A l'homme de cœur tout pays est une patrie. >
Omne solum viro forti patria. Inscriptio in domo exulis.
Avouez, chère Madame, que tout cela ressemblait fort à de la sorcellerie. Le mystère s'est expliqué lui-même : M. et madame Stahr (Fanny Lewald) avaient préparé cette bonne hospitalité des légendes allemandes. D'ailleurs, vos deux coussins étaient déjà à leur place; ils figuraient là de vieux amis et ils nous ont fait le meilleur accueil. Vous verrez qu'ils nous porteront bonheur.
Quel silence! Quel éclat dans le paysage que vous avez vu si froid ! Je voudrais vous envoyer un coin de cette magnificence.
Ma chère femme est heureuse et accablée de ses travaux. Elle pense à vous, elle vous aime et me charge de vous le dire.
Croiriez- vous que j'ai trouvé aussi, sur la table, — toujours de M. et madame Stahr, — une couronne qui revient de droit à M. Arthur, pour son prix d'excellence.
Je me fais d'avance une joie de complimenter et féliciter M. Laurent Pichat de ses vers énergiques, pittoresques, stoïques. Bravo !
Je vous quitte, chère Madame, pour retourner à m on balcon et regarder encore si vous n'êtes pas à votre fenêtre de l'hôtel des Alpes, chose qui pourtant vous est si facile !
EDGAR QUINET
DCCLXIII