‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 214 sur 233 · A M. VICTOR DE QUELLE A BALARUG · texte numérisé non relu

A M. VICTOR DE QUELLE A BALARUG

Lausanne, 8 mai 1868.

Cher ami. Oui, nous l'avons vue et nous Taimons, cette chère Agnès qui, dans chaque mot, a un accent si pénétrant de loyauté. On se fierait absolument à elle, dès la première parole; et elle vous aime comme vous méritez d'être aimé. Elle vous connaît, elle vous comprend, elle vous sait par cœur. Son impression est bienfaisante. On emporte avec soi le sentiment d'une nature vraie, aimable, charmante. Je crois cette source-là meilleure et plus puissante que celle de Balaruc.

Mes amitiés à ma chère compatriote dont je suis bien fier.

EDGAR QUINET

DCCLXV

A M. B. CASTIGLIA, DÉPUTÉ A FLORENCE

Veytaux, 12 mai 1868.

Monsieur,

L'idée fondamentale de votre projet de loi est digne des espérances qu'avait fait concevoir la première résurrection de l'Italie. Tous ceux qui sont dévoués à la liberté et à l'humanité y applaudiront comme moi.

Et pourtant je crains que la majorité des hommes n'ose se joindre à vous dans le juste anathème que vous portez contre les guerres de peuple à peuple. Il est trop évident que, pour un grand nombre, les immenses armées prétoriennes de TEurope ont pour objectif la patrie bien plus que l'étranger. Incapables de défendre leur pays contre une coalition, ces armées césariennes sont excellentes pour étouffer l'esprit public, faire d'une nation une caserne, écraser la liberté, reconstituer partout le césarisme, et c'est là le but que poursuivent à cette heure tous les gouvernements qui se sont faits les disciples, les créatures et les imitateurs du gouvernement du Deux-Décembre.

Sous un masque de nationalité, démoraliser une nation; sous un appareil de guerre, s'entendre avecl'étran-

iU LETTRES D'EXIL.

ger pour mater et ruiner au dedans la patrie, pousser au militarisme, pour étouffer la vie civite; jouer au soldat, pour extirper le citoyen ; voilà leur principe, leur politique, la fin plus ou moins avouée de toutes leurs actions. Ils se croiraient perdus, s'ils avaient un seul jour ces armées de patriotes, gardes nationales, volontaires, tels que vous les proposez.

Ce jour viendra, je n'en doute pas; et vous aurez eu l'honneur de le préparer. Mais, avant que ce moment n'arrive, je crains bien que les peuples n'aient à pleurer encore de cruelles larmes. Ils apprendront, j'en ai peur, à leurs dépens, ce qu'il en coûte de s'abandonner et de se laisser ôter la liberté, quand ils l'ont conquise.

Et puis. Monsieur, Rome restant aux mains des étrangers de tous les coins de monde, quelle paix pouvez-vous espérer en Italie? Celle dont nous jouissons en France, l'exil dans la patrie, le déchirement dans l'unité, le faux en toute chose.

Votre tout dévoué qui espère de meilleurs jours pour la France et pour l'Italie.

EDGAR QUINET

DCCLXVI

A M. LAURENT PICHAT A PARIS

Veytaux, 13 mai 1868.

Cher Monsieur et ami,

Une absence de quelques jours, voilà la grande raison qui m'a empêché de vous adresser plus tôt mes remerciements et mes félicitations. Je ne puis même encore vous parler que trop à la hâte de vos beaux vers; ils réunissent des qualités qui avaient toujours été séparées; ils sont à la fois pittoresques et stoïques. Je ne saurais pas en citer d'autre exemple.

Vous avez su donner une voix éclatante à des sentiments refoulés, muets, dont nous vivons depuis dix-sept ans. Qui doit vous en remercier, si ce n'est l'exilé? Oui, je retrouve dans vos vers les cris que j'ai mille fois refoulés, étouffés au fond de mon cœur.

Je croyais l'âme humaine morte et j'ai osé le dire. Vous me prouvez qu'elle vit encore quelque part. Je salue votre poésie comme un bon et salutaire message, après ces dix-sept ans de mensonge et de mort.

Avant le jour t C'est donc une première aube après cette abominable nuit? Achevez de disperser les fan-

tomes et les ombres. J'attends impatiemment les Commentaires de la vie.

La poésie renatt; vous le prouvez. Mais l'espèce humaine qui a subi et congratulé si longtemps ces criminels, qu'en dirons-nous ? Je demande en grâce de ne pas l'adorer.

Venez au bord de notre lac. C'est par là que je finirai toutes mes lettres.

DCCLXVII

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