‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 216 sur 233 · A M. SCHURÉ A PARIS · texte numérisé non relu

A M. SCHURÉ A PARIS

Veytaux, 5 juin 1868.

Monsieur,

Personne, je crois, ne prendra un intérêt plus vif que moi à votre excellente Histoire du Lied. C'était uu sujet tout nouveau, qui Va au fond des choses, et il n'est pas possible d'y mettre plus de connaissances, de sentiment et de véritable instinct poétique. Je vous remercie du plaisir sérieux que je vous dois.

Oserai-je dire que j'ai une raison toute particulière d'aimer votre ouvrage? Je l'avouerai simplement. Les vues que vous exprimez sont celles qui me tenaient déjà au cœur en 1835, quand je composais le poème de Napoléon. Ce poème n'est rien autre chose qu'un retour au chant populaire que je voulais donner pour base à la restauration de la poésie en France. J'avais compris que, si l'on voulait avancer, il fallait sortir du vieux rhythme, et qu'il n'y en avait qu'un seul qui fût capable de nous ouvrir la révolution poétique et littéraire. Ce rhythme nouveau, qui fait le fond de mon Napoléon^ est l'accent du chant populaire. Là est la nouveauté de ce poème ; mais c'est aussi ce qui a déchaîné contre moi les routi-

niers de tous les camps, classiques et romantiques. Car ils se ressemblent en cela, qu'ils ne veulent p^s quitter le vieux, mais seulement le replâtrer. Ils ont mieux aimé disloquer la langue française, mettre le vers français à la torture dans le brodequin de Régnier et de J.-B. Rousseau. Tout leur a paru bon, pourvu qu'ils ne donnent pas à la poésie l'accent du chant populaire.

Pardonnez-moi, Monsieur, de revenir ainsi sur ce qui me concerne. Jugez par là du plaisir que j'ai eu à vous lire. Vous me confirmez dans mon instinct et dans mes vues d'il y a trente ans. La poésie française finira par entrer dans cette voie pour s'y retremper, ou elle risque de périr dans le maniérisme classico-romantique.

Recevez, Monsieur, etc.,

EDGAR QUINËT.

DGCLXIX

A M. LÉON RENAULT

Veytaux. 13 juin 1868.

Mon cher ami. Il faut toujours que je commence et finisse par vous remercier. Votre lettre nous avait préparés aux retranchements demandés sur l'épreuve. Bien certainement vous faites vos observations avec la plus grande attention possible, aussi nous n'avons rien

trouvé de mieux que de les suivre, sans nouvel examen de notre gart. Tout ce que vous avez signalé a été impitoyablement retranché, car il est impossible de modifier ces choses-là sans les détruire. Dur sacrifice, comme fous pouvez penser! Nous n'avons pas hésité à nous en rapporter, sur-le-champ, à votre raison et à votre amitié. Ce que j'ose vous demander, c'est de continuer à nous assister de votre jugement et de votre conseil; c'est aussi de presser Lacroix. Il est pourtant bien urgent d'en finir.

Faites un effort, mon ami, pour avancer dans ia lecture, mais toujours avec la même maturité de réflexion. Il s'agit de bien discerner ce qui peut tomber sous la loi; vous seul le pouvez. Quel nouveau lien entre nous, mon cher Renault! Et quand pourrai-je vous remercier de vive voix !

Mes amitiés et mes hommages à madame Renault.

Je vous répète que votre amitié est une des meilleures joies de mon exil. Laissez-moi vous embrasser de tout cœur.

EDGAR QUINET

DCCLXX

A M. GH. BOYSSBT A CHALON-SUR-SAONE

Veytaux, 18 juin 1868.

Mon cher ancien collègue,

J'ai reçu avec gratitude et lu avec un vif intérêt votre Catéchisme du xix* siècle. Puisse votre livre remplacer le catéchisme de l'Église ! Le mal est profond, vous y appliquez un remède radical. C'est une courageuse amputation de l'âme gangrenée. Il faut peut-être de ces sortes d'opérations pour sauver ce qui reste chez nous de conscience et d'indépendance. L'homme a-t-il le droit de se plaindre qu'on le réduise à la matière? C'est lui qui l'a Voulu. Il s'est fait cadavre. Essayons donc de le galvaniser par la puissance des sciences physiques. Car, si nous lui parlions d'âme et de vertu, il nous rirait au nez. La servitude en a fait une chose. Qu'il apprenne du moins à être une chose bonne, avant de remonter au rang des esprits.

Félicitations sincères pour votre hardiesse, votre précision, votre vaillante anatomie. Si l'âme vit encore, elle criera. Tant mieux.

Tout à vous, de tout cœur.

EDGAR QUINET

ni. U

m LETTRES D'EXIL.

DCCLXXI

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