‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 225 sur 233 · A GENÈVE · texte numérisé non relu

A GENÈVE

Plans de Fresnière, 17 août 1868.

Monsieur y

Je viens de vous lire comme il faut vous lire, avec recueillement^ dans un chalet^ au pied du grand Mu?erau. Dans cette solitude, j'ai pu vous suivre pas à pas, sans perdre un mot de vos récits et de vos descriptions. Que n'avait-on pas dit sur Genève et le Léman ! Vous avez creusé ce grand sujet et il est devenu nouveau pour ceux qui croient le bien connaître. Vous avez su rester vrai en innovant, et, ce qui était plus difficile encore, vous êtes impartial sur les hommes et les choses de votre pays. Toul cela forme un ouvrage aussi intéressant qu'instructif. Recevez mes sincères félicitations. J'aimerais à en dire davantage, si ce chalet n'était pas ébranlé par les rires d'une aimable couvée de jeunes Anglaises au milieu de la pluie et du tonnerre.

Ma femme joint ses félicitations aux miennes ; il vous en viendra de tous côtés.

EDGAR QUINET

DCCLXXXVII

A M. DUFRÂISSE A ZURICH

Plans de Fresnière, 25 août 1868.

Mon cher ami,

Henri Martin est venu m'apporter de vos nouvelles. Combien nous avons parlé de vous dans cette solitude ! J'ai senti bien vivement le regret de ne pas vous avoir écrit depuis tant de mois. Vous ne m'accusez pas, j'espère, et vous ne douterez jamais de mon amitié pour vous et pour tous les vôtres. Il est vrai que j'ai été fort occupé; j'ai conduit au terme mon ouvrage la CréatioUy qui devrait faire le pendant de la Révolution, Je me suis arrêté Parce qu'il faut finir ; mais je n'ignore pas que la vie entière pourrait être employée à de pareils sujets. La vie est courte, le sujet inépuisable.

Une grande préoccupation pour moi sont les Mémoires d'Exil de ma chère femme. Je tiens à ce livre beaucoup plus qu'aux miens. Je le crois même très utile. Il réveille et ressuscite les souvenirs que tout le monde a travaillé à effacer. Je ne croirai au réveil sérieux des Français que lorsqu'ils se souviendront du Deux-Décembre. Les Mémoires d'Exil ne contiennent qu'une seule année et encore la plus inoffensive : il fallait essayer. Sur une feuille on a

effacé cent cinquante lignes. Jugez du reste. Les Français sont étranges, quand ils répètent que le despotisme ne peut rien sur les idées et sur les sentiments d'un peuple ; que la littérature va toujours ; qu'elle ne s'aperçoit pas de la gêne ! Que ces beaux théoriciens regardent nos manuscrits biffés, raturés, massacrés, et peut-être ils changeront d'avis. Vous comprenez, sans que j'aie besoin de le dire, tout ce que le livre et l'auteur ont eu à souffrir de ces mutilations.

En France on se croit libre, parce que l'on peut mettre du noir sur du blanc, et cela parait suffire. Pour nous autres, qui avons conservé la mauvaise habitude de penser et de sentir, il en est autrement. Nous étouffons dans leurs joyeux bâillons.

En somme, il est bien peu de Français qui veuillent sérieusement la fin de ce beau régime. Quand on les presse sur ce point, on s'aperçoit avec étonnement que les meilleurs sont accoutumés à la peste et qu'ils tremblent de guérir. Quelqu'un me disait ces jours-ci : c Pour affranchir la France, il faut la tromper. »

Adieu, mon cher ami. Quand nous reverrons-nous? Une triste nouvelle pour finir : la mort de cet excellent Colard. J'en suis très affligé.

EDGAR QUINET

DCCLXXXVIII

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