A M. MICHELET A PARIS
Vcytaux, 28 décembre 1865.
Cher ami. J'étais cerlain, au fond, d'avoir dit la vérité. Mais il était à craindre qu'elle ne parût trop dure, et que l'opération ne fût trop douloureuse. Je m'étais donc préparé à tous les genres de déboires. Nous n'attendions pas autre chose, ma femme el moi.
J'ai été bien trompé, et je l'avoue, fort heureusement.
Vos lettres sont venues d'abord, et, comme toujours, la première joie m'est venue de vous. Puis le public s'est mis de mon côté ; malgré mon incrédulité, j'ai vu, à n'en pouvoir douter, que je pouvais et devais me rassurer pleinement; le coup a porté. Il a trouvé encore des hommes vivants, qui veulent être autre chose que des momies jacobines. C'est là certainement un bon signe pour quiconque veut espérer. Accepter la vérité même amère, reconnaître sa chute, la prendre en dégoût, c'est le commencement de la régénération ; et il n'y a pas d'autre moyen connu de se relever. C'est le premier mot de la théologie, comme de la philosophie et de la politique: « Connaître son péché, l'avoir en aversion et s'en guérir. >
La guerre que me fait V Avenir national est étrange;
plustard^ on en sera étonné. Je ne peux vraiment lui en vouloir beaucoup; car cette guerre prouve quelle épaisse nuit on a entassée sur les esprits depuis quinze ans. Il n'est pas étonnant que, dans ces ténèbres, on soit frappé par les siens.
Ce qui scandalise Peyrat, au nom de la démocratie avancée (?), ce qui lui est intolérable, c'est que j'ose avancer que les résultats politiques obtenus de nosjours, depuis quatorze ans (et qu'il n'est pas même permis de désigner sous leur vrai nom), ne répondent pas aux vœux, aux aspirations, aux espérances, aux sacrifices de la Révolution.
Voilà de ma part une idée affreuse, qui doit soulever de colère contre moi tout bon démocrate. N'est-ce pas là un curieux phénomène ? Ou plutôt n'est-ce pas l'histoire de la femme de Sganarelle : Je veux être battue. Il me plaît d'être battue.
Eh bien, oui, vous êtes battus^ et je vois que ce n'est
là, entre le pouvoir et vous, qu'une querelle de ménage,
entre gens bien mariés. Mais alors, pourquoi donc tant
crier et se donner de mal pour une démocratie victime,
quand au fond, on est parfaitement content et du mari et
du bâton? Cela me fera relire le Médecin malgré lui.
Nous voilà bloqués par le froid. Nous hésitons à aller à Genève, par ces brumes glacées.
Que je vous dise le mot de Marc Dufraisse, un contemporain de 93, mais qui a continué de vivre et de se développer sans intervalle jusqu'à nos jours.
11 m'écrit : Je suis tout à fait avec vous dans votre i^gment sur les hommes et sur les choses de 93.
58 LETTRES D'ElU.
QuiTaurait cru ? Flocon aussi est avec moi. Ces hommes sentent depuis quinze ans la réalité peser sur leurs épaules. Ils ne peuvent s'en tenir aux déclamations convenues.
- Ah! que nous aurions besoin d'une bonne visite de madame Michelet, entre deux et quatre heures, pour croire au printemps, aux fleurs, et aux pics-verts ^. Recevez tous deux mes vœux les plus tendres, les meilleurs. Adieu, je vous embrasse de cœur.
EDGAR QUINET
Ceux qui n'osent pas avoir une opinion se drapent dans le Terrorisme.