DXVII
A M. SAINT-REiNÉ TAILLANDIER A PARIS
VeYtaux, 13 janvier 1866.
Mon cher ami. Il y a des hypothèses par lesquelles on arrive à des résultats certains. Pour démanteler la Terreur, il fallait entrer dans son esprit. J'ai supposé un moment le système de la Terreur, et j'ai montré quelles
conséquences il entraînait avec lui. Si l'on voulait revenir aux barbaries du xvi*^ siècle, la logique exigeait que l'on allât jusqu'au bout. De là, j'ai pu conclure qu'il était -contradictoire de faire de la Terreur un système, pour s'arrêter à la tolérance et à la liberté des cultes. Quand on reproche aux terroristes d'avoir été cruels, cela ne les gène en rien, car ils en tirent vanité. Mais ils se sentent battus, quand on prouve que leur système était, non seulement barbare, mais faux et contradictoire. Pour arriver à cette démonstration, il fallait accepter un moment rhypothèse terroriste. Descartes est parti de la supposition du doute absolu. Il n'est pas pour cela sceptique. Montesquieu a fait la théorie du pouvoir absolu. Il n'est pas pour cela absolutiste. J'ai creusé la question de la religion et je l'ai traitée sous des faces très diverses. Historiquement, j'ai montré comment les réformes et les révolutions religieuses s'étaient accomplies dans le passé. Gela m'a permis de saisir la différence de la Révolution française et des révolutions antérieures. Pratiquement, J ai partout établi que la seule solution possible était la séparation de l'Église et de l'État. Pour toutes ces questions, il faut relire le chapitre XII du second volume.
i' Avenir national prend trois ou quatre mots du pre- °ïier volume, autant du second, quatre ou cinq du commencement et de la fin. De ces mots, qui n'ont entre eux ^ucun lien, aucun rapport, qui sont séparés par quatre ou cinq cents pages, il forme à son gré la phrase qui lui plaît et s'amuse à combattre ce moulin à vent. Voilà toute ■la méthode que l'Église jacobine a employée contre moi.
Il m'eut été trop facile de répondre ; d'autres l'ont fait à ma plaee.
Une idée importante est celle-ci : que les réformes civiles se sont accomplies sans résistances. Toutes les difficultés de la Révolution ont été des difficultés politiques. La liberté seule a fait question. C'est pour elle que tant d'honmies sont morts. Le reste s'accomplissait sans obstacle réel.
Un grand naturaliste, accoutumé à rapprocher les effets de leur cause, m'écrivait qu'il n'avait jamais pu comprendre, avant mon ouvrage, la liaison des événements dans la Révolution. Cette idée peut mener loin. Il est certain, en effet, que, dans le système des historiens, l'enchaînement des faits, des journées, des actes, se brisait à chaque moment. Je crois avoir rétabli la suite dans cette histoire.
Vous connaissez les trois articles de NefTtzer et les deux de Jules Ferry dans le Temps. Nous avons reçu ici plus de quatre-vingts journaux et je n'ai eu d'adversaire que le jacobinisme momifié de V Avenir, national. J'ai eu pins de cent vingts lettres d'adhésion de tous côtés et, ce qui me plaît infiniment, des hommes qui semblent devoir être engagés à jamais dans la tradition terroriste. Ils ouvrent les yeux, ils acceptent la vérité. Rien de plus honorable. Ils méritent bien que ce sacrifice leur soit grandement compté.
Comme je n'avais eu de complaisance dans ce livr pour aucun parti, je m'attendais à les avoir tous contri moi. Combien je me suis trompé I Je suis obligé de r
connaître et d'avouer que Teffet de ce livre dépasse tout ce que je pouvais espérer.
Il y a donc encore une conscience et une àme, en France ! il n'est plus permis d'en douter.
Adieu, mon cher ami, tout ceci très à la hâte. Je sais écrasé par la masse des correspondances qui a fondu sur moi de tous côtés.
Donnons à la démocratie une conscience humaine, une histoire humaine, une politique humaine. Pour cela, il vaut la peine de vivre !
Votre dévoué de cœur
A vous dire vrai, si quelque chose m'a surpris, c'a été
la faiblesse, le vide parfait de mes adversaires. De vieilles
déclamations, pas un fait, pas une vue, pas une erreur
relevée dans mes douze cents pages. Ils ont servi à me
montrer que mon livre, commencé en 1854, est plus vrai
encore que je n e pensais. Surtout ils m'ont prouvé combien
cet ouvrage était nécessaire, et que, pour beaucoup de
gens,la critique historique de la Révolution est encore dans
Venfance. Des aveuglements, des lieux communs répétés
avec fureur, voilà pour eux la science, l'Histoire et la
philosophie. Mais ces vieux systèmes sont aux abois. Ils
peuvent encore insulter, mais non se défendre. Ils ji'ont
roêmeplus de venin. Je vous les livre presque cadavres.