DXIX
A M. D'HAUSSONVILL A PARIS
Veytaux, février 1860.
Cher Monsieur,
Vous sentez bien que votre lettre, si lumineuse, si pénétrante, si remarquable, m'a donné une grande joie. C'en est une, en effet, d'être compris à tous les degrés et de se retrouver soi-même, éclairé en plein jour d'une intelligence amie. Quel bon écho, double, triple, vous me renvoyez ! je l'aime bien mieux que le son de ma voix. Oh! non, je n'ai pas crié dans le désert. Je le sais, j'en ai chaque jour la preuve. Des centaines de lettres d'adhéâoQ, plus de cent journaux de toute couleur et le succès inespéré me démontrent que les idées de ce livre gagnent en effet un terrain considérable dans le public. Au milieu de tout cela, rien ne m'a été aussi précieux, aussi directement au cœur et à l'esprit que votre lettre. Vous avez pressenti que mon intention est de donner une <^urte explication sur la religion. Il est frappant que ceux 9^1 crient le plus sont les journaux mangeurs de prêtres. Ce sont eux qui se signent et se scandalisent. Celasufûrait Wen à montrer que cette colère est un jeu et qu'il n'y a
qu'une déclamation. et une grande mauvaise foi dans leur m. 5
zèle ecclésiastique. Ils ont beau dire aux journaux catholiques : «Eh bien! vous autres, criez donc I Hurlez, hurlez-donc avec nous contre l'impie! » Ceux-ci ne s'indignent pas.
Ils voient et comprennent fort bien le fond de cette comédie. La vérité est que le |raot tolérance est inscrit à chaque page de mon livre; mais il est très difficile,. pour ne pas dire impossible, de parler philosophiquement de la religion dans un pays qui n'a pas fait de révolution religieuse. Tout y est cendre brûlante; les athées, comme on le voit dans cette occasion, ont conservé tous les préjugés des croyances qu'ils n'ont plus; ils sont au besoin et redeviennent ultra-catholiques.
Tel journal déniocratique, en ce moment, dépasse de beaucoup r Univers. D'où cela vient-il?
La question religieuse est chez nous le nœud gordien, très compliqué. Je l'ai traitée sous des faces très difiFérentes : Historiquement y j'ai montré comment les Révo^ lutions religieuses se sont accomplies au xvi* siècle. (On n'a pas manqué de dire que raconter l'Histoire, c'était donner un programme pour le présent et pour l'avenir.) Pratiquement, j'ai établi que la seule solution présentable, acceptable par nos temps est la séparation de VÉglise et de VÉtat. Il fallait aller plus loin pour démanteler la Terreur; il fallait entrer dans son esprit et supposer un moment le système. C'est ce que j'ai fait.
J'avais donné la théorie des Coups d'État y de la Contre^ Révolution, de l'ancien parti royaliste, en entrant dans l'esprit de chacun de ces systèmes, et personne n'avait imaginé de m'accuser d'être un contre-révolutionnaire, un par-
tisan des coups d'État et de l'ancien régime. Cette même méthode, je l'ai appliquée à la Terreur. Mais ici les grosses voix ont commencé à rugir. La raison en est bien simple. Si l'on reproche aux terroristes d'avoir été cruels, barbares, cela ne leur fait rien du tout, car ils en tirent vanité. Cette observation, qui pour moi est de longue date, m'a montré qu'il fallait faire au terrorisme une critique plus profonde. Le vrai moyen, celui qui a porté coup, a été d'entrer dans leur système et d'établir quelles en étaient les conditions. J'ai prouvé que, si l'on revenait aux barbaries du moyen âge ou de l'antiquité, la logique voulait qu'on allât jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à l'extirpation de l'adversaire; mais qu'il était illogique, contradictoire, superficiel, de faire de la Terreur pour aboutir à la tolérance ; pu'il y avait incompatibilité absolue entre les moyens de 93 et le but, entre la forme et le fond, entre les barbaries jacobines et la philanthropie du xviii* siècle, entre la pratique et la théorie. Qu'ainsi les terroristes n'avaient pas même eu l'intelligence de leur système, qu'ils avaient été médiocres d'esprit et que l'horrible grandeur qui s'attache aux Marius ne pouvait s'attacher aux Robespierre.
Eh bien, voilà ce qui les a fait bondir; ils se sont sentis attaqués, entamés dans leur esprit. Voilà ce qu'ils ne me pardonneront jamais. J'ai ôté à leurs fétiches leur couronne d'épouvante. Ils m'auraient passé toutes les accusations ordinaires de cruauté. Une seule accusation les met en fureur, parce qu'elle les convainc d'impuissance et de médiocrité : c'est d'avoir dit et prouvé qu'ils n'avaient pas le génie de leur système. Mais je ne pou-
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vais arriver à cette démonstration importante, décisive, que par la méthode que j'ai prise assez hardiment, je l'avoue, sur la question religieuse. Aussi vous voyez que c'est sur ce point qu'ils poussent des clameurs de ligueurs. Us auraient été trop heureux de passer le reste de leur vie à avocasser sur le verre de sang de mademoiselle de Sombreuil. Ils se sentent frappés de manière à ne pas s'en relever, et ils appelleat assez grotesquement le Clergé et l'Église à leur secours. Ma méthode, pure hypothèse, a pu étonner et déplaire un moment, mais que l'on soit bien convaincu qu'il fallait un peu de hardiesse d'esprit pour en finir avec ce sanglant rococo. (Veuillez relire, je vous prie, le chapitre : Une des contradictions de la Terreur.)
Croiriez-vous que ces bonnes gens ont organisé contre moi une véritable propagande? Ils envoient à toutes les petites églises jacobines des liasses d'articles de V Avenir national pour alimenter et maintenir la vraie foi.
Mais, chose singulière, plus mon livre est attaqué, plus il va de l'avant. Ma femme le compare à un monitor cuirassé, au milieu d'escadres ennemies ; il s'avance d'un air sournois, personne à bord; il lâche des bordées de vérités et continue son chemin. Cette comparaison vous paraîtra peut-être trop ambitieuse ; ici, elle nous amuse. N'ayant flatté aucun parti, je comptais sur l'indifférence universelle, je vous l'ai même dit. Certes, je me suis bien trompé. Si j'y avais songé, j'aurais fait ma fortune aviec ce livre. Ce sera pur bonheur pour mon libraire.
Ce que vous m'avez dit de madame de Staël m'a fait
grand bien. Oui, je crois que cette belle àme»inspirée est pour moi en ce moment et qu'elle jetie un de ses bons regards indulgents sur Yeytaux.
Lisez, je vous prie, l'article de M. de Cesena dans le Pays du 29 janvier; il en vaut la peine.
EDGAR QUINET