A M. SCHMIDT, RÉDACTEUR EN CHEF DU CONFÉDÉRÉ
A FRIBOURG
Veytaux, 13 février 1866.
Cher et courageux citoyen,
Vous êtes un homme bien rare. Si j'avais pu vous estimer et vous honorer davantage, je le ferais aujourd'hui. Vous osez penser par vous-même et le dire sans crainte de la petite police jacobine. Vous ne croyez pas qu'il suffit, pour couvrir toutes ses faiblesses, de prendre un masque de Mômier de Robespierre. Vous êtes vrai, vous avez une conscience, une âme, un caractère. Encore une fois, vous êtes un homme unique. Comme vous avez saisi, pénétré le nerf de ce livre !. Je souhaiterais, pour châtiment de quelques-uns de nos prétendus amis, qu'ils pussent lire vos articles. Peut-être alors rougiraient-ils. Mais non; quinze ans d'esclavage ne s'effacent pas en un moment. Ce livre a prouvé que beaucoup de nos prétendus démocrates sont tout simplement des bonapartistes honteux. En quinze lignes, vous avez parfaitement résumé ce qu'ils ont fait semblant d'anathématiser, les chapitres sur la religion. Croirait-on que ces curieux démocrates voltairiens et athées de profession se sont faits contre moi plus papistes que le pape? Ils
m'ont dénoncé par tous les moyens à l'autorité compétente, comme renverseur de religions. Ils ont voulu abriter la guillotine dans l'Église. Les athées se sont refaits Tartuffes et ont appelé les catholiques à leur aide contre le livre du proscrit ! Pardonnons à ces insensés, mon cher concitoyen. Ils sont encore plus impuissants qu'insensés. C'est une nuit noire que la leur. Ils devaient déchirer la main de celui qui travaille à les affranchir. Mon crime à leurs yeux, disent-ils, c'est de ne pas ^précier les bienfaits dont nous jouissons.
Malgré leurs hurlements, mon livre que Ton appelle
libérateur marche; il fait dans le public un chemin
énorme, il travaille à produire un nouvel esprit; car
que pouvons-nous espérer de celui de ces prétendus
terroristes qui ne savent jamais que voter avec l'Elysée.
Curieux jacobins qui donnent la main à M. de Cesena
et parlent identiquement le même langage. Voici,
entre nous, ce que m'écrit de Paris un homme qui a
le droit de parler dans cette question, puisqu'il vient
de subir pour mon livre deux procès, M. Antonin
Proust : « Vous venez d'accomplir l'œuvre politique la
plus considérable de notre temps, en renouant le fil de la
tradition nationale tranché par les coups d'Etat, et en
reconstituant le parti de la liberté l Ce parti, hier
^Pars, est aujourd'hui groupé autour de la formule de
justice que vous lui avez donnée. Jamais, depuis le der-
ïiier siècle, pareille révolution ne s'était opérée dans les
«sprits. y,
Cette citation, mon cher citoyen, est seulement pour
VOUS. Ne nommez pas M. Proust, qui esl encore entn les griffes de la justice.
Adieu. Votre tout dévoué de cœur,
EDGAR QUINET