‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 61 sur 233 · DXLII · texte numérisé non relu

DXLII

A M. BULOZ A PARIS

Genève, 1" juin 1860.

Mon cher Buloz. Avant tout, je vous dois des remerciements pour l'article si élevé, si remarquabe, si approfondi de Saint-René Taillandier. De tous côtés m'en reviennent les plus grands éloges. Il renouvelle la critique de la Révolution. J'avais préparé une réponse générale à mes adversaires. Le beau travail de Taillandier tonuera encore le peu d'impatience que j'avais de la Publier. Remerciez-le encore et félicitez-le de ma part.

J'ai entendu ces jours-ci la lecture d'un manuscrit qui •^'a extrêmement intéressé. L'auteur m'était presque inconnu et j'ai naturellement pensé à vous et à la Revue. " s'agit des Souvenirs d'un ex-officier de 1812, 1813, ^8l4et 1815. Je sais que M. Joël Cherbulliez vous a parlé de l'ouvrage, et que vous l'avez refusé sur le titre.

Mais peut-être avez-vous pensé avoir affaire à un nouveau récit deTliistoire militaire et générale de ces années. 11 «st certain que ces histoires-là sont nombreuses et qu'on peut en être rassasié. Les Souvenirs d'un ex-officier sont toute autre chose. C'est l'histoire toute personnelle d'un simple lieutenant à travers les dernières campagnes. Figurez-vous un Erkmann-Chatrian, moins littéraire sans doute, mais qui peut dire : J'ai vu, j'ai fait, j'ai éprouvé telle chose à Bautzen, à Leipzig, dans la retraite de 1813, à Waterloo. Il y, a par exemple, un tableau à l'École de Saint-Cyr, en 1812, assurément très nouveau. Dans nos temp?, où l'on a le cauchemar de la guerre, les impressions d'un jeune officier de 1812 ne seraient pas sans actualité, tant s'en faut. Le style est simple, net, franc; et ce qui n'ôte rien à l'originalité, ce jeune offlcier est aujourd'hui un des plus vénérables et des plus éloquents pasteurs de l'Église de Genève. Seulement le rabat ne paraît jamais sous l'uniforme. Voilà, mon cher ami, mon jeune auteur que je voudrais bien vous voir adopter. Mais je ne l'espère guère.

Le manuscrit ferait cent trente pages de la Revue. Un mot de réponse, je vous prie. Dans deux jours, je retourne à Veytaux, où vous m'avez promis d'apparaître. Adieu. Soyez heureux, vous et les vôtres.

EDGAR QUINET

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