DLXII
A M. BARNI A GENÈVE
Veytaux, 22 juUlet 1866.
Mon cher ami. Voulez-vous, je vous prie, m'envoyer la suite de Hegel ? Quoique, à vrai dire, cette Philosophie de la nature me semble un escamotage de la nature par l'absolu, au moyen d'ingénieux tours de passe-passe. Si vous le pouvez, joignez-y le second volume de Moleschott : Circulation de la vie. Je n'ai pu me le procurer, et ne vous le garderai pas longtemps.
Ne viendrez-vous pas ici causer un peu de l'Arbitre des Destinées qui est, en ce moment fort empêtré et pris dans son traquenard ? La bêtise unie à la lâcheté le sauvera.
Cette unité germanique^ aidée, forgée par le gouvernement du Deux-Décembre, c'est donc là le couronnement de l'édifice? En d'autres temps, nous eussions appelé cela un crime d'État contre la France.
En attendant, avez-vous vu que les chefs de la démo-*
cratie avancée, dans Haine-et-Loire, déclarent qu'ils votent et font voter pour le candidat officiel du Deux- Décembre ?
Quel nouveau progrès dans la boue, après le Sénatus- Consulte !
Ma satisfaction, c'est que tous ceux qui m'ont attaqué cet hiver, se déclarent aujourd'hui partisans de tous les despotismes possibles, présents et futurs, étrangers ou indigènes. *
Au revoir, mon cher ami ! Mille choses à madame Barni de ma part et de celle de ma femme.
Votre bien dévoué
EDGAR QUINET
DLXIII
A M. HENRI MARTIN A PARIS
Veytaux, 26 jniUet 1866.
Mon cher ami. Les événements se joueront-ils toujours de la conscience des plus honnêtes gens ? En vous lisant, avec tout l'intérêt d'un ami et la sympathie d'un coreligionnaire politique, je me disais: «Voilà de nobles vues, exprimées noblement ; l'amour du bien général est dans chaque page. C'est un ami éclairé de l'humanité qui règle ici les destinées. Il me fait partager son amour pour la Pologne, sa haine pour le despotisme russe. J'estime, je
place très haut ses espérances ; je Tapprouve de vouloir, du fond même de notre esclavage, travailler à l'émancipation des autres peuples; conserver ce rôle de Thumanité en pleine servitude, s'occuper de Tafifranchissement et de la dignité du monde, comme Épictète, au moment même où son maître lui casse la jambe, voilà un ouvrage qui honore son auteur! ]s> Maintenant, que vont dire les événements? Hélas, comme presque toujours, quand le nionde est esclave, ils sont faits pour affliger l'homme de bien.
Un peuple en servitude, comme nous le sommes, peutil affranchir les autres? C'est une question que je me posais continuellement en vous lisant ; elle mérite certainement un moment d'attention.
Au fond, mon cher ami, les dissidences qui peuvent être entre nous viennent surtout, je pense,- de nos différences de situation. Vous habitez un pays où il n'est pas permis de s'occuper des choses intérieures. Il est donc tout naturel que votre pensée se dirige sur les choses étrangères. Rien de plus raisonnable, car il ne faut à aucun prix, renoncer à l'activité de l'esprit. Mais c'est un problème qui dépasse presque les forces humaines, que de résoudre la politique étrangère sans toucher à la politique intérieure. Les plus grandes, les plus vives lumières de l'esprit, peuvent être interceptées, quand il dépend d'un seul homme de faire la nuit, où et quand il lui plaît.
Ainsi, la raison, la conscience, la probité vous faisaient dire que l'unité germanique par la force, au profit de la Prusse « ce serait la guerre à fond contre la France, qui ne laisserait certainement pas, sans en appeler à son
LETTRES D'EXIL, Ul
épée, une Prusse prendre TÂllemagne jusqu'au Mein >.
Rien de mieux, assurément. Mais comparez à ces paroles excellentes le résultat, et ne vous accusez pas de ne l'avoir pas prévu. Malgré vos travaux approfondis, il vous eût étéy certes, impossible de prévoir que le gouvernement français, non seulement ne montrerait pas Tépée de la France, mais qu'il proposerait son suicide, en proposant la formation de la colossale unité germanique, avec la Prasse pour tète !
Aucun honnête homme, même s'il eût prévu une pareille déchéance, n'eût osé l'articuler. Et pourtant, c'est là ce qui se fait sous nos yeux, et par les mains du gouvernement français ! Oui, après la déchéance morale, intellectuelle, à l'intérieur, la France subit, à l'heure qu'il est, la déchéance politique au dehors. Si les Français ne sentent pas cela, disons qu'après avoir perdu la liberté, ils ont perdu le sentiment même de la patrie et de la nationalité.
Au lieu de vous affliger de n'avoir pas prévu ce résultat, soyez bien plutôt fier de n'avoir pu admettre, dans îotre conscience droite, une énormité aussi criminelle.
Le Siècle m'a traité de Turc à Maure. Après un commencement poli, il a passé subitement à l'invective. Pourquoi cela ? Chi lo sa ?
Je suis toujours un peu étonné d'être traité en ennemi, par ceux pour lesquels je souff*re l'exil depuis quinze ans.
Cela me prouve combien j'ai de progrès à faire, en moi-même. Car je devrais, si j'étais sage, prendre les événements hostiles comme autant d'exercices philoso-
phiques, destinés à m'enseigner la patience, l'équilibre moral, et peut-être aussi la douceur, dont je m'accuse d'avoir trop souvent manqué.
Adieu, mon cher ami. Vivez heureux, comme je le désire.
Votre tout dévoué
EDGAR QUINET