A M. THÉOPHILE DUFOUR A SAINT-QUENTIN
Veytaux, 7 août i<i06.
Ah I cher ami, quel coup î quelle nouvelle ! Que vous dire, sinon que nous sommes bouleversés, et que nous portons le deuil avec vous, avec les malheureux parents*? Jamais je n'ai senti à ce point l'impuissance des paroles. Il faudrait pouvoir courir vers vous et vous montrer tout ce que je suis incapable de dire.
Que de souvenirs de Spa me reviennent en foule ! Elle était la plus jeune, elle avait pour elle un si long avenir! Elle était votre bonheur à tous, dignes amis, et maintenant vous avez tout perdu, en une demi-journée. Qu'un pareil coup est terrible et surpasse les forces humaines ! Je ne sais qui est frappé le plus durement, ou la mère, ou le père, ou vous, mon cher ami, qui étiez pour elle à la fois un père et une mère. A de pareilles
*• Théophile Dufour venait de perdre sa nièce chérie. Voyez ^Mre» à Quinet. Calmann Lévy, éditeur.
heures^ on sent que rimmortalité est nécessaire. De si grandes douleurs veulent un remède et une consolation éternels.
Je suis, je vous J'avoue, effrayé du vide affreux que vous allez sentir, et je ne sais d'où vous viendront les forces pour résister. Peut-être en trouverez-vous en vous même; car vous avez amassé un vrai trésor de vie morale, et vous en userez dans votre détresse. Ce doit être la récompense de votre vie d'honneur, que de trouver des forces inespérées pour vous et pour les autres. Puis cette petite Marguerite, que vous aimez si parfaitement, vous demande, les mains jointes, de vivre pour elle, au nom de sa mère. Je ne vous dis rien de vos amis. Ils ont besoin de vous et vous recommandent à vous-même.
Cette lettre qui dit si mal ce que je sens, est aussi pour madame Auguste, pour M. Auguste, pour M. Alvar, pour M. et madame Félix, pour toute votre famille. Je suis avec vous tous dans la douleur et la consternation.
EDGAR QUINET
DLXXl