A MADAME BLANCHE DUCROT A GHAROLLES
Veytaux, !•' janvier 1867.
C'est avec loi, ma chère sœur, que je veux commencer cette année inconnue !
J'ai bien besoin de Tindulgence de ceux qui m'aiment encore un peu. Car rien ne m'est plus difficile que d'écrire les lettres qui me sont le plus intimes, quand je suis enfermé dans quelque ouvrage. Si je veux suffire à ces deux choses, mon sommeil s^en va, et je ne suis plus bon à rien. Ainsi, indulgence et confiance, voilà ce que je demande pour moi.
Ma chère femme, sans laquelle je ne serais plus de ce monde depuis longtemps, m'a merveilleusement assisté dans ces derniers mois, comme toujours, et c'est grâce à elle aussi que ma correspondance avec vous n'a pas d'intervalles.
Que de vœux je vous envoie, sans me lasser, surtout pour cette chère Marie, à laquelle la vie tiendra, je n'en doute pas, toutes les promesses ! Je ne sais que vous souhaiter en particulier. A toi, ma chère sœur, je souhaite de bons yeux. Il me semble que rien ne manque à Marie, et, si j'étais Merlin lui-même, je ne saurais rien ajouter à ce qu'elle possède. Longue santé à Henri et à vous tous.
LETTRES D*£IIL. 167
Adieu, chère sœur. Je t'embrasse du fond de nos aneiennes années, auxquelles je reste fidèle.
Ton frère
EDGAR QUINET
DLXXXV
A M. GHASSIN A PARIS
Veytaux, !•' janvier 1867.
Cher et bien cher ami. J'écris deux lettres aujourd'hui, l'une pour ma sœur, l'autre pour vous. 11 faudrait vous voir pour vous dire tout ce que j'ai dans le cœur pour vous.
Que de fois j'ai voulu vous écrire ! Ma chère femme m'a remplacé, et certainement mes paroles ne perdaient rien à passer par sa plume. Le résumé de tout est toujours : amitié tendre, sympathie profonde et reconnaissance. Si jamais j'osais me plaindre de mon temps et de notre génération, je devrais penser à tout ce que vous avez fait, à tout ce que vous faites, et avec quelle délicatesse ! Alors, la satire finirait en alléluia.
Franchement, mon cher ami, en pensant à vous, il ne ni'est pas permis d^être misanthrope.
Je reçois aujourd'hui de Tamburini une masse de
journaux italiens. Il y est beaucoup question du Libro
splendido del signor Ghassin. Quels accents, quel cœur chez ces hommes !
On ne peut pas montrer en France l'esprit prétorien du projet de loi sur l'armée ; c'est cet esprit qui explique tout; et il en restera assez pour le mal qu'on veut faire. C'est le coup de couteau du boucher dans la jugulaire, après le coup d'assommoir.
Quand verrons-nous vos articles sur l'armée? J'en ai grand désir.
Mes vœux à madame Ghassin, à vous, à vos chères petites ! Ah ! qu'il me tarde d'embrasser toute cette chère famille! Soyez heureux comme vous le méritez; c'est beaucoup dire.
EDGAR QUINET