S LÀ RI) ET HËLOISE. C
A Hcloïse, sa très chère sœur da?is le Christ,' Abé lard son frère dans le me' me Christ. 1
Le fondateur du Paraclet appelle Héloïse ma sann chère autrefois dans le siècle, aujourd'hui très chère en Jésus-Christ. « Ne m'accusez pas, dit-il, de négligence : je me suis reposé sur votre prudence, et je n'ai pas cru que vous eussiez besoin de mes conseils ni de mes exhortations pour conduire vos sœurs et pour vous diriger vous-même. »
C'est ainsi qu'Abélard prétend justifier une absence et un silence d'environ quatorze ans ! Il recommande à sa sœur en Jésus-Christ de faire de fréquentes oraisons. - Il lui cite divers passages sacrés, pour établir que les prières des femmes peuvent même ressusciter les morts. Il loue aussi la vertu de la continence : a Souvenez-vous donc , ajoute-t-il , dans vos prières , de celui qui vous louche spécialement ;3mais veillez avec soin à ce que vos prières puissent être favorablement écoutées par le Seigneur. » Il va même jusqu'à dire , en citant un passage de l'Exode, ''Dimilie me : a Laissez-moi , » et il ajoute qu'elle doit cesser de le tourmenter. 5
Abélard veut qu'Héloïse chante avec componction le Deus in adjutorhnn , et il lui envoie les formules qu'il a dressées de plusieurs versets, répons et oraisons. On ne pouvait jeter plus de glace sur un brasier.
EnGn Abélard ajoute : « J'ai un besoin d'autant plus grand de vos prières, que je me trouve exposé aux plus graves dangers. Si je tombe sous le fer de mes ennemis, ou si, par tout autre moyen, je sors de cette vie, faites chercher mon cadavre pour l'enterrer dans votre cimetière, et que nos fdles et nos sœurs du Paraclet viennent souvent prier sur ma tombe. »
La position et les dangers d"Abélard peuvent peut-être
' Heloiss/e dilectissim/E soroei su.-e iy CnhisTO Ab *:ï.a?.$h-*. pbj ru: ejls m IPSO.
1 Frequcns oratio* ' Ouispccialiler est tuas.
4Chap. 32, t 10.
1 El ne obsistas mihi.
64 ABÉLARI) ET HÉLOÏSE.
excuser la froideur de cette lettre ; elle est terminée par ces deux vers latins, les seuls qu'on sache être certainement d'Abélard :
Vive , valc , vivantque tuae , valeantque sorores i Vivitc , sed Christo ; quasso , mei memores.
« Vivez! portez-vous bien! et que mes sœurs aussi vivent » et se portent bien! Vivez, mais dans le Christ ! et, je vous n en prie, souvenez-vous de moi. »
Héloïse répondit à cette affligeante lettre, et voici la suscription de cette réponse : A son unique après le Christ, son unique dans le Christ. i Le style est encore bien tendre , mais il n'est plus enflammé ; ce n'est plus la passion qui dévore , mais la désolation d'une amante : «Vous avez ajouté, dit-elle, à mon désespoir; je vous conjurais de tarir la source de mes larmes, et vous n'avez fait que l'agrandir. » Elle se récrie sur ce qu'Abélard dit de sa fin violente et prochaine, sur ses obsèques et sur sa tombe désirée au Paraclet : « Tu veux que je prie sur ta tombe : eh ! comment le pourrai-je lorsque ma raison sera égarée, mon désespoir sans repos, ma langue glacée! lorsque, dans mon délire, irritée contre Dieu même , je serai plus tentée de l'accuser que de l'invoquer, et qu'il me sera plus facile de te suivre dans la mort que de t'ensevelir! car je perdrai ma vie dans la tienne ; et puissé-je te précéder et non pas te suivre! Pardonne, ah! pardonne! mais les paroles ont traversé mon âme comme le glaive du trépas. 2 »
Le reste de la lettre offre un peu d'enflure dans une grande douleur. Héloïse a peine à se résigner; elle ne peut encore effacer le souvenir des jours rapides de son bonheur, et elle s'accuse d'avoir elle-même causé les infortunes d'Abélard.
Elle saisit celte occasion d'exposer le mal que les femmes ont fait sur la terre : a Eve perdit , dit-elle , le genre humain ;
'Umcosco post Ghbjstcm, cmca sda in Christo.
1 Cum mens insana in ipsum, ut ità dicam , deum rnagis irata quam pacatdi non tam orationibus ipsum placabit quam querimoniis irritait.
AbÊLARD ET FIÉLOISE. 65
Daliia perdit Samson ; la sagesse de David et celle de Salomon firent naufrage dans l'amour des femmes ; la compagne de Job l'excitait sans cesse à maudire le Seigneur. »
Héloïse cite l'Écriture , saint Grégoire-le-Grand , saint Ambroise et saint Jérôme , pour prouver que la vertu du repentir est plus difficile que celle de l'innocence, et qu'il est plus aisé de ne pas tomber dans le chemin de la vertu que de s'y relever. Elle dit que lorsqu'elle veut prier, l'image d'Abélard vient se placer sans cesse entre elle et son Dieu ; que le fantôme des voluptés apparaît et captive son âme au sein de la prière : « Lorsque je devrais gémir de mes anciennes joies, je gémis en songeant que je les ai perdues ! leur souvenir me poursuit le jour, la nuit il occupe mes veilles et trouble mon sommeil. Ah! je crains bien moins d'offenser Dieu que mon amant, et je cherche plus à te plaire qu'à lui obéir. * »
Héloïse parle encore long-temps de sa faiblesse , de sa résignation , qui n'est qu'apparente , qui a trompé le monde et Abéhrd lui-même , mais qui ne peut tromper le ciel. Elle demande à son ami , plus qu'à son Dieu, de lui donner la force qui lui manque , et termine sa longue lettre par ce passage de saint Jérôme : a J'avoue ma faiblesse : je ne veux point combattre avec l'espoir de vaincre, de peur de perdre enfin la victoire. 2 »
La réponse d'Abélard a pour suscription : A l'épouse du Christ, le serviteur du Christ.*
C'est encore une espèce de sermon en quatre points, où l'on trouve quarante-huit passages de YÈcrilure Sainte , avec deux vers de la Pharsale, et même avec ce vers des bucoliques de Virgile :
Et fngit ad salices , et se cupit ante videri
* Te magis offendere quam Deum vercor : tibi placere amplius quant ipsi appeto.
' Fateor hnbecillitatem : nolo spe victoriœ pugnare , ne perdant aliquando victoriam. ( àdversus Vigilantium. )
1 SPOiXSifi Christi sebyu* ejusdem.
C6 ABÊLARD ET HÊLOISE.
Il y a dans celte lettre des traits singuliers, et dont plusieurs ne peuvent être chastement traduits ; tel est celui où , paraphrasant ces paroles du livre des Cantiques : « Je suis noire , » mais je suis belle: c'est pourquoi le roi m'a aimée et m'a » fait entrer dans son lit. 1 » Abélard explique pourquoi ce roi pouvait plus aimer une femme noire qu'une blanche. 2
Je ne crois pas qu'on puisse trouver dans un commentateur, même dans la facétieuse version de Voltaire, une interprétation plus libre du texte de Salomon. Héloïse était brune. Elle avait écrit à Abélard qu'elle le désirait le jour, qu'elle l'appelait Ja nuit dans sa couche solitaire. Mais, après sa première explication si extraordinaire des mots: Nigra sum, sed formosa, Abélard en donne une autre tout à fait mystique, qui change le roi en époux céleste, la femme noire en pécheresse convertie, e lit en oratoire , les joies de la nuit en prières, et les plaisirs ie l'épouse en pénitence et en tribulations.
Abélard parle encore des dangers qui le menacent. La fureur des moines de Saint-Gildas le fait chaque jour désespérer de sa vie : « Soyez bien convaincue, dit-il, que quiconque me donnera la mort me délivrera de bien grandes peines : j'ignore ce que sont celles qui m'attendent dans un autre monde; mais je sais combien sont terribles celles dont je serai affranchi sur la terre. Cessez, cessez vos plaintes contre moi, elles ajoutent à mes malheurs; et si vous voulez les continuer encore, vous serez plutôt mon ennemie que mon amie. Vous cherchez, dites-vous, par-dessus tout, à m'ètre agréable: il n'en est qu'un moyen, ne me tourmentez plus de votre amour. 3 »
Et il l'exhorte à ne s'occuper , comme lui , que de sa conversion et de son salut.
! Sigra sum , sed formosa : ideo dilexit me rex, et introduxit me in cubiculum suum.
* Et fréquenter aecidit ut nigrarum ca^o fœminarum , quanto eit in aspectu deformior. tanto sit in tactu suavior «: atque ideo earum vouptas seeretis gaudiis quam publias gratior sit et convenientior, et earum viri ut oblectentur magis cas in cubiculum introducunt , quam ad publicum educunt.
8 Me non crucies.
ABÉLARD ET HÊLOISE. 67
!1 rappelle cependant à Héloïse les anciens jours de leur ivresse et de leur amour, mais ce n'est pas pour se complaire (ians ce souvenir ; c'est pour y trouver un grand sujet de repentir et de pénitence : « Souvenez-vous , dit-il , que nous vivions plongés dans les voluptés obcènes ; que, même dans les jours de la Passion du Seigneur, ma passion criminelle était sans frein, et que j'osais, combattant vos scrupules, vaincre vos refus par les chàtimens. l Souvenez-vous qu'un certain jour, dans le réfectoire même du monastère d'Argenteuil, notre intempérance souilla l'asile consacré à la Vierge, mère du Sauveur. » Abélard dit ensuite qu'il a été bien justement puni. 2 11 voit, dans le châtiment que lui fit infliger le chanoine Fulbert , un effet de la clémence et de la grâce divine : a C'est ainsi que Dieu nous a pêches 3 dans les filets de sa miséricorde ,* lorsque nous faisions naufrage dans une mer pleine de gouffres et d'écueils. J'ai plus gagné que je n'ai perdu par la privation de ce qui fit les désordres de ma vie. 3 » Et Abé-
• Flagellis.
• Justissimè et élément issitnè parte Ma corporis summinutus , in qua libidinis regnum erat.
L'ancien et fameux feuilletoniste du Journal des Débats, l'abbé Geoffroy, attaqua un jour de ses sarcasmes Abélard et Héloïse. Dussault, son collaborateur, repoussa, dans le môme journal , l'opinion du critique , et il le fit avec décence et modération. Alors Geoffroy, qui travaillait aussi au Journal des Défenseurs delà Patrie, fit insérer dans oetle feuille un long article, dans lequel , injuriant Dussault, le taxant de mauvaise foi , de défaut d'intelligence, et qualifiant son article de fatras, il l'accusa d'avoir calomnié la verlu en préconisant le vice, et il alla jusqu'à dire qu'en exaltant si foideux amans libertins , Dussault s'était rendu l'apobqiste delà dé bauclie, l'apôtre des mauvaises mœurs , et s'était ainsi associé à la là dicté et à la bassesse d' Abélard. Telle était la justice de la critique et telle son aménité , dans le Journal des Débats , sous le consulat, et avant l'érection de l'empire.
• Xos Dominus piscaverit.
4 Miscrieordiœ suœ retibus.
' Membris his vilissimis quœ , pro summoe turpitudinis exercitio, pudenda vocantur.
68 ABÉLARD ET HÊLOISE.
lard cite encore l'exemple du grand philosophe des chrétiens, Origène, et de ceux qui l'imitèrent pour gagner le royaume des cieux. ' Il dit, en citant Isaïe, que Dieu préfère les eunuques à tous les autres mortels : a Je leur donnerai, dit-il , par » la bouche du prophète, un nom qui ne périra point. 2 »
Toute celte lettre , où se trouvent encore des passages singuliers, est terminée par une prière à Dieu pour son salut et pour celui dHéloïse : « Fais, dit-il , qu'après avoir été séparés sur la terre nous soyons réunis dans le ciel. Adieu dans le Christ, épouse du Christ ! Porte-toi bien dans le Christ et vis pour le Christ. Amen ! 3 »
La réponse d'Héloïse h à cette lettre est loin de lui céder en longueur et en passages de l'Écriture et des Pères ; ils sont au nombre de quatre-vingt-dix-huit t et, parmi ces passages sacrés ou pieux, est une citation de quelques vers de Y Art d'Aimer.
Toujours obéissante, toujours soumise à son époux, la résignation d'Héloïse est entière : elle semble enfin avoir tout oublié, et ne plus écrire et ne plus vivre que comme Abélard l'a exigé.
Elle le prie de tracer, pour elle et pour ses compagnes du Paraclet , l'origine et l'histoire de la vie monastique ; et de rédiger, ce qui n'avait pas été fait encore, une règle , qui ne fût pas , comme celle de saint Benoît , commune aux religieux des deux sexes , mais qui fût applicable aux femmes seulement.
Cette lettre est la dernière que nous ayons d'Héloïse à Abélard , mais c'est moins une épître qu'un traité de la vie monastique ; et , en le lisant , on reconnaît, avec un étonnement où se mêle l'admiration , que le xne siècle n'a eu aucun théolo-
1 Se ipsos castraverunt propterregnum Cœlorum.
■ Eunuchi, si custodierint sabbatha mea, et etegerlnt quœ volui dabo cis in domo mea et in mûris meis locum , et nomen melius à filiis et filiabus. Xomen sempitemum dabo eis, quod non peribit. (Isaïe, 56.)
• Vale in Christo sponsa Christi, in Christo vale, et Christo vive. Amen.
* Elle a pour su&cription : domino speciaxjter , soa siîsgulamtb».
bien plus profond , aucun écrivain plus érudit et plus cloque^ qu'Héloïse.
Dix-huit ans s'étaient écoulés depuis qu'Abélard avait été condamné au concile de Soissons (1121). Dans cet intervalle il avait écrit, il avait enseigné ; et sa théologie , comme beaucoup d'autres, ne paraissait pas exempte d'erreurs.
Sa vie était devenue sans doute moins orageuse , et il n'avait plus à craindre le poison , le fer et les embûches des moines de Saint-Gildas. Mais un autre religieux plus terrible pour lui , le célèbre abbé de Clairvaux, emporté par un zèle ardent, qu'il serait pourtant téméraire de ne pas croire pur et désintéressé, traversa cruellement les dernières années d'Abélard, et lui fit expier, peut-être aussi regretter l'éclat de sa renommée.
Abélard était âgé de plus de soixante ans , lorsque Guillaume , abbé de Saint-Thierry, écrivit à saint Bernard : « Cet » homme recommence à enseigner des nouveautés. Ses livres » passent les mers et traversent les Alpes, On publie , on dé- » fend sa nouvelle doctrine ; elle a même , dit-on , des parti- » sans à Rome. Votre silence est dangereux pour vous et pour » l'Église. Je vous envoie la théologie d'Abélard : il vous craint, » et si vous vous taisez , il ne craindra personne. »
L'abbé de Saint-Thierry cite et réfute, dans sa lettre, treize des hérésies qu'il a trouvées , dit-il , dans le volume d'Abélard. Voici les principales :
Il définit la foi, l'estimation des choses qu'on ne voit pas.
Il dit qu'en Dieu, le Père , est la pleine puissance ; le Fils , une certaine puissance; et que le Saint-Esprit n'est aucune puissance , mais qu'il est l'âme du monde ;
Que l'homme peut vouloir le bien, et le faire par le libre arbitre , sans le secours de la Grâce ;
Que Jésus-Christ, en tant que Dieu et homme, n'est pas une des trois personnes de la Trinité ;
Qu'il ne s'est pas fait homree pour nous délivrer de ta pm-r sance du démon :
ABÉLARD ET HÊLOISE.
Que le démon ne tente l'homme que par des moyens physiques;
Qu'il n'y a de péché que dans le consentement au péché;
Qu'on ne pèche point par la concupiscence, par la délectalion , par l'ignorance , attendu que ce sont des dispositions naturelles. On voit qu'il y a ici quelque affinité entre la doctrine théologique d'Ahélard et la doctrine physiologique du docteur Gall. L'un ne voit point de péché dans ce qu'il appelle dispositions naturelles ; l'autre n'aperçoit pas de crime dans ce qu'il appelle conformation des organes. Le crime n'est reconnu, par le docteur du xne siècle, que dans le consentement ; et par le docteur du xixe, que dans la volonté raisonnée d'agir criminellement. '
On lit, dans la vie de saint Bernard, qu'avant de s'engager dans une lutte avec le vainqueur de tant de rivaux , il le visita , et voulut l'engager à rétracter ses erreurs. Il alla voir aussi Héloïse, et ayant assisté à l'office divin, dans l'église du Paraclet , il fut étonné d'entendre qu'Abélard eût osé faire un changement dans l'Oraison Dominicale, en substituant à ces mots, notre pain quotidien, ceux-ci, notre pain supersubsiantiel. 2 II écrivit à Abélard , qui se justifia par l'autorité de saint Matthieu.
Mais après avoir, dit-on, promis de rétracter les erreurs de sa théologie, fier de son habilité dans l'art de la dispute, Abélard alla trouver l'archevêque de Sens; il accusa Bernard de parler secrètement contre ses livres, et se déclara prêt à les défendre dans un concile où son adversaire serait appelé pour disputer avec lui.
Le concile fut convoqué par l'archevêque, et saint Bernard , invité à s'y trouver, répondit que c'était le défi d'un hérétique dans la cause de la foi. L'éloquent abbé de Clairvaux accusait Abélard de ruse et de fourberie; 3 mais il n'était pas, ajoutait-
4 A l'époque où j'esquissais ce parallèle à l'Athdnée , le docteur Gall y faisait un cours sur son système. * Pancm nostrum supersubstantiaUm.
In sua vcrsullaet calliditate.
il , prépaie à entrer en lice , et il <'cn excusait en exhortant les évoques à se réunir clans un même zèle : « Montrez-vous, mes ■ amis, je vous en prie, : et non seulement mes amis, mais » encore ceux de Jésus-Christ, dont réponse élève sa voix d plaintive vers vous dans cette foret d'hérésies. - »
Pressé de nouveau d'accepter le défi , l'abbé Je Clairvaux s • rendit enfin , et il écrivit au pape Innocent II 3 que le déplais:'* de ce combat faisait couler ses larmes.
Le concile s'assembla le 1 1 janvier 1140. Mais on ne connaît ce qui s'y passa que par les lettres de saint Bernard, comme on ne sait du concile de Soissons que ce qui en est rapporté par Abélard dans le récit qu'il a fait de sa vie. Si Àbélard avait étendu jusqu'à celte époque l'histoire de ses calamités, nous aurUns une version bien différente de celle que je vais donner par extrait, et qui , rédigée par son adversaire, fut envoyée au pape , comme lettre synodale ies évoques du concile.
Le roi de France, Louis VII, <iit le Jeune, était présent, ainsi que Guillaume, comte de Nevers, et Thibaut, comte de Champagne; saint Bernard produisit les propositions incriminées dans la théologie d' Abélard , et Abélard fut sommé de les dénier; ou, s'il les avouait , de les prouver; ou, s'il ne pouvait les prouver, de les corriger, comme étant absurdes, ou plutôt absolument hérétiques.
Ici la lettre synodale laisserait croire qu'après avoir demandé lui-même le combat, Abélard n'aurait pas voulu l'accepter, et que ce champion redoutable à qui le concile de Soissons avait refusé la parole, comme à un homme qui ne pouvait être vaincu dans l'art de la dispute , aurait lui-même refusé de se faire entendre dans le concile de Sens, après l'avoir fait convoquer pour y être entendu. Le caractère connu d'Ane* lard rend cette assertion invraisemblable. Mais, d'un aune côté, comment croire qu'écrivant au chef de l'Église, au nom
* Rogo,
■ In sylva hœresum^ Usb>'4rdi opéra, epist. 5.i
72 * ABÉLARD ET HÊLCISE,
Je tous les pères d'un concile, un saint ail voulu sciepmeiri altérer la vérité!
« Abélard , dit cette lettre synodale, paraissant se délier île d sa cause et user de fuites, ne voulut pas répondre; et quoi- » qu'on lui donnât audience en toute liberté, et qu'il fût en o lieu sûr et devant des juges équitables, il appela toutefois, » très Saint-Père, à votre tribunal , et se retira de rassemblée ») avec les siens. Pour nous, quoique cet appel ne nous parût » pas canonique, néanmoins, par déférence pour le Saint- » Siège, nous ne voulûmes prononcer aucun jugement contre » sa personne. Mais, ayant fait lire et relire plusieurs fois pu- » bliquement les propositions de sa mauvaise doctrine, et t l'abbé de Clairvaux ayant prouvé évidemment, tant par de a solides raisons que par l'autorité de saint Augustin et des auo très Pères, qu'elles étaient non seulement fausses , mais héo rétiques, nous les condamnâmes la veille de l'appel porté o devant vous. ' »
En écrivant qu'ils ont condamné, la veille de l'appel, les évêques du concile veulent faire entendre au Pape qu'ils n'auraient eu garde d'empiéter sur son autorité suprême en prononçant dans une cause dont l'appel aurait déjà été interjeté devant lui. Mais, suivant cette même lettre , Abélard avait déclaré, immédiatement après la lecture des propositions attaquées , qu'il interjetait son appel à Rome ; et , avant toute décision et pour arrêter toute décision , il s'était, en effet, retiré avec les siens. La condamnation des propositions déférées ne fut donc pas prononcée , elle ne put être prononcée la veille de l'appel, puisque l'appel vint, d'après les évêques eux-mêmes, in limine Mis. Faudrait-il entendre que cet appel ne fui formulé et libellé par Abélard qu'après sa sortie de l'assemblée? Mais, dans ce cas , le concile avait déjà reçu la déclaration verbale et positive de l'appel. Le concile n'était pas un tribunal où la forme emporte le fond ; et il eût mieux témoigné sa déférence pour le S int-Siége , ainsi qu'on parut assez
v Fleur y, Histoire ecclésiastique, îi\. l^vtiï, n. 62.
A.BÊLARD ET IIÊLOISB. 73
long-temps le croire à Rome , en ne se pressant pas de prononcer lui-même après celte déclaration de l'appel ! Le concile pouvait au moins accorder vingt-quatre heures à la forme , et attendre au lendemain.
Mais on n'ignorait pas, et je vais le prouver, qu'Abélard avait à Rome beaucoup de partisans parmi les cardinaux ; que plusieurs de ces princes de l'Église avaient été ses disciples, enlre autres Gui de Caslel , qui fut bientôt après intronisé sur la chaire^ponlificale. La condamnation d'Abélard par le Saint- Siège pouvait donc paraître difficile, incertaine; et il fallut beaucoup faire, comme on va le voir, pour obtenir que le pape Innocent II confirmât la sentence que le concile de Sens s'était hâté de prononcer, non la veille de l'appel, mais immédiatement après la déclaration de l'appel.
Cet examen ne sera pas sans intérêt : il s'agit d'un grand procès sur la liberté de penser et d'écrire dans le xne siècle ; il s'agit de deux personnages célèbres mis aux prises, de saint Bernard poursuivant Àbélard , comme Bossuet poursuivit Fénélon. On pourra comparer les temps , les hommes et les moyens; on verra que les hommes ne changent point, parce que les passions sont toujours les mêmes ; que les temps semblent se rapprocher ; que les moyens ne varient que dans les formes. Ainsi, trop souvent le zèle a pris les couleurs du fanatisme, et la piété a fait entendre le langage de l'orgueil et de la haine : tant il y a d'égaremens même dans la vertu ! tant on voit d'abaissemens dans les gloires du monde! tant l'abus des choses saintes est facile ! et tant on n^ut servir mal une religion qui , dans le véritable esprit de l'Évangile, est un lien de concorde et de paix, en en faisant un instrument de guerre, un glaive nu dans la société !
La lettre synodale des évêques du concile de Sens était terminée par une prière instante au Pape de condamner les erreurs d'Abélard, avec défense absolue d'enseigner et d'écrire.
Une autre lettre fut envoyée au souverain Pontife par l'archevêque de Reims et par les évêques de Soissons, de Châlons et d'Arras. Cette lettre fut encore rédigée par saint Bernard,
74 ABÉLARD ET UÉLOISE.
elle est pleine de figures velu:', tentes et d'invectives contre le malheureux Abélard.
Voici la traduction fidèle, presque littérale, d'une troisième épîlrc , qui fut encore rédigée par saint Bernard , adressée à Innocent II par les mêmes évoques, et dont le style pourra paraître aujourd'hui trop violent et trop figuré; mais il faut se rapporter au temps où le saint écrivait :
A noire très Révércndissimc Seigneur cl très illustre Père Innocent, souverain Pontife, par la grâce de Dieu, Samson , archevêque de Reims; Josselin, cvc'que de Soissons; Geoffroy, de Châlons; Alvise , d'Ârras : volontaire hommage d'une soumission duc.
« Nous faisons à vos oreilles , occupées de beaucoup d'affaires, le récit d'autant plus abrégé de celle qui nous a longtemps occupés nous-mêmes, que les détails en sont plus amplement contenus dans les dépêches de l'archevêque de Sens.
» Pierre Abélard s'efforce de renverser le mérite de la foi chrétienne, et se vante de pouvoir comprendre, par la raison humaine, tout ce qui est en Dieu. Il monte jusqu'au ciel et descend dans les abîmes de la terre. 11 n'est rien qu'il pense lui être caché dans les profon leurs de l'enfer et dans les hauteurs du firmament. C'est un homme grand devant ses yeux ,' disputant de la foi contre la foi; qui est ambulant dans les grandes choses 2 et dans les merveilles qui sont au dessus de lui : c'est un scrutateur de lit Majesté divine , un fabricalcur d'hérésies.3
d 11 avait déjà composé un livre de sa Trinité : 4 mais , devant un légat de l'Église romaine , ce livre a été examiné par le feu B (ce qui est le plus facile et le plus court des examens) ;
1 Homo est magnas in oculis suis.
1 Ambulans in magnis.
Scrutatur .Ifajcstatis, hœresum faOricator, xLibrum de sua Trinitate.
Igné examinatus est.
AiJEr.ARD et iiéloise. 7ô
ce livre a clé examiné par le feu, parce qu'on y a reconnu l'iniquité. ! Maudit soit celui qui relèvera les ruines de Jéricho ! Ce livre est ressuscité des morts;2 avec lui se sont réveillées beaucoup d'hérésies qui s'étaient endormies, B et grand nombre de fidèles ont chancelé en voyant leur nouvelle apparition. Déjà ce livre * étend ses rameaux 5 jusqu'à la mer, et ses racines 6 jusqu'à Rome. Ce personnage se glorifie, disant que son livre a , dans la Cour romaine , où reposer sa tête : 7 et voilà ce qui augmente et fortifie sa fureur. 8
» C'est pourquoi, tandis que l'abbé de Clairvaux s'élevait contre lui , en présence des évêques , avec le zèle de la foi et l'arme de la justice , il n'a ni confessé ni dénié ses erreurs. Mais, déclinant le lieu et le juge qu'il avait lui-même choisis9 il a fait appel au Siège Apostolique pour échapper au châtiment et prolonger son iniquité. 10
» Or, les évêques qui s'étaient assemblés pour le juger, déférant au respect qu'ils vous doivent, se sont bornés à condamner les propositions de ses livres, déjà condamnées par les Saints Pères, afin d'arrêter, par un remède nécessaire, la propagation du mal. Et, parce que cet homme entraîne la multitude après lui, et qu'il trouve le peuple docile à sa voix, la néeessilé veut que vous apportiez un prompt remède à cette contagion; car la médecine vient trop tard quand de longs retardemens ont rendu l'invasion du mal plus terrible :
Sero medicinaparatur Cum mala per longas invaluerc mora?.
* Quia Inventa est in co îniquitasJ
* Surrexit à mortuis liber ille.
1 Dcrmierant.
Liber ille.
' Palmites suos.
* Propagines ejus.
1 Ubi caput suum reciinet.
* Furor ejus.
' Quem sibi ipse elegerat.
*• Ut suam prolongaret iniquiiiitevn.
76 ABÊLARI) ET HÉLOISE.
» Nous sommes entres dans celle affaire jusqu'où nous avons osé nous avancer: le reste vous regarde, très bienheureux Père. C'est à vous de veiller à ce que, sous votre pontificat, la détestable hérésie ne ternisse pas, de souffles impurs, la belle face de l'Église. C'est à vous qu'a été confiée , comme à l'ami de l'époux, l'épouse du Christ. C'est à vous qu'il appartient enfin de montrer sa vierge toujours pure aux regards de Y Homme- Dieu. »
Saint Bernard envoya aussi au Pape une relation écrite en soi» propre nom.
s IJ est nécessaire, disait-il, que les scandales viennent ■ : mais si c'est nécessaire , ce n'est point agréable. 2 »
Tel est le début de l'épître :
« Les mauvais livres 3 sont partout lus et répandus : ils volent jusque dans les carrefours.4 Les ténèbres viennent remplacer la lumière dans les villes et dans les châteaux. Ce n'est plus du miel , c'est du poison ; ou plutôt c'est du poison dans le miel 5 qui est offert à tout le monde. On ] rêche un nouvel Evangile aux peuples ; on propose aux nations une foi nouvelle. On dispute des vertus et des vices, non moralement ; des sacremens de l'Église, non fidèlement ; du mystère de la Sainte-Trinité, non simplement et avec réserve.6 Tout est perverti.
» Goliath (c'est Abélard), fort de sa taille et de son armure, s'avance , précédé de son écuyer ( c'est Arnaud de Bresce , son disciple, que saint Bernard avait déjà combattu) ; ils joignent leurs armes et les croient impénétrables. La mouche du l'abeille, qui était en France7 (c'est encore AbéJard), a
1 Necesfeest ut ventant scandale , 1 .Vcccsse, non suave.
* V iraient a folia.
' Volant libri, utinam intriviis non legerentv.% Vcl poilus in melle venenum, ' Sobrie.
' Apis quœ crat in Franc t'a.
ABÉLARD BT HËLOISE. 77
sifflé , * et la mouche ou l'abeille d'Italie 2 (c'est encore Arnaud de Bresce)a répondu à ce sifflement. Elles sont venues ensemble contre le Seigneur et son Christ. 3
Maintenant Abélard et son disciple cessent d'être des mouches et redeviennent des guerriers.
« Ils ont tendu leur arc et préparé les flèches de leurs carquois pour frapper, dans l'ombre , les cœurs droits. L'extérieur de la piété est dans leur nourriture et dans leurs vètemens ; et, pour mieux tromper les hommes, ils se transfigurent en anges de lumière, tandis qu'ils sont des Satans.* Ainsi Goliath avec son écuyer, 5 debout entre les deux armées, crie contre les phalanges d'Israël , et avec une audace d'autant plus grande qu'il sent que David n'est point présent. Enfin, au mépris des docteurs de l'Église, il élève les philosophes par de grandes louanges , et préfère leurs inventions et ses propres nouveautés à la doctrine des Pères, à la foi de l'Église.
» Et tandis que tous les docteurs fuient devant lui,6 il m'appelle, moi le dernier de tous ,7 en combat singulier.8 Enfin , à sa requête , l'archevêque de Sens m'a écrit qu'il convoquait un concile où mon adversaire viendrait soutenir contre moi , ses dogmes pervers. 9 J'ai refusé , et parce que je suis un enfant,10 tandis que c'est un grand et terrible guerrier,11 et parce que je jugeais indigne de soumettre, au raisonnement de la dispute, la raison de la foi humaine. Je disais qu'il suffisait des écrits de mon adversaire pour l'accuser, et qu'au s évêques seuls appartient le jugement des doctrines.
1 Sibilavit.
* Apis de Italia.
' Àdversus Dominum et adversus Christ wn vjns.
* Transfigurant se in angelos lucis . cum suit Satan». ' Ergo Golias cum armigero suo.
* Cum omnes fugiant àfacie cjus.
1 Omnium minimum.
I Ad singulare certatnen, ' Prava dogmata,
" Quia puer sum.
II Vir beUator ab adolescent is..
"8 AHÉLARD ET I1ÊL0ISE.
a A peine mon refus a-t-il été connu qu'Abélard s'est mis à crier plus haut encore; il a appelé la multitude et rassemblé ses complices. ' Je ne m'occupe point de dire ici ce qu'il a écrit contre moi à ses disciples. Il a répandu partout qu'au jour fixé il me répondrait dans la ville de Sens. Ses menaces n'ont pu m'clre cachées. J'ai dissimulé d'abord,2 et je me suis montré peu ému des publiques rumeurs. J'ai cédé enfin au conseil de mes amis, mais non sans regret et sans répandre des larmes.3 Mes amis craignaient que, lorsque tout le monde semblait attendre un grand spectacle ,4 mon absence du concile ne fût un sujet de scandale pour le peuple, et ne rendit plus liantes, chez mon adversaire, les cornes de son orgueil.5
» Afin donc que l'erreur ne prit pas plus de force , si elle restait sans réponse et sans contradiction , je suis arrivé, ru jour convenu , dans la ville de Sens. Outre les évoques et les abbés, on y voyait réunis un grand nombre de personnages pieux , de maîtres des écoles, de clercs lettrés, et le roi était présent.6 J'ai produit, devant mon adversaire ,7 quelques propositions extraites de ses livres. Et , comme on commençait à les lire ,8 ne voulant point les entendre , il est sorti ,9 en appelant des juges qu'il avait lui-même choisis.10 »
Il résulte évidemment de cette relation de saint Bernard , envoyée par lui à Rome , que la sentence de condamnation ne put être rendue la veille de l'appel, comme le porte la lettre synodale des évoques , puisque l'appel précéda la fin de la
1 Congrcgavit complices.
* Dixsimulavi primum.
1 Lie et vix . ita ut fier cm.
* Spcrtaculum.
' Cornua cresecrent.
' Et rex I rœsens erat.
Adversario s tante.
' Cum eœpissent legi.
Notent audire , exivit.
H Appellans ab clectisjudicibM.
lecture des propositions condamnées : ce qui ajouterait à la preuve , s'il en était besoin encore.
g Or, les propositions ayant été examinées par le jugement de tous, ' furent trouvées contraires à la foi et à la vérité.... Mais vous, successeur de Pierre, vous jugerez s'il doit trouver un refuge devant le siège de Pierre, celui qui combat la foi de Pierre. Vous, dis-je, ami de l'époux (le Christ) , vous aurez à délivrer l'épouse (l'Église) de l'approche des lèvres de l'iniquité et de la langue du mensonge.
» Mais, afin que je vous parle plus librement2 avec mon Dieu, 3 considérez, ô mon Père bien aimé, 4 ce que vous devez à vous-même, et voyez la grâce qui est en vous. N'est-ce pas, lorsque vous étiez petit à vos yeux , 5 que le Seigneur vous a établi sur les nations et sur les royaumes ! 6 Et pourquoi le Seigneur vous a-t-il ainsi élevé, si ce n'est pour arracher et pour détruire, et pour édifier, et pour planter ?.... 7 Dieu a suscité dans votre temps la fureur des schismatiques , afin que, par votre puissance, les schismatiques fussent écrasés. • « J'ai vu l'impie élevé au dessus des cèdres du Liban : je suis passé, et déjà il n'était plus. 9 » C'est dans le schisme que Dieu a voulu vous éprouver et vous connaître. Mais, afin que rien ne manque à la gloire de votre couronne, voilà les hérésies qui sont ressuscitées.... Voyez, ô mon Père bien aimé, voyez les renards 10 qui arrach ut 11 la vigne du Seigneur ! Si vous les laissez croître et multiplier, ce que vous n'auiez
1 Judicio omnium examinais.
1 Audacius.
• Cum Domino meo.
' Amantissimc Pater.
1 Cum esses paruulus in oculis tuis.
' Teconstituit super gentes et régna.
'• Nisi ut evctlas et destruas, et tedifices et plantes. 5 Contererentur.
' Vidi impium superexaltatum, et etevatum sicut cedros LiOani: ei (ransivi , et cece non crat. ( Psal. xxxvii, $ 35-36.) 19 Vulpes.
" Demoliuntur.
point exterminé ! fera le désespoir impuissant de vos succès seurs.... Et ces renards ne : ont ni petits, ni peu nombreux, s mais ils sont déjà grands, en force et en nombre, et ils ne seront exterminés 3 que par une forte main , ou par nousmêmes. * »
Ces derniers mots, ou par nous-mêmes , semblent être p:ur le souverain pontife une leçon, et même une menace. La leçon véhémente est partout. On voit avec quelle liberté un moine, dans le xne siècle, osait écrire au chef de TÉglise. De nos jours, un tel langage paraîtrait peu mesuré et même séditieux dans un discours adressé au chef d'une nation par ses représentans.
On peut maintenant comparer la manière de composer et d'écrire des trois auteurs les plus célèbres du xne sièle , saint Bernard , Àbélard et Héloïse. Le style du saint est souvent figuré ; mais ce n'est pas toujours suivant les règles du goût. On ne comparerait peut-être pas aujourd'hui, dans une moitié de page, le même individu à Goliath, puis à une mouche, puis à Satan , puis à un renard.
Pour mieux assurer la condamnation d'Abélard, l'abbé de Clairvaux écrivit encore une fort longue lettre au pape Innocent II : c'est un traité de controverse , une réfutation véhémente des treize ou quatorze propositions si hâtivement condamnées dans le concile de Sens. On y trouve ce portrait d'Abélard :
« Nous avons en France un ancien maître , nouveau théologien , qui, dès son jeune âge , se joua 5 dans l'art de la dialectique, et qui maintenant délire 6 sur les saintes Écritures; qui , tandis qu'il se vante de connaître tout ce qui est dans le tiel et au dessus , tout ce qui est sur la terre et au dessous , ne
* Oitïdquid per vos non fuerit exterminatutn.
* Xonjam parvulœ, née paaculce.
' Exterminabuntur.
4 Vel a nobis.
■ Lusit.
* Insanit,
me semble que s'ignorer lui-même. Il porte son fronl dans les astres ; il scrute les hauteurs de Dieu , et , redescendant jusqu'à nous, rapporte des paroles ineffables qu'il n'est pas permis à l'homme de faire entendre. Prêt à tout expliquer, il prétend rendre intelligible même ce qui est au dessus de la raison, contre la raison et contre la foi ; car qu'y a-t-il de plus déraisonnable que de vouloir aller par la raison au-delà de la raison ? et qu'y a-t-il de plus contraire à la foi que de refuser de croire ce que la raison ne peut expliquer 1 Ces paroles du livre de la Sagesse : « Celui qui est prompt à croire est léger » de cœur,1 » il les interprète ainsi : a Croire promptement, » c'est croire avant de raisonner... Que sert, dit-il, de parler » sur une science, si ce que nous voulons enseigner ne peut » être compris ! » Et il promet à ses disciples de leur donner l'intelligence des sublimes profondeurs des mystères sacrés. Il place des degrés dans la Trinité, des mesures dans la majesté divine, et des nombres dans l'éternité. »
Dans cette épître au pape Innocent, l'abbé de Clahvaux adresse souvent la parole à son adversaire : « Si tu dis cela, lu « es hérétique. s » Il appelle la théologie d'Àbclard sa stullilogie.z II lui prodigue les épithètes suivantes : menton- , blasphémateur, calomniateur , païen , salanique , arien, pélagien, homme de perdition , homme boursouflé et insensé, * etc.
Quelques traits encore suffiront pour faire connaître quelle était l'aménité polémique des théologiens les plus célèbres, cl même celle des saints dans le xne siècle.
8 J'ai horreur de ce qu'il dit de la toute-puissance du Père, de la semi-puissance du Fils , de la non-puissance du Saint- Esprit ; et je pense que cette horreur suffit pour toute réfutalion. Voyez, très Saint Père , quels degrés il établit, ou plutôt quels précipices il ouvre pour la ruine de l'Église !...
» Tu as dit que le Saint-Esprit n'a point de puissance er
1 Qui crédit cito, levis est corde. (Eccles.. 19.) 1 Si hoc dicis , hœreticus es.
' Theologiœ, vcl potins stuitjlogi.ï suœ. ' Insuflans et subsanans.
82 ABÊLÀRD BT nÊF.OISE.
Dieu ; mais c'est comme si tu disais qu'il n'y a point en Dieu de sagesse ou d'intelligence ! et voilà comme le pied de ton orgueil trébuche en voulant renverser : ' l'ange du Seigneur est là 5 pour te pourfendre en deux...3
» Tandis qu'il sue beaucoup 4 pour faire de Platon un chrétien, il prouve qu'il est lui-même un païen...5
» Je passe sous silence ses nombreuses folies ,6 cl je viens à des choses plus graves. Il prétend que le démon n'a de pouvoir sur l'homme qu'autant que Dieu le permet quelquefois ;7 cl que le Christ ne s'est pas incarné pour délivrer l'homme de la puissance du démon. Je ne sais ce qu'il y a de plus intolérable dans ces paroles, du blasphème ou de l'arrogance, de la témérité ou de l'impiété. Je ne sais si la bouche d'où sortent de telles paroles ne serait pas plus justement écrasée par le bâton ,8 que réfutée par ie raisonnement ! Celui dont la main s'élève coîilre tous, ne provoque-t-il pas la main de tous ?... 9
» Tu nous bâtis un nouvel Évangile : mais l'Église ne reçoit point de nouveaux Évangélislcs; et si un ange du ciel venait évangéliser ce que lu enseignes, je dirais : « qu'il soit anallicme ! l0 »
Les formes de la scolaslique ne sont point oubliées par le saint docteur : Tu dis... nous répondons. 1! c Je le conduirai aux prophètes ; 12 mais tu ne crois peut-être pas aux prophètes; viens avec moi île van t les apôtres ! 13 »
1 Iid pes super biœ mit cum irruit
1 UaneU
' Qui tetecei meclium.
' Uuttum sudal.
* Se probat etlinicum.
' Xenias rjus non pauca»
' Xisi forte Deo permittents.
I Justius fustibus tunderctur.
Nonne omni.im in se provocul ma i*4i ' " Anath< ma sit!
" Dicis... respondemus,
II Ad proplulas (c dacam.
1 Veni mecum ad Ajiostolos.
ABÊLARD KT HÉLOISE. 8ô
On trouve dans celte même lellre au souverain ponLfe d'autres aménités de l'école et de la théologie de ce temps : lu me siffles, x lu me gazouilles. 2 Enfin l'abbé de Clairvaux termine sa réfutation par cet avertissement donné au Pape à qui elle est adressée comme une espèce de réquisitoire : « Je ne re- » grelterai point ma peine, et j'en aurai reçu le prix si j'ai fait » connaître l'hérésie nouvelle à celui qui a reçu le pouvoir de » détruire les mauvaises doctrines, et de briser l'orgueil qui o s'élève contre la science de Dieu. »
Cette lellre est un véritable traité, divisé en neuf chapitres Le fond en est solide ; la forme appartient à l'esprit et au mauvais goût du temps. Saint Bernard y joignit quatorze mauvais articles extraits des livres d'Abélard, et cme don Mabillon a publiés en tête delà lellre qui fut apportée à Rome par Nicolas, moine de Clairvaux, ci alors, ou depuis, secrétaire du saint abbé.
En même temps celui-ci, infatigable dans son zèle accusateur, écrivit aux principaux membres delà cour romaine. Une de ses lettres est adressée aux évêques et aux cardinaux en général : a Lisez, s'il vous plaît, dit le saint docteur, la théologie de Pierre; lisez son livre qu'on appelle des Sentences ,3 et celui qui est intitulé : Connais-loi loi-même ,4 et voyez quelle forêt de sacrilèges et d'erreurs ils contiennent ;5 » et il les presse de condamner Abélard par le pouvoir qu'ils ont reçu de fermer la bouche de ceux dont les paroles sont des iniquités. 8
Une autre lettre est adressée au chancelier Emery : l'abbé de Clairvaux lui mande qu'Abélard se glorifie d'avoir eu pour disciples les cardinaux cl les clercs de la cour de Rome ; il dit que ses livres sont entre leurs mains, et qu'ils sauront défendre la doctrine de leur maître.
Dans une autre lettre au cardinal Ives, qui avait été chanoine
Tu mihi subsibilas.
' Garris.
' Scntcntiarum.
' \uscc te ipsum,
1 Quanta silvesrant segete sacrilegiorum atquc trroranu 1 Obstruatur os loquentium iniqua.
de Saint-Victor , à Paris , le saint abbé fait un portrait affreux eTAbélard : il l'appelle moine sans règle, être ambigu ; Hérode au dedans, Jean au dehors; fabricaleur de mensonges, hérétique ; et il termine par l'exhortation au prélat romain de se réunir à ses collègues pour délivrer l'Église de son ennemi
Le cardinal Etienne, évoque de Palestine, le cardinal Gui de Pise , et deux autres qui ne sont pas nommés dans les œuvres de saint Bernard ,* reçurent aussi de l'abbé de Clairvaux des lettres écrites dans le même sens et dans le même style
Voici la traduction de celle qui fut remise au cardinal Gui de Castel , ancien disciple d'Abéîard, et qui devint pape sous le nom de Célestin II.
« Croire que vous pouvez avoir le même attachement pour les erreurs d'un homme que pour sa personne, ce serait vous faire injure ; car celui qui aime ainsi ne connaît pas encore comment il faut aimer. Un tel attachement est terrestre , animal, diabolique; 2 un tel attachement est également nuisible à celui qui aime et à celui qui est aimé.3 Que d'autres jugent leur prochain comme bon leur semble, je ne puis croire de vous que ce qui est voisin de la raison, * que ce qui appartient à la ligne de l'équité. 5 Plusieurs commencent par juger avant d'examiner : moi je ne jugerai pas si une potion est douce ou amère avant de l'avoir goûtée. 6
» Maître Pierre a mis dans ses livres des nouveautés dangereuses. Il dispute de la foi contre la foi, et attaque la loi avec les paroles de la loi. 7 II ne voit rien par image et par emblème;8 mais il regarde toutes choses face à face.9 Il marche
4 EdiL de Habillon, 1690; 2 v. in-f .
1 Talis dilectio terrenaest , animalis , liabt li
Xocens œque cliligcntialque dilecto.
4 Vietnam rationi.
1 Quod ad lineam pertinet ajuititis.
' Ante gustum non judicabo.
' Verbis le gis legem impugnai.
* Per spéculum et œnigmata.
' Facic ad faciem omnia intu. . -;r.
ABÉLARD El HÉL01SE. 85
sur les hauteurs et dans les merveilles qui sont au dessus de lui. il serait mieux pour cel homme qu'il se connût lui-même suivant le titre de son livre : Nosce le ipsum ; qu'il ne passât pas sa mesure, et qu'il fût sage jusqu'à la sobriété. '
« Je ne l'accuse point devant le pape. 2 »
Cette déclaration peut paraître singulière ; mais ce n'est sans doute qu'une figure pour amener ce qui suit :
a C'est son livre, dans lequel il s'est complu, c'est son livre qui l'accuse. 3 »
Mais qui accusait le livre? Et accuserle livre, n'était-ce pas accuser, dénoncer et poursuivre l'auteur?
« Lorsqu'il parle de la Trinité, il sent l'arien; lorsqu'il parle de la grâce, il sent le pélagien; et lorsqu'il parle de la personne du Christ, il sent le nestoiïen. *
» Ce serait douter de votre équité que de vous prier longtemps 5 de ne préférer, dans la cause de Jésus-Christ, personne avant Jésus-Christ. Mais sachez bien qu'il est expédient 6 pour vous , à qui le pouvoir a été donné par le Seigneur, qu'il est expédient pour l'Église du Christ, qu'il est expédient aussi pour cet homme,7 dont la bouche est pleine de malédiction, de fiel et de mensonge, que le silence lui soit imposé.8 »
Dans toute cette correspondance, qui rappelle si bien ces paroles du roi psalmisle : « Le zèle de votre maison m'a dévoré,9 » on remarque, à travers les précautions oratoires, le ton d'aiiforifc qu'un moine osait prendre, et avec lequel il gourmandail les chefs de l'Église romaine.
En poursuivant, avec cette véhémence longue et soutenue,
'- S iperct ad sobrietatem.
1 Ego non eum accuso apud Patrem.
1 Est qui eum accuset liber suus.
* Sapit Arium , etc.
h Si diu vos rogavero.
* Expedit.
' Il i etiam hcminl.
* Ut eisilentium imponatur.
Zelus do mu s iuœcomedit me. (Psal. litdi.
,9f3 ABÉLARD î:T HÊLOISK.
le malheureux Abélard, l'abbé de Clairvaux n'oubliait pas Arnaud de Bresce, qu'il appelait l'écuyer de Pierre, et il écrivait ■ à Tévèque de Constance, pour lui recommander de le faire enfermer : « Car c'est, disait-il , un homme qui ne mange ni ne boit, 2 et qui, comme le démon, n'est affamé cl altéré que du sang des âmes. 3 C'est un voleur de nuit, qui a fait irruption, non dans voire maison, mais dans celle du Seigneur qui pourtant est confiée à votre garde. C'est un loup rapacc, caché sous la peau d'un mouton. Il s'est attaché à Pierre Abélard, et défend loules ses erreurs qui ont été condamnées par l*Cglsse. 11 dévore voire peuple comme du pain. * Ses pieds sont rapides pour verser le sang. 5 Ses dents sonl des flèches et sa larçjuc un glaive acéré. 6 II sera plus expédient de l'enchaîner que de le chasser ; 7 et si les Livres saints enseignent gahitairenient qu'il faut se saisir des renards qui détruisent la vigne du «Seigneur, à plus forte raison un grand loup féroce doit-il être lié, 8 pour qu'il n'égorge pas les brebis du Seigneur. 9 »
Mais il paraît que rarchevèque de Constance ne suivit qu'en partie le conseil de l'abbé de Clairvaux, ei qu'il se contenta de chasser de son diocèse le disciple d'Àbélard ; car la même année (1140) saint Bernard, apprenant qu'Arnaud de Bresce avait trouvé une retraite auprèsdeGui, légatdu pape, écrivit à ce dernier avec un ton d'autorité péremploirc et remarquable:
« Arnaud de Bresce, dont la conversation esl du miel et la doctrine du poison, qui a la tête d'une colombe el la queue d'un scorpion,10 que la Bresce a vomi, que Rome déleste, que
1 Opéra, epist. 195.
* Homo est ncque mandueans , ncqae biben*.
' Solo cum diabolo esuriens et sitiens sanguincm animarum.
* Dévorât plebem vestram sicut escam punis.
1 Veloces pedes ejus ad effundendum sanguincm.
* Cujus dentés arma et sagittœ , et lingua ejus gladius acutug. Ligare potius quam fugare curabit.
■ Multo magis lupus magnus et férus religandus est.
* i\e Christ i irrumpat ovilia , oves mactetet perdat. M Cui caput columbœ , cauûa georpiunis.
ABÉLARD FT HÊLOISE. 87
la France a chassé, que la Germanie abhorre, annoncera cl persuadera tout ce qu'il voudra s'il est le commensal d'un légal du siège apostolique et s'il habile sous le même toit; ce sera un nœud difficile à rompre. l Qui osera s'opposer à votre collatéral? 2 Proléger un tel homme , c'est être rebelle au Pape et aussi à Dieu même* »
On voit que, dans ces âges éloignés, la tolérance était une vertu bien difficile, et qu'alors, dans les matières religieuses, comme de nos jours dans les opinions politiques, de simples nuances faisaient naître des accusations plus violentes et des haines plus vigoureuses que les dissidences les plus tranchées.
Enfin, le pape Innocent H, si long-temps et si vivement pressé par saint Bernard, condamna (1140) les erreurs d'Abélard dans une lettre adressée aux archevêques de Sens et de Reims, à leurs sufïragans, et à son très cher fils dans le Christ, Bernard, abbé de Clairvaux. Le pontife, après avoir dit avec l'apôtre, qu'ainsi qu'il n'y a qu'un Dieu, il n'y a qu'une foi, et que dans celte foi l'Eglise est invariablement assise comme sur un fondement immobile qu'aucun homme ne peut changer ; après avoir rappelé que l'arianisme, le manichéisme et lenestorianisme furent condamnes dans les conciles de Nicée, de Constantinoplc et d'Ephèsc; après avoir déploré les doctrines pernicieuses de Pierre Abélard et de ses disciples; après avoir remarqué, comme consolation a sa douleur, que la France avait produit, sous son pontificat, tant de pasteurs illutres et vigilans, Innocent II ajoute : a C'est pourquoi nous s qui sommes assis, quoique indigne, sur la chaire de saint » Pierre, ayant pris l'avis de nos frères les évêques et les car- » dinaux, nous avons, par l'autorité des saints canons, conb damné les propositions que vous nous avez envoyées, et » nous condamnons tous les dogmes pervers de Pierre, ainsi
■ Funicuius triplex qui difficile rumpltur.
* Vcstro coïlaterali.
' Favcre haie , domino Papœ contradiccrc est , ctiam et Domino Deo.
88 ABÉLARI) HT HÊLOISE.
») que leur auteur, et nous lui avons, comme à un hérétique, d imposé un silence perpétuel ' ; et nous pensons â que tous c les sectateurs de son erreur 3 doivent être séquestrés de 0 l'assemblée des fidèles, et enchaînés * dans les liens de l'ei- » communication. Donné à Latran , 5 le 17 des kalcndes » d'août. »
Telle fut la sentence du pape Innocent II. Mais comme elle ne remplissait pas assez bien le but des ennemis d'Abélard, le lendemain, et non le jour précédent, comme le dit l'abbé Flcury dans son Histoire ecclésiastique, le Pape aggrava la peine qu'il avait prononcée. L'erreur de l'historien est visible: car le Saint-Siège n'eut pu prononcer la veille, sommairement, la détention perpétuelle d'Abélard et d'Arnaud de Bresee, et le lendemain rendre une sentence régulière, motivée, avec beaucoup de considérans, et qui se serait bornée à condamner les erreurs d'Abélard et à lui imposer un silence perpétuel.
La seconde sentence du Pape est conçue dans les termes suivans :
o Par les présentes, nous mandons à votre fraternité 6 que » comme Pierre Abélard et Arnaud de Dresce sont les fabri- » caleurs de dogmes pervers et les ennemis de la foi catholi- » que, vous les fassiez enfermer séparément 7 dans les m >- » naslères que vous jugerez les plus convenables, et que vous » fassiez brûler les livres de leur erreur, 8 quelque part qu'ils » puissent se trouver.9 Donné à Latran, le 18 des kalendes o d'août. »
1 Eique, tunquam hœretico, permet uum silenti%m imposuima;.
5 Censemus.
1 Erroris sui.
1 Innodandos.
1 Datum Laterani.
' Fraternitati vestrœ.
1 1ncludi separatim.
' Libros erroris corum igné comfiurt-
* Ubicumque reperti fuerir.t<
ABÉLAllD ET UÉLOISE. 81»
Et par un posl-scriplum , qui prouve que les copies des deux sentences furent ensemble envoyées par le Pape a saint Bernard, avant que les originaux fussent transmis aux deux archevêques de Sens et de Reims, à qui, comme on Ta vu, elles étaient adressées, il est dit: « Ne montrez ces copies à » personne, 1 jusqu'à ce que les lettres elles-mêmes aient été » présentées aux archevêques dans leur prochaine assemblée » à Paris. »
Il suffît d'avoir lu l'histoire du Quiétisme, pour trouver une ressemblance frappante et singulière dans les moyens qui furent employés, auprès de la cour de Rome, par saint Bernard etparBossuet,afin d'obtenir, l*un, la condamnation d'Abélard, l'autre, celle de Fénélon. Ce sont les mêmes démarches : l'abbé de Ciairvaux envoie son secrétaire, l'évèque de Meaux envoie son neveu pour déterminer et hâter la chute des foudres de l'Eglise sur deux têtes célèbres. Ce sont les mêmes plaintes contre les nombreux partisans qu'avaient, dans la capitale du monde chrétien, le fondateur du Paraclet et l'archevêque de Cambrai; c'est la même activité dans la correspondance : tout se ressemble, tout, excepté le luxe et la violence des injures: mais ces injures tenaient au temps qui sépare les deux époques. Les deux condamnations furent moins obtenues qu'arrachées par des instances vives et persévérantes, où le zèle se montre si apparent, mais où la charité semble rester absente.
xn.
Il paraît que les lettres pontificales, dont une copie avait été, en toute hâte, envoyée à saint Bernard, comme la bulle de condamnation de Fénélon parvint à Bossuet avant d'être transmise aux ministres de Louis XIV, tardèrent à être présentées aux archevêques à qui elles étaient adressées, et qu'Abélard ignora lui-même assez long-temps que Rome l'avait condamné.
Il s'était mis en route pour passer les monts et pour aller suivre, devant le.Pape, l'appel interjeté par lui au concile de
1 Trameripta ista noliU ostendere culquam.
$0 ABÊLâKD et béloise.
Sens, li passait à Cluny, que gouvernait alors Picrre-lc-Vcncrable, et qui était en effet vénéré pour la réunion d'un vaste -avoir à la vie la plus sainte, et par une piété qui n'avait rien de fougueux, rien d'irritante , mais qui brillait d'un doux éclat, telle qu'on la vit depuis dans la relira de Las Casas dans celle de Vincent de Taule, et de l'auteur des Mazimn des Saints.
« Où allez-vous? » dit l'abbé de Cluny au malheureux Abélard dont le cœur était oppressé , le regard plein de tristesse et le front soucieux. — Je suis, répond-il , persécuté par les hommes qui me traitent d'hérétique, et je vais à Rome pour me justifier. — Allez, reprend l'abbé, le Pape vous rendra justice et vous absoudra, s'il en est besoin. »
Lt il l'invita, il le pressa de se reposer dans son monastère ; car Abélard, dont la santé était altérée, voyageait à pied comme les apôtres, et alors il avait plus de soixante ans.
Tandis qu'il était encore à Cluny, l'abbé de Citeaux, nommé Raynard, vint et, se concertant avec Pierre-lc-Vénérable, proposa de réconcilier Abélard avec l'abbé de Clairvaux. Abélard se laissa persuader. Sa fierté, qui résistait à la haine de ses ennemis, tomba devant la mansuétude d'un vieillard. Il avait résisté aux menaces, il céda aux prières. L'abbé de Citeaux le conduisit vers saint Bernard. Il apprit que Rome l'avait condamné, et alors il se désista de son appel : il se soumit comme Fénélon , et promit de se rétracter.
Les deux ennemis se réconcilièrent.
Abélard revint à Cluny. Là, louché des avis paternels de îMerre-le-Vénérable, il résolut de quitter le tumulte des écoles, et d'achever en paix, dans ce monastère, une existence si pénible et si traversée.
L'abbé de Cluny écrivit à Rome et obtint, sans difficulté, pour Abélard, la permission de passer, dans son monastère, le reste 'rime vie que le bon abbé ne jugeait pas devoir être désormais d'une longue durée.
Abélard vécut encore deux ans, édifiant tous ceux qui le virent par son humilité et par sa pénitence.
4BÉLARD ET HÊLOISE. M
C'est à Cluny qu'il écrivit son apologie cl sa confession de foi.
Il y soutient que les articles de sa théologie, qui ont été condamnés par le concile de Sens et par le Saint-Siège, lui ont été imputés par une très grande ignorance ou par méchanceté. l a On connaît, dit-il, ce proverbe : Il n'est rien de si sagement dil qui ne puisse être mal interprété; et, comme le remarque saint Jérôme: Celui qui écrit beaucoup de livres est soumis à beaucoup de jugement. 2 J'ai enseigné publiquement dans un grand nombre d'écoles: j>.i voulu avoir plutôt des juges que des disciples. Fils de l'Eglise, je rejette tout ce que l'Eglise rejette, et j'admets tout ce qu'elle admet. Mais si j'avais raisonné sur la Trinité, comme on m'accuse de l'avoir fait, je me confesserais non seulement hérétique, mais encore hérésiarque » (c'est à dire auteur ou chef d'une hérésie).
Il se justifie sur toutes les propositions qu'on lui a imputées , répète-l-ii plusieurs fois, par malice ou par ignorance, 3 et qu'il nie absolument se trouver dans ses ouvrages. C'est ainsi qu'on a vu depuis les disciples de Jansénius soutenir qu'on chercherait en vain , dans le livre de cet évoque , les cinq fameuses propositions condamnées par labuile Unigenitus.
Le plus impartial des écrivains ecclésiastiques, l'abbé Flenry, convient lui-même que, si on trouve, dans les écrits il'Abélard , la plupart des erreurs qu'on lui reprochait, on y trouve aussi les propositions contraires ; car , ajoute-t-il , il n'est pas toujours d'accord avec lui-même. Mais c'était là ce qu'il eût fallu que reconnussent, en le poursuivant, ses accusateurs. Pourquoi ne citer d'un écrit que ce qui paraît blâmable, en isolant le passage incriminé de ce qui le précède ou de ce qui le suit? Et quand l'antidote est à côté du poison, pourquoi n'extraire que le poison? Mais il paraît que celle méthode funeste a été trop suivie dans tous les temps.
1 Mi'iiiœ vel ignyrantice maximec.
1 Oui multos scribit libros , multos sumitjudicei
5 Per malitiam vel içnorantiam.
92 ABÊLARD ET 11ÉL0ISE.
Pierre-le-Yénérable nous fait connaître, dans ses œuvres, les derniers temps et ia mort d'Abélard. Dans une lettre que cet abbé écrivit à Héloïse , ■ après avoir fait un grand éloge de l'érudition et de la piété de celte femme célèbre, il ajoute , en parlant de l'infortuné qu'il avait recueilli , qu'il avait consolé : « Je ne me souviens pas d'avoir vu son pareil en humilité. Je » l'obligeais de tenir le premier rang dans notre nombreuse » communauté , mais il paraissait le dernier par la pauvreté » de son habit. Quand, dans nos cérémonies, il marchait défi vant moi, suivant la coutume, j'admirais qu'un homme » d'une si grande réputation pût s'abaisser ainsi. Simple dans » sa nourriture comme dans ses vètemens, il condamnait , par » ses discours et par son exemple, non seulement le superflu , d mais ce qui n'est pas d'une nécessité absolue. Il lisait con- » tinuellement; il priait souvent; il gardait un silence per- » pétuel , si ce n'est quand il était forcé de le rompre, dans les n conférences ou dans les sermons qu'il faisait à la commu- » naulé. Presque tous les jours il offrait le saint sacrifice , défi puis que , par mes lettres et par mes sollicitations , je l'avais » réconcilié avec le Saint-Siège. Enfin , il n'était occupé que d de méditer ou d'enseigner les vérités de la religion ou de la d philosophie.
)) Il avait ainsi vécu quelque temps a Clnny, lorsque, voyant i que ses infirmités augmentaient, je l'envoyai respirer un air >: plus salubre dans la plus agréable situation de la Bourgo- » gne, au prieuré de Saint-Marcel, près de Chàlons-sur-Saône. » Il y continuait ses lectures et ses exercices pieux, lorsqu'il » fut attaqué d'une maladie qui ne laissa bientôt aucune es- » pérance de le conserver. Tous les religieux de ce monastère » ont été témoins avec quelle grande piété il a fait sa confes- » sion de foi , puis celle de ses fautes ; avec quelle sainte aspi-
1 Liv. iv, episL 21.
ABÉLARD ET UÊLOISE. (»5
» ration vers Je ciel il a reçu le viatique des mourans. (."est » ainsi que le docteur Pierre a Uni ses jours. »
L'abbé de Cîuny joignit à cette lettre une épitaphe qu'il avait faite pour Abélard, et qui marque sa mort au 21 avril
Dans cette épitaphe, qui est en vers, Pierre-le-Vénérable appelle celui qui fut l'amant d'Héloîse , le Socrate des Gaules, le grand Platon de l'Occidcnl , noire Arislole; il le tYit égal ou supérieur aux logiciens de tous les temps; et il ajoute : connu dans l'univers comme le prince des écoles; génie varié, subtil et pénétrant, qui pouvait tout surmonter par la force du raisonnement et par l'art de la parole : tel était Abélard. l
Il faut, pour apprécier ce magnifique éloge, le voir donné à un mort, sans autre intérêt que celui de la vérité, par un des hommes les plus savans , les plus pieux et les plus illustres du xne siècle. C'est en se livrant à celle considération qu'on pourra juger ce que fut, sinon le génie, du moins la renommée d'Abélard.
On trouve de semblables éloges dans un grand nombre d'auteurs contemporains, ou qui vécurent, dans le siècle suivant, en France, dans la Belgique, en Allemagne et en Italie.
Montaigne, dans le xvie siècle, disait: «C'était une âme » fière et qui montrait un beau visage en tout sens; une âme » à la vieille marque , et qui eût produit de grands effets si sa » fortune l'eût voulu, ayant beaucoup ajouté à ce riche natu- » rel par la science et l'élude. »
Les écrivains de cette époque ne nous font point connaître quelle fut la douleur d'Héloïse lorsque la funeste nouvelle de \i mort d' Abélard arriva au Parade t.
On voit par une lettre qu'elle écrivit à Pierre-le-Vénérable ,
1 GalliarumSocratiS , Plalo maxnnus Hcsperiavum , \ostcrAristoteles; logicis quicumque fucrunt dut par aut melior ; studiorum cognitus crût Prlnceps; ingenio varias , sabttlis et accr ; Omniavi superans rationis et arte loquendi: Abclardus crat , etc*
94 ABÊLAKD ET HÉLOISE.
et par la réponse de ce dernier, qu'elle demanda le corps de son époux pour l'ensevelir au milieu des lombes de son monastère, où elle-même devait reposer avec lui. Cette triste dépouille lui fut envoyée secrètement, ! mais plusieurs mois après la mort d'Abélanl. Le vénérable abbé de Cluny vint lui-même célébrer les obsèques et prononcer un éloge funèbre. « Votre j> présence, lui écrivait Héloïse, m'a doni c de la force. Dai- » gnez m'envoyer, par écrit, et munie de votre sceau , l'abso- » lution de mon maître, afin qu'elle soit suspendue dans son » sépulcre. 2 »
C'était, dans ce siècle, un usage de donner aux morls l'absolution qu'on ne donne aujourd'hui qu'aux vivans ou aux mourans. Pierrc-le-Vénérable répondit, dans une lettre pleine d'une charité tendre : «Je vous envoie, comme vous l'avez » désiré , l'absolution de maître Pierre, écrite et scellée ; 3 » et il joignit à cet envoi celui d'un don , pareillement écrit et sigillé, de trente messes qui seraient dites à l'abbaye de Cluny, après la mort d'Héloïse , et pour le repos de son âme. Héloïse , dans sa douleur, cl croyant sa mort prochaine, avait aussi demandé ce funèbre présent.
Voici la traduction littérale de l'absolution d'Abélard :
a Moi , Pierre, abbé de Cluny, qui ai reçu Pierre Abéiard » pour moine de Cluny, et qui ai accordé à l'abbesse Héloïse/ -o et aux religieuses du Paraclet, son corps que je leur ai en- » voyé clandestinement ,5 je l'absous selon mon devoir ,6 par » l'autorité de Dieu et de tous les saints, de tous ses péchés.»
Sans imiter ici le fameux critique Le Clerc, tui dit qu'on pourrait demander l'exhibition du pouvoir que l'abbé de Cluny avait reçu du ciel pour absoudre les morts, contentons nous, en faisant connaître l'esprit du temps, de louer, d^ns
* Furtim.
J Ut srpu'cro ejus snspeiidatw. 1 Scriptam et tigiitalam.
' Heloissie.
'Furtim.
4 Pro officie.
ce bon abbé, la charité vraimt-.it évangélique qui lui mérita le surnom de Vénérable, et regrettons que le savant Manillon,
éditeur de saint Bernard, ait trouvé beaucoup trop exagérés les éloges que l'abbé de Cluny donne à Abélard dans la première lettre qu'il écrivit à l'abbesse du Paraclet.
On sait peu de chose d'Héloïse depuis celte époque.
Héloïse vécut encore vingt et un ans.
Elle était en correspondance avec les papes et avec les évoques.
Une bulle d'Innocent II, le même qui condamna Abélard, avait défendu , à qui que ce fût , de troubler le Paraclet, d'enlever ses biens, de se permettre contre ce monastère aucune vexation; et, pour prix de ce privilège accordé par l'Église romaine, le pontife mandait à Héloïse : « Vous paierez, tous » les ans, six écus à notre palais de La Iran. • »
Par une autre bulle, le même pontife avait concédé à Héloïse le privilège de ne pouvoir être molestée par révoque dio césain, ou par toute autre personne; et, pour celte faveur, Héloïse devait encore payer, à Rome, tous les ans une obole d'or. 2
Le pape Eugène, dans une bulle de Tan 1147, mit sous la protection de saint Pierre, cl sous la sienne, les champs, les vignes, les bois, les prés, les moulins, les eaux, les décimes, et tous les biens du Paraclet, moyennant la même redevance annuelle d'une obole d'or. Celte bulle est curieuse en ce qu'elle contient un très long dénombrement de plus de cent donations qui avaient été déjà faites à cette abbaye, avec les noms de tous les donateurs.
D'autres bulles des papes Luce, AnasUse. Adriep. ^em»- re, confirmèrent de nouvelles donations ou de nouveaux pri-
Sex nummos quotannis Lateranensi palatio pcrsolvetis, Unumobolum aureum quotannis pcrsolvetis
OC ABÈL1RD ET BÉLOlSE.
viiéges, parmi lesquels on remarque celui de pouvoir enterrer, gratuitement , les pauvres dans le cimetière du Paraclet. La demande d'un tel privilège fait connaître ce qu'il y avait de tendre et de philanthropique dans la piété dTIéloïse, et doit Thonorer dans notre âge, où de pareils privilèges ne sont pas demandés par les congrégations.
Parmi les auteurs contemporains qui nous font connaître Héloïse , « celte noble créature qui, dit M. Cousin , aima comme o sainte Thérèse, écrivit quelquefois comme Sénèque, et dont » la grâce devait èlre irrésistible, puisqu'elle charma saint » Bernard lui-même,1 » je ne citerai que Pierre-îe-Yénérable. Il écrivait à celte illustre victime de l'amour : « Vous avez » vaincu en savoir toutes les femmes, et vous avez surpassé o presque tous les hommes. 2 »
Héloïse lisait les livres saints en grec et en hébreu.
Elle les lisait aussi philosophiquement, comme on le voit par les xlii problèmes dont elle demanda la solution à Abélard, et qu'on trouve dans les œuvres de ce dernier.
Je ne citerai au'un petit nombre de ces problèmes.
Après avoir rappelé ces paroles de l'Évangile : a Comme Jod nas fut trois jours et trois nuits dans les entrailles de la baf> leine, ainsi le Fils de l'homme restera trois jours et trois nuits » dans le sein de la terru, » Héloïse calcule les heures qui se sont écoulées depuis Yemisil spirilum, ou le dernier soupir du Christ dans sa passion , jusqu'au moment de sa résurrection ; et elle trouve que le Christ n"a réellement passé qu'un jour complet et qu'une nuit entière chez les morts. — Abélard répond que, par les paroles évangéliques, il ne faut pas entendre l'intégrité d* trois jours et de trois nuits : car le prophète Jonas étant lui-même sorti de la baleine le troisième jour, ne passa dans le ventre du cétacé qu'un jour entier et une nuit entière.
Héloïse eût pu demander encore pourquoi le Christ est sou-
Inlrotuction aux œuvres inédites d" Abélard, Pcne v'.ros universos superastL
A15ELARD FT DÉLOISË. 07
vent appelé dans l'Écriture le Fils de l'homme, puisqu'il est partout établi que son incarnation fut purement spirituelle, en sorte qu'il semblerait ne pouvoir être dit que fils de la femme. — Mais Abélard aurait sans doute répondu que l'homme est un nom général , qui comprend aussi la femme : et c'est ainsi qu'on dit les hommes pour le genre humain qui embrasse les deux sexes.
Dans les autres problèmes, Héloïse expose les divergences et les contradictions qu'elle croit remarquer dans les Évangélistes, ainsi que les difficultés ou l'obscurité que présentent divers textes sacrés.
Elle ne comprend pas pourquoi Dieu dit qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour la présence d'wn pécheur pénitent que pour celle de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas eu besoin de faire pénitence. « Dieu aimerait-il mieux, dit-elle, un » méchant converti que quatre-vingt-dix-neuf sages qui au- » raient persévéré dans la vertu ? »
On voit que les sept béatitudes ont embarrassé Héloïse, surtout celle qui promet aux pauvres d'esprit le royaume des cieux.
« Que signifient, dit-elle, ces paroles : Ce n'est pas ce qui n entre dans la bouche, c'est ce qui en sort qui souille l'homme. s Serait-il donc permis de manger sans péché ce qu'on aurait » volé!
» Que veut dire saint Luc, en recommandant de ne point » redemander son bien à celui qui Ta enlevé? *
» Pourquoi trouve-t-on , dans les quatre Évangélistes , quatre » versions dissemblables des mêmes paroles que Jésus dut « adresser à Pierre, sur le chant du coq et sur les trois renî» » mens de l'Apôtre?
» Pourquoi saint Marc dit-il : Aujourd'hui, dans celle nuit ,' n quoique la nuit ne soit jamais dans le jour?
« Quel sens faut-il donner à ce passage : Vous ne jurerez pas
' l'A qui aufert, quœ tua sunt, ne répétas. 1 Uodie in hac nocte.
08 ABÉLARD ET flÊLOÏS!:.
» par votre tête, parce que vous ne pouvez faire qu'im seul de » vos cheveux soil blanc ou noir. Est-ce donc que si Ton avait » ce pouvoir, il serait permis de jurer par sa tète? »
Héloïse demande encore ce que veut dire l'Apôtre, quand il recommande de prier sans cesse. *
Voici un autre de ses problèmes : a Pourquoi saint Paul b distinguc-t-il l'esprit de l'âme, en disant, dans sa première » épître aux Thessaloniciens : Ut inlegcr spirilus rester et f) anima? Qu'est-ce que l'esprit, si ce îfesl Pâme? Qu'est-ce » que Pâme, si ce n'est un esprit? Y a-t-il deux âmes ou deux n esprits dans un seul homme? » — La réponse d'Abelard peut ne point paraître concluante : « L'esprit, dit-il, c'est la » raison; l'âme, c'est la volonté. Or, il y a raison et volonté d dans l'homme ; donc il y a dans l'homme une âme et un es- » prit.» Mais qu'est-ce que la raison sans la volonté? et, comme le dit Héloïse, qu'est-ce qu'une âme qui n'est pas un esprit? Le problème de la savante abbesse est donc mal résolu. On voit qu'elle avait appris de son époux à traiter philosophiquement les matières théologiqucs , et même que le disciple se montre mainlefois plus avancé que le maître.
Le quarante-deuxième et dernier problème d'Héloïse est une question de métaphysique très subtile: « Nous vous demand dons, dhvelle, si quelqu'un peut pécher en faisant ce que » Dieu lui a permis ou même lui a commandé de faire? » — Abélard trouve celte question embarrassante et diflicile ; 2 et sa réponse est une longue dissertation théologique, sur le crescite et multiplie amini, un peu à la manière du jésuite Sanchez dans son in-folio sur le mariage.
Héloïse, première abbesse du Paraclet, en fut aussi le législateur. Elle composa des constitutions avec des actes additionnels. Je citerai quelques traits des statuts: ils suffiront pour donner une idée du reste.
1 Sine intermiss ione.
' Ouœstione gravi oulsmnur,
ABÉLARD ET IIÉLOISE. 99
« Nus vèleniens sont humbles cl simples, faite de peaux if agneaux, de laine cl de lin.
» Noire nourrilure consiste en légumes, sans viande. Nous mangeons {tins rarement du lait, des œufs, du fromage et du
poisson quand on nous en donne. Notre dîner se compose de deux polages; le repas du soir, d'herbes, de fruits, ou de quelque chose de semblable, si on peut se le procurer ; et, quand ces alimens nous manquent, nous «n supportons la privation sans murmure. »
Comme le Paraclet avait reçu de nombreuses donations, il faut croire qu'IIéluïse distribuait aux pauvres presque tous les produits de l'abbaye, sans trop s'occuper de réserver pour elle et pour ses compagnes les plus simples alimens de la vie.
« Après none, nous prions pour les morts; nous entrons au réfectoire et nous buvons de l'eau. * »
On voit, dans le chapitre des offices de la nuit, combien la vie des religieuses du Paraclet , toujours réglée au son de la cloche, était également dure et monotone. Héloîse et ses compagnes se couchaient sans se déshabiller, sans même délier le cordon qui leur servait de ceinture. 2 Mais il leur était permis de lire ou de travailler dans leur lit. Le jour, aucune sœur ne pouvait s'asseoir dans le cloître sans vaquer à la lecture ou à quelque travail.
Quelques autres articles portent ce qui suit '
« Aucune religieuse ne peut ni donner, ni recevoir, ni garder quelque chose, sans la permission de l'abbesse ou de la prieure.
» Si une sœur converse est trouvée causant avec un laïque, elle ne pourra plus devenir religieuse professe, et restera dans son premier étal.
» Si une sœur est surprise dans les faiblesses de la chair, elle doit aussitôt être chassée du monastère; et si elle obtient
Postnonam ,agimus pro defunctis; indè ingredimur refeetorium :i bibimus aquam.
* / cstilœ et cinciœ jacentes.
100 ABÉLARD El BÉLOISE.
miséricorde et rentre dans le cloître , elle ne peut jamais reprendre le voile: mais, revêtue d'habits grossiers, elle sert comme servante. S'il y a de sa part rechute, son exclusion sera irrévocable.
» Si une sœur sort de l'enclos du monastère, elle sera mise au pain et à l'eau, le sixième jour de chaque semaine, pendant toute une année. »
Héloïse avait fait entrer dans ses statuts un grand nombre de canons des conciles, de décrets des papes, et quelques passages des Pères sur la vie monastique. Je ne citerai que le quatorzième canon d'un concile de Grenade, déclarant analhème toute religieuse qui tond ses cheveux pour l'amour de Dieu ; ' et le troisième canon d'un concile de Rouen, qui veut qu'une sœur, surprise avec un clerc ou avec un laïque, soit vivement fustigée.2
Ainsi, comme on le voit, ce n'est pas Héloïse savante et philosophe, c'est Héloïse pénitente qu'on retrouve dans ses constitutions claustrales. On remarquera qu'elles durent être soumises à Abélard, et même être en partie son ouvrage, et que le sentiment des premiers désordres de la vie des deux amans rendit sans doute plus rigides et plus austères les règles du Paraclet.
On ne sait pas assez que si Abélard fut le premier poète français de son temps, Héloïse en fut le meilleur poète latin : c'est le témoignage de plusieurs auteurs contemporains, entre autres, de Hugues Métel , de Toul, cité par don Mabillon dans son édition des OEuvres de saint Bernard. 3 Madame de Yannoz, qui a rédigé l'article Héloïse dans Ja Biographie universelle, dit avec raison : «C'est un personnage du xne siècle que
1 Si qua mulier, propter divinum cultirm. , ut œstimat, crines , attoniUt, quos < i Deusad subjectionis memortam tribuit ... anatkema ait. * Acriter verberibus cocrccatur.
1 Note >ur répitre 278.
ABÉLARD ET UÉLOfSE. 10J
» nous connaissons le plus, mais non le mieux. » Et Ton doit regretter que madame de Yannoz ne se soit pas elle-même attachée à le faire mieux connaître.
Mais les monumens ont la ulunart disparu. E. ae reste aucune des nombreuses chansons d'Abélarû oui Turent si célèbres, si répandues dans Paris et dans toute la France oui ne purent devoir leur popularité qiï a ia langue nationâ.e encore informe, mais vulgaire, dans laquelle le poète les écrivit. Il ne reste rien des poésies dHéloïse, rien des premières lettres des deux amans. Les moines-copistes ont pieusement négligé de les recueillir. Elles ont péri : et les témoignages d'Héloïse, d'Abélard et de quelques auteurs contemporains en conservent seuls la tradition.
JLYII
Depuis plus de vingt ans Abélard n'était plus, lorsqu'Héloïse mourut, le 17 mai 1164, âgée de soixante-trois ans. Elle est inscrite dans un vieux calendrier français du Paraclet, en ces termes : Hélojsse, mère et première abbesse de céans, de doctrine et de religion très resphndissanle.1
On peut remarquer qu' Abélard et Héloïse atteignirent le même terme dans le cours de leur vie ; car on lit encore dans le calendrier du Paraclet : Maistre Pierre Abélard, fondateur de ce lieu, et instituteur de sainte religion, trespassa lecl\ avril, aagé de lxiii ans. Il avait donc au moins vingt ans de plus qulléloïse.
On trouve, dans de vieilles chroniques, qu'Héloïse, sentant
Héloïse est dite tantôt fille, tantôt nièce du chanoine Fulbert ; quelques auteurs lui donnent pour père un autre chanoine de Paris, nommé Jean ; d'autres disent qu'elle tenait, par le sang ou par les alliances, à la maison de Mnnfmorency. Ces diverses opinions ont été émises, mais les deux dernières sont sans autorité historique, tandis qu'Héloïse est dite nièce de Fulbert par Abélard, dans ie récit qu'il a fait de ses calamités [Ilistoria calamltatum), et par l'ancien calendrier du Faraclet qui, rapportant la mort de Fulbert, le dit oncle d'Héloïse [Heloîssœ avuiiculum ).
102 ABÉLARD ET DÉLOISE.
sa fin approcher, ordonna que son corps lu! enseveli avec celui de son époux ; que le cercueil d'Abélard fût ouvert, et que le mort, élevant les bras, reçût la morte, l'embrassa et la serra sur son sein.1
« Ce prodige, » dit un ex-abbé de la Trappe, don Gervaise, dans sa Vie d'Abélard ,2 « ne paraîtra pas digne de la croyance » des esprits forts; cependant il n'est pas sans exemple. Saint » Grégoire de Tours en rapporte un semblable : 3 il dit qu'un » sénateur de Dijon, nommé Hilaire, après avoir vécu dans » une parfaite union avec son épouse, leva ses mains pour » l'embrasser, lorsque, quelques années après, on la mettait » dans le même tombeau. Semblable chose arriva du temps » de Tertullien : il en rapporte l'histoire fort au long dans son » Livre de l'Ame. »
Don Gervaise aurait dû commencer par établir l'authenticité des preuves qu'il allait donner ; car, où faudrait-il chercher la vérité, si l'on adoptait la méthode de ne prouver le prodige ou l'erreur que par d'autres erreurs ou par d'autres prodiges?
Mais don Gervaise n'a garde de révoquer en doute ce merveilleux embrassement. aAbélard, dit-il, laissa à toute la » postérité un exemple inimitable de la fidélité de l'amour » conjugal jusqu'après sa vie, et fit connaître que le pariait » amour est plus fort que la mort, puisque dans leurs per- » sonnes il ne fut pas éteint par la mort même. Subsistant d dans le tombeau, il doit donc continuer dans le ciel d'une ) manière infiniment plus noble et plus élevée. »
Il est encore parlé de l'espèce de résurrection d'Abélard Jans l'épilaphe qui fut mise sur le tombeau d'Héloïse. On y compare son époux au phénix qui renaît de ses cendres.4
Mn œgritudine posita prœcepii ut, mortua, intra mariti tumulnn ponerctur ; et sic cadem defuncta, ad tumulum apertum deportaia , maritus cjus qui , mullis diebus ante eam , de f une tus fucrat , clevatis Oraccltiis eam recepit , et ita eam amplexatus braceliia sua strinxit. {(jmox., Turon., Quercet, in no t., adepist, Abclardi, pag. 1193.)
1 Tome II, page 325.
1 I) gloria confcssorum,c. '.^-.
1 3fi Abelarderedivive, tili ipti tuisque cineriba» Phénix.
ABÉLARD ET ÏÏÉLOISE. 103
On lit, dans la Gaule chrétienne,1 qu'en Tannée 1497, Catherine de Courcellc, dix-seplième abbesse du Paraclet, fit transporter, du cloître de ce monastère dans Tégiise , le tombeau des deux amans. Elle voulut qu'on ne séparât point leurs cendres; et, comme le dit l'historien trappiste, «personne » n'a osé séparer ce que la nature et la grâce avaient joint d par des liens si merveilleux. » En 1G30, Marie de La Rochefoucauld, vingt-troisième abbesse du Paraclet, fit transférer ce tombeau de la nef dans le chœur.
Alors , après plus de cinq cents ans , les os des deux époux furent trouvés entiers, distingués, déposés dans les deux côtés d'un même cercueil, séparés par une lame de plomb; rapprochés l'un de l'autre, et c'est dans cet état qu'ils ont été trouvés dans les premiers temps de la révolution française. Relleforesl s'est donc trompé lorsqu'il assure, dans sa Chronique de France, que les restes d'Abélard avaient été déterrés, brûlés et les cendres jetées au vent. Don Gervaise loue la piété qui a respecté le tombeau des deux époux. «Il semble, dit-il, » que Dieu eût gravé fortement dans le cœur de ces illustres » abbesses ces paroles de son Évangile : Que les hommes ne » soient pas si hardis que de séparer ce que Dieu a uni.2 »
Une autre épitaphe d'Héloïse en quatre mauvais vers latins,8 qui paraît avoir été composée dns le treizième ou quatorzième siècle, est un monument de la basse latinité. Don Gervaise a prétendu la traduire en neuf lignes rimées, qui sont encore inférieures à l'original. *
1 Gallia Christ., tome IV, page 708.
* Quod Dcus eonjunxii liomo non separct. ( S. Matth., c. xix . > i.
Hoc tumulo abùatissajacct prudens Heloissa. Paraclitum statuit , cum Paraclito requiescU. Gaudia sunctorum sua sunt super alto, polorum \osm rilis precibusque suis exaltet ab imte.
Cy-git relie savante abbesse,
Héloïs» est son nom;
De ce lieu d'oraison La fondatrice et la maîtresse , etc.
Les religieuses du Paraelet honorèrent dignement, pendant plusieurs siècles, la mémoire de leur savante fondatrice, en célébrant, tous les ans, le jour de la Pentecôte, l'office divin dans la langue grecque dont Héloîse avait donné le goût à ses compagnes qui en transmirent renseignement.1 Or, dans aucun des nombreux monastères d'hommes, qui couvraient alors la France, si ce n'est à Saint-Denis, cet exemple n'eût pu être imité.
J'ai fait connaître tout ce qui nous reste d'Héloïse, c'est à dire trois longues lettres à Abélard, deux lettres à Pierre-le- Vénérable, les quarante-deux problèmes théologico-philosophiques, et les constitutions du Paraelet. Les deux premières lettres à Abélard offrent le tableau le plus énergique de ce que l'amour peut avoir d'empire et d'égarement dans la solitude ; la troisième lettre est un savant traité sur la vie monastique. Les poésies latines d'Héloïse ne sont pas venues jusqu'à nous.
Il ne reste rien des nombreuses poésies erotiques qu'Abélard écrivit en vers français, et qui étaient chantées en diverses contrées, comme lui-même nous l'apprend dans la relation de sa vie , et comme Héloîse le rappelle dans ses lettres.
Les journaux (juillet 183S) ont annoncé qu'on venait de découvrir, dans la bibliothèque du Vatican, un manuscrit d'Abélard conlenant plusieurs chansons de sa composition, et notées suivant la musique de son époque ; qu'un savant s'occupait de les accommoder au style moderne (c'est-à-dire de les défigurer), et qu'un Allemand, résidant à Rome, se chargeait de les publier. 2 Mais ou la découverte est fausse, ou jusqu'à ce jour elle est restée sans résultat connu.
Quelques auteurs ont voulu attribuer à Abélard le fameux Roman de la Rose, et ils ont prétendu qu'il avait peint Héloîse dans le personnage allégorique de Beauté. Bussi-Rabulin avait
* Aubert Le Mire , de Scriptoribus ecclcsiasticis, page 165.
* Courrier Français du 20 juillet 1838.
ABELARD KT UÉLOISE. 10,1
adopté cette opinion ; il fait ridiculement écrire, par Héloiie à Abélard : « Personne ne badine comme vous; il n'y a que » vous qui sachiez louer. Celle jolie rose en sera une preuve » et un modèle dans la postérité. »
Bayle a cru inutile de combattre celle opinion. Mais l'abbé Tricaud prétend qu'elle était généralement reçue dans le xvie siècle : il la défend et l'appuie dans ses Essais de Lillcralure (publiés en 1703), et il soutient que les témoignages du président Fauchet et de La Croix du Maine doivent prévaloir contre le sentiment de Bayle. Et, en effet, ces témoignages pourraient être d'un grand poids, comme plus rapprochés des temps d'Abélard. Mais l'abbé Tricaud a oublié d'indiquer en quel endroit de leurs ouvrages La Croix du Maine el Fauchet ont donné le Roman de la Rose à Abélard ; el il faut convenir que jusqu'à présent on n'a pu le découvrir.
On ne doute plus aujourd'hui que le fameux Roman de la Rose ne soit de Guillaume, dil de Lorris, parce qu'il était né dans un bourg du Galinois portant ce nom. On sait que le sujet de ce poème est un jeune homme qui, dans un beau jour du printemps, s'endort et rêve qu'il voit, dans un jardin délicieux, une rose fraische et vermeille, nouvellement éclose, et qu'il veut cueillir , mais que mille obstacles s'opposent à son désir ; que ces obstacles naissent et se multiplient dans un long dédale d'allégories ; que ie jeune homme surmonte les obstacles et que la fleur vermeille est enfin en son pouvoir :
Alors fut jour, et il s'éveille.
Guillaume de Lorris, mort en 1260 (118 ans après Abélard), ne composa que les 4,130 premiers vers de ce poème. Jehan, dit de Meung, parce qu'il naquit dans la petite ville de Menu sur la Loire, et dit aussi Clopincl, parce qu'il était boiteux, entreprit, vers la fin du xme siècle, ou dans les premiers temps du xrve, de continuer le songe allégorique et galant de Guillaume de Lorris. La Croix du Maine fait de Clopinel un docteur en théologie de Paris, tandis que du Verdier et le président Fauchet en l'ont un jurisconsulte. Quoi qu'il en soit, le
105 ABÉLARS Eï HÉLOISE,
poète, docteur ou avocat, mil, avec plus d'esprit, moins d i-
riiaginalion et moins dedéc. née dans la continuation de l'œuvre de Lorris. I! attaqua surloul les femmes avec un cynique travers :
Prudes femmes, par sainct Denys, Autant en est que de? phénix.
Et ce ne sont pas là les vers les plus licencieux cl les plus insolcns, donl une vieille tradition veut qu'il ail reçu, de la main même de plusieurs dames, irritées de son irrévérence, un insigne et honteux châtiment.
On ne lit plus guère, de nos jours, ce Roman de la Rose qui, pendant plus de trois siècles, eut une grande vogue; on sait que les prédicateurs ranalhémalisaienl en chaire; que le célèbre chancelier de l'Église de Paris, Gerson écrivit en latin un traité pour démontrer les dangers de la lecture de ce livre qui fil les délices de la cour de Philippe-le-Bel ; qu'un chanoine de Valencicnnes, Jehan Moulinet, le translata de rime en prose (i -480) ; el que, tandis qu'il charmait aussi la cour de François Ier, Clémcnl Marot voulut le rendre plus lisible, en substituant aux mots qui avaient vieilli des mots qui étaient modernes de son temps, mais dont la plupart ont vieilli à leur tour.
11 ne reste guère du Roman de la Rose que sa vieille réputation, que le souvenir de 1 étrange folie des alchimistes qui voyaient, dans ce poème, l'enveloppe mystérieuse el allégorique du grand œuvre qu'ils allaient cherchant, et que ce vers, devenu proverbe :
Car Yliabit ne fait pas te moine.
On fait peu de cas des anciennes el modernes éditions de cet ouvrage. Mais les amateurs de manuscrits, ornés de miniatures en or et en couleur, recherchent ceux du Roman de In Rose, auquel on peut appliquer ce qui s'y trouve dit par Lonis de toutes choses de ce monde :
Le temps s'en va et rien ne d ure , Ne fer, ne ebose lanl soit dure,
▲BfiLARb Kl 11£lo1SL. t(ft
Car il gastc tout et transmue; C'est cclluyqui les cl. oses mue, Qui tout fait croistieet tout nourisl, Et qui tout use cl tout pourisl.
La grande renommée des chansons françaises d'Abélard put seute loi faire attribuer, dans les âges suivans, un poème, dont le style était cependant beaucoup moins imparfait que ne pouvait l'être Je langage français encore en sa première enfance dans le milieu du xne siècle.
J'ai cite les deux seuls vers latins qu'on sache être positivement d'Abélard, Il paraît avoir composé une prose latine de la Vierge qu'on a placée à la fin de ses œuvres; elle contient quatorze strophes, chacune de cinq petits vers qui riment entre eux : mais on y trouve plus de piété que de verve poétique.
Ce qui reste des œuvres d'Abélnr 1 et d'Héloïse n'a été imprimé qu'une seule fois, il y a plus de deux siècles, en -161G, par les soins de François d'Amboise, conseiller d'État, et de l'historiographe André Duchesne, qui a été appelé le père de l'Histoire de France. Ce recueil, devenu rare, ne se trouve même pas dans toutes nos bibliothèques publiques. C'est là que nous avons cherché les faits comme à leur source première, et l'on a pu voir que celte source semblait avoir été ignorée par la plupart des biographes.
Les écrits d'Abélard contenus dans ce volume, et dont je n'ai pas encore parlé, sont :
1° Histoire de l'Origine de la Vie monastique, composée sur la demande d'Héloïse, et qui lui fui adressée.
2° Constitution pour le Paraclel : c'est la première règle qui ait été faite pour des communautés de femmes.
5° Plusieurs savantes lettres écrites aux religieuses du Paraclet, sur l'amour de l'étude et sur divers points de doctrine ou de morale religieuse. Abélard exhorte les compagnes d'Héloïse à suivre son exemple dans la culture des langues hébraïque el grecque.
4° Exposition de l'Oraison dominicale.
108 ASÉLAdD KT HELOÎSE
5° Exposition du Symbole <■■ Apôtre* .
0° Exposition du Symbole d'Alhanase.
7° Théologie, divisée en trois livres.
8° Traité contre les hérésies. Or, Abélard avait été condamné trois fois comme hérétique dans les conciles de Soissons, oe Sens, et à Rome par le pape Innocent II.
9° Commentaire sur l'épilrc de saint Paul aux Romains. divisé en cinq livres.
10° Enfin, trente-deux sermons, dont cinq sur h Pentecôte et un sur la chaste Suzanne, prononcés dans lYgliseduParaclel.
Le livre des Sentences, qui a rendu fameux le nom de Pierre- Lombard, évêque de Paris et disciple d' Abélard, est attribué au maître par saint Bernard : mais, dans sa profession de foi, Abélard déclare qu'il n'a jamais écrit de livre de Sentences.
On peut comprendre, parmi les ouvrages perdus d' Abélard , ceux qu'il dit avoir écrits sur !a grammaire et sur la logique; et le livre de la Tnnxté qu'il brûla lui-même au concile de Soiasons.
On lit, dans le Voyage littéraire de deux religieux bénédictins (dom Martense et dom Durand, Paris, 1717, in-4°, l,e partie, p. 245), qu'étant dans la bibliothèque de Ta/nied (en Savoie) ils y trouvèrent des manuscrits, «parmi lesquels » il y a un ouvrage de Pierre Àbailard, qui a pour litre : Pétri » Abjelardi de universalibus et singularibus ad Olivarium, » filium suum, Traclalus. » Mais les deux savons bénédictins n'en disent pas davantage sur ce manuscrit et sur cet Olivarils, fds d' Abélard. Dans le même ouvrage (p. 94) les deux bénédictins se contentent aussi de rapporter que, visitant la bibliothèque de l'Oratoire, à Troyes, on leur a montré, parmi les manuscrits, o qui sont fort beaux et en grand nombre, un » pastoral de saint Grégoire, écrit il y a plus de mille ans.... » les lettres de Pierre Abailard, les lettres du pape Clé- » ment IV, etc. »
Le Moniteur du 23 juillet 1836 contient l'article suivant « On vient de découvrir, à Sens, des cahiers gothiques en par « & chemin, où sont traitées quelques unes de ces quPSliooa
ABSLAfU? i.i liLLoiSL. iw
a idéologiques po.ir lesquelles on se faisait brûler au xne siè • o de. Ou croit qu'ils oui appartenu à Àbélard ou à Guillaume » Je Champeaux. »
Un rapport fait au roi par le ministre de l'instruction publique (M. Guizot), et inséré dans le Moniteur du 28 novembre 1834, vint apprendre au monde savant que le manuscrit du fameux ouvrage d'Abélard, intitulé Sic et Non (Oui et Non), et qui motiva sa condamnation au concile de Sens, l'an 11-40, venait d'être découvert dans la bibliothèque de Tours, par M. Renard, proviseur du collège royal de celte ville, et qu'il serait publié sous la surveillance de M. Cousin. On apprit aussi que le manuscrit de Tours contenait d'autres ouvrages du môme auteur (Moniteur du 10 décembre 1834), et le Courrier français du 50 décembre rapporte que le minisire de l'instruction publique , ayant demandé par une lettre , au maire de Tours, que le manuscrit lui fut expédié, courrier par courrier, pour être remis à M. Cousin, le conseil municipal avait décidé, à une majorité de vingt et une voix contre deux, que le fameux manuscrit ne sortirait pas de la bibliothèque. Mais on avait découvert un autre manuscrit du Sic et Non, et, en 1856 (juillet), parut un grand volume sous ce titre : OEuvrcs inédiles <f Abélard, précédées d'une introduction aux ouvrages inédits d' Abélard, par M. Victor CofSix. Paris, imprimerie royale, in-4° de près de 900 pages.
Ces Œuvres inédites d'Abélard sont intitulées :
1° Sic et Non.
2° Gloses sur l'introduction de Porphyre.
5° Catégories et interprétation «TAristote.
4° Sur les Topiques de Boece.
5° La Dialectique.
6° Un fragment précieux sur les espèces et sur les genres.
Ces écrits sont précédés d'une savante introduction (qui a plus Je 200 pages) par M. Cousin, et suivie d'un appendice où l'illustre éditeur analyse un cei tain nombre de manuscrits inédits des contemporains et des devanciers d'Abélard, entre autres : Raban Maur, Gerberl, Guillaume de Champeaux.
HO ÀBÉLARD FT HÉLOI5E.
Bernard de Chartres, Honoré d'Autun, et Guillaume «.s Conches.
« Abélard, » dit M. le baron d'Eckstein dans Y Encyclopédie des Gens du monde, «s'élevait au dessus de son siècle par sa » manière vraiment libérale de concevoir la liberté chrétienne » et l'indépendance de ses opinions. Sur ce point il surpas- » sait saint Bernard.... Dans la défense de Platon et de son » orthodoxie chrétienne, il considère ce philosophe comme » le père de la vie monastique et de l'ascétisme, et fait remar- » quer une grande ressemblance entre la république de Platon » et celle des moines.... Il n'y a certainement pas un de ses » ouvrages qui ne soit riche en idées rendues avec éclat et » bonheur, et surtout qui ne soit important pour l'apprécia- » tion de l'histoire philosophique, morale et littéraire des xic » et xiie siècles. » Et M. d'Eckstein exprime les vœux que le gouvernement fasse faire une édition complète de toutes les œuvres d'Abélard.
La famille d'Abélard n'est pas encore bien connue. J'ai trouvé des renseignemens certains, où on les a peu cherchés , dans le Calendrier ou Nécrologe du Paraclet.
C'était dans le xne siècle un usage déjà ancien, et qui s'est conservé, en France, dans un grand nombre de monastères jusqu'à leur suppression, d'avoir des Nécrologes où était marqué le jour du décès, non seulement des religieux des deux sexes qui avaient été revêtus Je quelque dignité claustrale, ou qui avaient obtenu, soit par leur sainte vie, soit par leurs lalens, quelque renommée, mais aussi les noms de divers personnages contemporains, protecteurs, amis ou bienfaiteurs des monastères, et dont les moines voulaient garder le souvenir.
C'est ainsi que, dans le Nécrologe de Port-Royal, imprimé en deux gros volumes in-4°, on trouve des notices, non seulement sur les abbesses et su les confesseurs de cette fameuse abbaye, dont la fondation remonte au commencement du xmc siècle (1204) , mais aussi sur le roi Chark-s IV, dit le Bel,
ABÉLARD ET IIÉLOISE. \[\
fur le comte de Montfort, sur le grand Arnauld, sur Boileau, Racine, Nicole, Pascal, sur la princesse de Conti, sur la duchesse de Longueville, et sur un grand nombre de personnes plus ou moins célèbres dans le xvne siècle.
Les Nécrologes, surtout ceux des anciens temps, sont utiles pour l'éclaircissement de plusieurs points historiques. C'est ainsi que le calendrier nécrologique du Paraclet nous fait connaître la mère, le frère, la sœur et l'enfant d'Abélard et d'Héloïse ; on y lit *
« Le 2 des noues de septembre , est mort Raoul, frère de
notre maître Pierre. ! »
«Le 11 des nones de dècemnre, est morte Denise, sœur
de notre maître Pierre. 2 »
«Le 14 des calendes de novembre, mourut Lucie, mère de
notre maître Pierre. 3 »
« Le 4 des calendes de novembre, mourut Pierre Aslralabc, » fils de notre maître Pierre. 4 »
Deux nièces d'Abélard, Agnès et Agathe, sont inscrites dans le même Calendrier comme étant mortes religieuses du Paraclet; et Tune d'elles, Agnès, était prieure sous Héloïse.
Héloïse paraît avoir rédigé elle-même, pendant sa vie, le Nécrologe du Paraclet. Mais, comme c'est encore l'usage pour les Calendriers et les Martyrologes, ce sont les jours mortuaires, et non les années, qui sont fidèlement enregistrés.
Astrolabe ou Aslralabc (car Abélard lui donne le premier nom et Héloïse le second ) , cet enfant d'un amour malheureux , que ne put légitimer un hymen plus malheureux encore, embrassa l'état ecclésiastique, à l'exemple de son père, auquel iï survécui, comme on le voit par la correspondance d'Héloïse avec ie vénérable abbé de Cluny : « Souvenez-vous, lui écrivaita elle, souvenez-vous ^ pour l'amour de notre Dieu, de votre
1 RadulphiiSy magistri nostri Pétri germanus.
1 Dicnysia , magistri nostri Pétri gcrmana.
1 Lucia , mater magistri nostri Pétri.
* Obiit Petrus Astraiabius , magistri nostri Pétri flltuz.
112 ABÉLARD ET IIÊLOTSE.
» Aslralabe,1 et obtenez-lui quelque prébende,1 ou de l'é- » vêque de Paris, ou dans un autre diocèse.» ElPieire de Cluny répondait à l'abbesse du Paraclet : « Dès que je pourrai » saisir Foccasion , je m'emploierai volontiers3 pour procurer » un bénéfice, 4 dans quelque grande église , à votre Aslralabe, * » qui, par mon attachement pour vous, est aussi le mien.6 »
On ignore en quelle année mourut le fils d'Abélard et d'Héloïse, et voilà tout ce qu'on sait de sa vie. On trouve quelques vers adressés par Abélard à son fils Aslralabe dans la 5e édition des Fragmens philosophiques de M. Victor Cousin. (Paris, 1858, deux vol. in-8°.)
L'histoire d'une seule famille fait voir quel était l'esprit du xne siècle, clans quel honneur s'y trouvait le monachisme, et de combien de fortunes séculières il allait s'enriohissant.
Le père d'Abélard, Bérenger, seigneur du Palais, se laisse persuader d'abandonner sa femme et ses enfans, de se retirer dans un cloître de Bretagne, et de mourir moine.
Lucie, mère d'Abélard, prend aussi le voile du vivant de son mari, et meurt, comme lui, dans un monastère.
Abélard, qu'on croit avoir été d'abord chanoine de Notre- Dame de Paris, comme l'était Fulbert, se fait moine bénédictin à Saint-Denis, fonde le monastère du Paraclet, et, devenu abbé de Sainl-Gildas de Rhuys, en Bretagne, meurt dans un monastère de l'ordre de Cluny en Bourgogne.
Héloïse, sa femme, d'abord prieure d'Argenteuil , meurt première abbesse du Paraclet, en Champagne.
Deux nièces d'Abélard, Agnès et Agathe, prennent le voiiê dans cette abbave.
Astralabii vestri.
Aliquam prœbendam. IJbens laborabo.
Prœbendam.
Aslralabio vestro Veslrique cau%i np&'rc»
Enfin son fils Astràlabe, s'il ne trouva pas de prébende, aclieva probablement sa vie dans un monastère.
On ignore d'ailleurs comment terminèrent leurs jours Raoul et Denise, frère et sœur d'Abélard.
Dans ce siècle, un roi de France, Philippe Ier, était vivemeni sollicité par Hugues, abbé de Clnny, de venir dans son cloîlre, se faire bénédictin pour assurer son salut.
Alors des reines mouraient abbesscs, des princes légitima s se faisaient bernardins.
C'est ainsi qu'Adélaïde, veuve de Louis-le-Gros , et Henri, son troisième fils, devinrent Tune, abbesse fondatrice de Montmartre, l'autre, moine de Clair vaux.
Peut-on s'étonner que, d'après l'esprit de ce temps, objet encore de quelques regrets, les richesses se soient accumulées dans les monastères! On voit, dans YÀlmanach royal de 1789, qu'il y avait alors en France mille abbayes commendataires, dont deux cent cinquante de filles. Le nombre des prieurés était beaucoup plus considérable. Le savant abbé d'Expilly, dans son grand Dictionnaire géographique des Gaules, qui n'a pas été terminé, et qui forme néanmoins six gros volumes in-folio } comptait en France seize maisons chefs d'ordres, ayant un million cent dix mille francs de rente. Il portait le revenu annuel de tous les monastères, y compris les commanderies et les prieurés de Malle, à quatre-vingt-neu/ millions quatre-vingt-dix-sept mille soixante-seize francs; et le nombre des moines, y compris les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, à deux cent quarante-deux mille sept cent soixante-cinq, dont trois mille jésuites, et vingt et un mille capucins, récollels et piepus, trois espèces du même genre.
Il y avait des abbayes qui rapportaient quarante, soixante, quatre-vingts, et cent mille francs de revenu. Ces saintes sinécures étaient, depuis long-temps, données, non à des moines, car tout avait dégénéré, mais à des ecclésiastiques séculiers. L'abbé de Yoisenon , qui fit la Coquette fixée ; l'abbé de Radonvilliers, auteur d'une comédie intitulée les Talens inutiles; l'abbé de Berrds, poète erotique, et bon nombre d'autres
abbés mondains, avaient des abbayes, comme les chansonniers du gouvernement ont depuis obtenu des croix et des pensions.
Ces bénéfices, sans aucune charge de résidence, pouvaient être cumulés. Les cardinaux de Rohan et de Loménie cumulaient donc des abbayes qui rapportaient, à chacun d'eux, plus de deux cent mille francs par an; et leur vie n'était pas plus exemplaire. Le cardinal de Bernis avait, parmi ses abbayes, celle de Sainl-Médard , où le concile de Soissons avait fait enfermer Abélard.
C'est ainsi que les moines, qui cependant restaient trop riches encore, avaient vu, depuis long-temps, passer la plus foi le partie de leurs biens dans le clergé séculier.
11 suffisait d'un nom connu dans l'ancienne noblesse y^Jur avoir un abbaye de filles. Le droit d'aînesse et de substitution aurait trop pesé sur les grandes familles, si on n'avait, pour établir les cadets, dépouillé les monastères de leurs anciens droits et de la pleine jouissance de leurs biens.
On voyait de grandes dames porter la croix pectorale et marcher processionnellement la crosse à la main. Il y avait des chapitres de chanoinesses nobles, et Ton trouvait, dans les salons, des chanoinesses en falbalas, dont la croix faisait un singulier contraste avec leur costume mondain. On rencontre encore, dans le monde, de jeunes et vieilles chanoinesses portant les croix de quelques chapitres d'Allemagne. Ce sont des hochets qui font donner, par courtoisie, aux filles, le titre de dame , et aussi celui de comtesse.
L'abbesse de Fontevrault avait un revenu de cent mille francs. L'abbesse duParaclet, qui était, en 1789, une dame de La Rochefoucault. n'en avait que vingt mille. Quant à l'abbave de Saint-Gildas, elle n'était évaluée qu'à six mille francs de revenu dans les almanachs royaux.
Tout cela a disparu, et l'on a crié contre les philosophes.
Le Paraclet , acquis par l'artiste dramatique Monvel , a été aussi la propriété de M. le général Pajol. Les celJules, les dortoirs, le réfectoire , ont été métamorphosés en une manufacture de taillanderie; et où In faux du temps a passé, où h
AOÊLARO LT DÊLOISB i\"
bêche dos tombeaux se repose, on a fait depuis des bêches, îles faux et d'autres inslrumcns aratoires. Les ouvriers de 1a manufacture ont été logés sur remplacement où s'élevaient les cellules d'Héloïse et de ses compagnes. Le jardin , ou l'enclos que traversait la rivière de l'Àrduzon, a cessé de retentii de cantiques pieux et d'être l'Elysée des vierges du Seigneur, On n'y a vu que des hommes de forge et d'atelier; on n'a entendu que des chansons profanes : ainsi tout passe et change dans le monde !
Les ruines des anciennes abbayes, que les fureurs révolutionnaires ont multipliées sur le sol de la France, et dont il eût élé si facile de faire, partout, des hospices, ou des ateliers, ou des manufactures, sont restées poétiques dans leurs débris : elles ont inspiré à Delille ces vers mélancoliques et touchans :
C'est là, qu'amante du désert,
La méditation avec plaisir se perd
Sous ces portiques saints, où des vierges austères
Jadis, comme ces feux, ces lampes solitaires,
Dont les mornes clartés veillent dans le saint lieu ,
l'aies, veillaient , brûlaient, se consumaient pour Dieu.
Le saint recueillement , la paisible innocence ,
Semble encor de ces lieux habiter le silence.
La mousse de ces murs , ce dôme , cette tour,
Les arcs de ce long cloître impénétrable au jour ;
Les degrés de l'autel , usés par la prière ,
Ces noirs vitraux, ce sombre et profond sanctuaire
Tout parle , tout émeut dans ce séjour sacré. Là , dans la solitude , en rêvant égaré , Quelquefois vous croirez, au déclin d'un jour sombre D'une Héloïse en pleurs entendre gémir l'ombre.
L es tombes célèbres ont aussi leurs révolutions.
Abélard et Héloïse ont été troublés et agités dans la mort. comme ils l'avaient été dans la vie. Le tableau de ces révolutions funèbres pourra ne pas paraître sans intérêt.
\ I(j ABÉLARI) El DÉLOISE.
Les religieux du prieuré de Saint-Marcel, jaloux de conserver les cendres de l'homme le plus célèbre du xne siècle, renfermèrent son corps dans un tombeau de pierre gypseuse, monument d*«n style fort simple et d'un travail grossier*, cl qui , d'abord placé dans la chapelle de l'infirmerie, fui ensuite transporté dans l'église du monastère. M. Boisset, médecin de Uiàlons-sur-Saônc, dit, dans une lettre écrite à Alex. Lenoir, en s'appuyant du témoignage de deux auteurs estimés et vêricliques, que Pierre-le-Vénérable, cédant aux instantes prières d'Iléloïse, se rendit, dans les premiersjours de novembre \\ 42, au prieuré de Saint-Marcel, sou^ prétexte d'y faire une visite, en sa qualité d'abbé directeur; que, pour éviter l'opposition des moines et la résistance qu'il prévoyait, il profita du silence de la nuit et du sommeil de ses frères, pour enlever le corps d'Abélard, et qu'il partit rapidement avec ce dépôt pour se rendre au Paraçlet. où il arriva le 16 du même mois : c'est ce qui explique pourquoi le vénérable abbé écrivait à Héloïse, et répétait dans la sentence d'absolution d'Abélard, qu'il avait enlevé furtivement (furtlm) le corps du fondateur du Paraciel. M. Boisset ajoute que, lorsde la suppression des couvens, le monument sépulcral d'Abélard était passé dans une ferme de campagne, où il était destiné à un usage domestique (à servir d'auge peut-être), lorsqu'il en fit l'acquisition, et en décora un jardin qu'il avait dans la commune même de Saint-Marcel. Depuis, il en fit don au Musée des monumens français. 2
1 Alex. Le.noir , Notice historique sur les sépultures d'Héloise et d'Abélard, 1813,111-8°.
a Le corps d'Abélard n'était resté que six à sept mois dans son premier sépulcre. M. Boisset dit, d'après ses deux auteurs estimés et véridiques, qu'il ne nomme pas. qu'une maladie cutanée causa la im-rl d'Abélard : a Une maladie éruplive couvrit presque tout sou » corps ; il ue pouvait être assis ou couché... Tous les remèdes fureii
• sans succès, et les médecins conseillèrent un air plus salubre.
• Son digne et estimable ami renvoya alors à Saint-Marcel, pie.-
• Cliàlons... Les comineuceniens parurent favorables au malade;
• les ulcères se fermèrent d'eux-mêmes et ne coulèrent plus. L<-
• corps reprit sa première fraîcheur. Mais ce qui avait paru lui doa-
ABÊLARD FT I1ÉL0ISE. 117
Héloise plaça les restes de son époux dans une chapelle qu'Abélard avait fait construire, dont une partie était dans le cl'ître, l'autre dans le chœur, et qu'on appelait le PelU M ustier. C'est là que, dans les heures silencieuses de la nuit, et lorsque le sommeil était entré dans les cellules de ses compagnes, Héloïse venait pleurer celui qu'elle avait tant aimé. Et, après vingt ans de deuil et de regrets, elle alla reposer avec lui dans le même tombeau.
En 1497, le cercueil des deux amans fut transféré du Petit Mouslier dans la grande église de l'abbaye. Mais alors une piété sévère voulut séparer ce que la mort avait réuni. Les ossemens d'Abélard et ceux d'Héloïse furent mis dans deux tombes placées aux deux côtés du chœur. Cependant le temps avait mêlé les cendres des deux amans, et leurs os purent seuls être distingués.
En 1650, Marie de La Rochefoucauld, vingt-troisième abbesse du Paraclet ' fit transporter les deux tombes dans la chapelle de la Trinité.
En 1766, Marie de Roye de La Rochefoucauld , vingt-sixième abbesse, conçut le projet d'un monument qui ne fut érigé qu'après sa mort. On y voyait le groupe en pierre de la Trinité qu'Abélard avait fait sculpter lui-même dans le xne siècle.
Enfin, en 1779, Charlotte de Roucy (La Rochefoucauld), dernière abbesse du Paraclet, fit graver, sur un marbre noir, une épitaphe qu'on croit avoir été rédigée par Marmontel, et qui prouve que les corps des deux amans avaient été réunis de nouveau dans un seul monument. 2
-ner la saule, fut pour lui la cause de la mort. La subtilité de l'air • ayant répercuté l'éruption cutanée, la fixa sur les organes ini ternes, etc. »
' Le Paraclet a eu, depuis Héloïse, \ingt-six abbesses, et , dans ce nombre, on remarque des Coligny, des ïurenne, des Rohan- Chabot; et, par une singularité rare dans l'histoire monastique, les cinq dernières abbesses , depuis 1630 jusqu'enl790 , ont clé cinq dîmes de La Rochefoucauld.
1 Hic
LkJ) eodem marmore jacen.
118 ABÊLARD FT UÉL01SE.
En 1792, le Paraclet allait être vendu comme domaine national. Le 9 novembre, les autorités de Nogent procédèrent solennellement à l'extraction des corps d'Héloïse et d'Abélard, et leur translation dans l'église de cette ville fut faite procèssionnellement par le clergé et par les magistrats. Le curé, Dominique-Antoine Mesnard, prononça un discours funèbre; des vers furent lus; on apporta des couronnes, et les reliques des deux amans reposèrent dans le caveau de la chapelle de Saint-Léger. Un procès-verbal et une inscription , qui fut gravée sur cuivre , constatèrent qu'à celte cérémonie simple et touchante avaient assisté les administrations du district de Nogent, le maire et le procureur-syndic de la municipalité, les juges et le commissaire national près le tribunal civil, les juges de paix inlrà et extra muros, le curé, etc.
Sept ans s'étaient écoulés, lorsque Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, ordonna, dans les premiers temps du Consulat, le 27 ventôse an vm (16 février 1800), que les restes d'Abélard et d'Héloïse seraient portés dans le Musée des monumens français. Le créateur de cet établissement vraiment national, Alexandre Lenoir, se rendit à Nogent, et, le 25 avril, le sous-préfet et le maire lui remirent le cercueil où les deux corps étaient renfermés, mais séparés par une lame de plomb. Le procès-verbal constate que le cercueil ayant été ouvert à la sous-préfecture, le crâne d'Abélard ne fut pas trouvé entier, mais que la tête d'Héloïse était complète. '
Hujus mouasterii
Condilor Petrus Abaelardus ,
Et abbatissa Heloissa.
Olim studio, ingenio, amore, infaustisnuptiis,
Etpœnitentia,
Nunc aetrrna, quod speranius, felicilate
Conjuncti.
t'etrus Abaelardus obiit xx prima aprilis , anno m. c. xlu.
Heloissa , xvii maii m. c. lxiii.
Caris Carolae de Roucy, Paracleti abbaf issae.