‹ Lettres d'ItalieChapitre 3 sur 5 · IBO · texte numérisé non relu

IBO

g^iide. Des évan^listes allèrent de ville en ville, et ainsi ils sont parvenus à fonder de petites églises dans tous les centres importants. Aujourd'hui, ils ont 56 églises et 24 dtations missionnaires. Ils comprennentparfaitement que ce n'est que par l'enseignement qu'ils feront des conquêtes ; aussi ouvrent-ils le -plus d'écoles possible. Ces écoles, que j'ai visitées, sont parfaitement dirigées sur le modèle de celles des États-Unis.

Ils ont fondé même une école normale, une école de théologie, une école latine, une école industrielle et une école supérieure pour jeuuea filles.

Ils ont 253 écoles élémentaires avec 6,462 élèves, outre 163 écoles du dimanche avec 4,365 élèves. Le .nombre des communiants est d'environ 15,000, et le nombre des adhérents bien plus considérable. A côté des Vaudois, d'autres groupes protestants se sont . établis; l'église libre des Frères qui se rapproche des Quakers, et qui a attiré quelques personnes en vue, comme le comte Guicciardini, de Magrini, Solaihi ; l'Église libre italienne qui se 'rattache h l'Ecosse; l'Églisé-méthodiste wesleyenne et épiscopale ; l'Église baptiste et un grand nombre d'Églises réformées pour les étrangers. Ces différents groupes poursuivent leur œuvre de propagande avec un grand dévouement et elles recrutent des adhérents jusqu'à l'hombre du Vatican, ce qui arrachait récemment un cri d'indignation à Léon XIII.

— Tout le monde me parle des énormea impAts qui pèsent sur la propriété foncière. Ils s'élèvent à 30, à 40, parfois à 50 p. c. du revenu. Et, comme on n'a pas encore pu établir de péréquation cadastrale entre les différentes parties de l'Itale, il en résulte une grande inég^alité dans les charges. L'ancien royaume de Naples et la Sicile payent beaucoup moins que le nord de la Péninsule. Si on voulait appliquer au Midi la même base de perception que dans le Nord, il en résulterait un mécontentement extrême qu'il faut avant tout éviter. La satisfaction àe, ceux que l'on soulagerait ne cpmpenserait pas l'irritation de ceux qu'on imposerait davantage. Le capital correspondant à l'impôt n'a pas été payé par le propriétaire actuel ; car il a diminué son prix d'achat en proportion. Lui remettre une partie de l'impôt, c'est donc lui faire un cadeau. Il faut se gwiier de remanier trop légèrement l'impôt foncier. Il conviendrait cependant de le réduire là où il dépasse certainement les ressources dès contribuables ; oi;, ce doit être assez fréquemment le cas en Italie. •

Le nombre' des propriétés qui sont saisies par l'État, à défaut de payement de l'impôt, est vraiment effrayant. Voici quelques chiffres. En 1876, 6,614 propriétés étaient expropriées par le fisc pour le recouvrement de 936,774 fr. d'impôt, et en 1877, 6,644 propriétés pour 662,722. Le fisc dévore la petite pro-

priété trop obérée. De 1873 à 1878, 35,074 petits propriétaires ont perdu leur avoir par l'expropriation forcée. En Piémont les exécutions sont rares: Mais, k mesure qu'on descend vers le Midi, elles deviennent • plus nombreuses. En Sicile, il y a eu, pendant cette période de cinq ans, 6,392 expropriés par le fisc et en Sardaigne 20,077. C'est là un fait grave. Il révèle un vrai danger. Que de misères, que d'irritations contre l'ordre social doit engendrer l'impôt porté h ce point ! Comment ces gens ruinés par l'État ne deviendraientils pas les ennemis de l'ordre social? il est temps de chercher un remède et il ne peut se trouver que dans l'économie des dépenses. Je ne crois pas que sous ce rapport on fasse ici tout ce qui est possible. La Chambre se laisse aller trop facilement à voter des dépenses nouvelles.

Rome, iO décembre.

Connaissez-vous l!histoire du Sacro Macello, la € sainte boucherie », la Saint-Barthélémy de la Valteline? 11 y a quelques années, en traversant cette riche vallée pour me rendre de Bormio & Saint- Maurice, en Engadine, par Poscbiavo, j'avais recueilli quelques détails sur ce sanglant épisode. On me les complète ici. Nous parlions de la Valteline, parce que Visconti-Venosta est de Tirano, dont il a été longtemps le député. Au xni° siècle, les Venosta défendi-

reat l'indépendance de la Valteline contre Milan avec la plus grande bravoure. Milan voulait s'emparer de cette vallée qui, comme on sait, débouche au lao de Côme et qu'arrose l'Adda parallèlement b l'En^dine. En 1518, Sforza, duc de Milan, la céda aux Grisons. Plusieurs Italiens distingués, qui avaient adopté la Réforme, ^'étaient réfugiés h Chiavenna et dans la Valteline pour fuir le bûcher. Ils y trouvèrent la tolérance sous la protection des Suisses, et bientôt, dans chaque localité, se constitua un groupe de protestants assez nombreux. On estime que le tiers des habitants embrassèrent' la fiétbrme. Toute l'Engadine, la vallée voisine, était devenue protestante.

Les deux cultes vécurebt longtemps en paix. Chacun avait son ^lise, et quand il n'y en avait qu'une, le pasteur succédait au curé. Mais, en 1560, survinrent les jésuites. Ils s'établirent à Ponte et à Bormio, et préparèrent sous main l'extermination des protestants. Le concile de Trente et le pape Pie V, qui avait été inquisiteur à Côme, avaient juré de délivrer la Valteline de l'hérésie. Les organisateurs dji complot furent Jacques Robustelli et Vincent Venosta, Les Espagnols de Milan et l'évêque Borromée, tout dévoués aux jésuites, les poussaient à agir et leur donnaient de l'argent. La nuit du 18 au 19 juillet 1620, Bobustelli avait ixché sa bande d'assassins dans les caves de Venosta, h Tirano. Le matin venu, ils sur-

prirent dans sa maison le pasteur AotoDia Basse et regorgèrent, .ainsi que tous les autres protestaùts, sauf trois qui parvinrent à gagner l'Engadine en gravissant des rochers h pic.

De Tiraao, les égorgeurs se dirigèrent sur Tegljo. Les réformés étaient réunis dans l'église; tous furent tués à jcoups de mousquets, et dix-sept personnes, parmi lesquelles six femmes et quatre enfants^ furent brûlées vives dans le clocher où ils s'étaient réfugiés. Dans le chef-lieu, à Sondrio, le lieutenant de Robustelli, Guicciardi, oi^anisa les massacres. Le 20 juillet, au matin, le peuple, conduit par les prêtres, au cri de : Vite îa/oi catholiçiie.' commença les tueries. Mais le chancelier Mingardini et une vingtaine d'hommes décidés parvinrent à tenir tête à la foule. Ils appelèrent à eux les protestants, qui eurent encore le temps de s'armer, et qui, après une résistance désespérée, parvinrent à gagner la campagne et à se refiler en Engadine, h travers les glaciers. Les égorgements durèrent trois jours dans tous les villages jusqu'à Bormio. Les femmes qui ne voulaient pas abjurer étaient précipitées du haut des rochers ou brûlées vives.

D'après le plan primitif, le massacre aurait dû avoir lieu le dimanche 26 juillet, tandis que les protestants étaient au prêche, et alors pas un, probablement, n'aurait échappé. Mais Bobustellî commença le 20,

avant que sa troisième bande fût arrivée de Milan, et dans plusieurs localités, les catholiques, malgré les excitations des prêtres, se refusèrent à tuer leurs codcitoyena et les aidèrent même parfois à fuir.

Toutefois, les jésuites avaient atteint leur but. Les bords de l'Adda étaient délivrés de l'hérésie. Ici,' du moins, le vœu de Veuillot fut accompli. Dans la préface- aux œuvres de Mamix, Quiiiet soutient que l'Église est parvenue k démontrer l'erreur de cette thèse, que la violence ne peut rien contre la vérité. Le Sacro Macello, la sainte boucherie de la Valteline, est encore un fait qu'il aurait pu invoquer. Cette seconde édition de la Sainte-Barthélémy est peu connue. Un récit détaillé serait cependant très instructif. A Poschiavo, près de Tirano, et sur le revers méridional de la Bernina, te protestantisme s'est maintenu, appuyé sur l'Engadine réformée. C'est, je crois, le point extrême qu'il occupe vers le Midi.

— J'ai voulu aller revoir la Sala reale au Vatican. C'est la grande salle qui précède la dhapelle Sixtine et Vasari y a peint les tableaux qui glorifient la Saint-Bartbélemy. Il y en a trois. Le premier représente Coligny blessé d'un coup d'arquebuse et rapporté chez lui, avec cette inscription : Gaspard Coli-

QNins AUIBAIIUS ACOEPTO VOLNKRE DOMDM EBFBBTTÎE.

— Gbbg. XIII. PoNTip. Mas. 1572. — Un second tableau représente l'assassinat de Coligny et des siens,

avec ces mots : Cœdbs Coliqnii et sociobum ejos. — Le troisième tableau nous moutre Charles IX apprenant la mort de l'amiral et en témoignant sa joie : Rbx CoLiaNii necbm probat.

Grégoire XIII fit frapper en l'honneur de la Saint- Barthélémy une médaille portant, d'un côté, la tête du pape, avec ces mots : Crbaorius XIII. Pont, "Max. An I, et, de l'autre,- un ange massacrant les huguenots avec l'inscription ; UGONorroauM straqes.

Comme le remarque Stendhal, le palais du pape est le seul lieu en Europe où l'assassinat est publiquement honoré. ,

— Conversation avec MM. Franchetti et Ciccone, de la Eassegna Settimanale. La Rassegna est un journal-revue hebdomadaire, politique et littéraire comme le Saturday Reviero et le Spectalor de Londres. Son bureau est situé sur la place Colonna, au rez-dechaussée du palais Chiggi. J'y ai passé avec ces messieurs des moments bien agréables. Je leur demande qui dirige les élections et si l'influence du gouvernement est'grande. — Non, me disent-ils, le ministère, représenté par les préfets, sous-préfets et autres fonctionnaires, n'a pas grand pouvoir. Ce n'est pas comme en France, où un préfet est une haute autorité devant laquelle tout le monde s'incline et dont on craint les ressentiments. Est-ce un bien ou un mal, le ûiit est

qu£ Ie3 Italiens ont peu le sentiment du respect. Nous sommes, en réalité, un peuple très démocratique, très égalitaire. Les autorités elles-mêmes ont peu de moi^ue. Un préfet donne la main à tout le monde. Dans les dernières élections, on a voulu user des influences gouvernementales plus qu'on ne l'avait &it jusque-là. Mais ce n'est pus cette pression qui a donné (ine si grande majorité à la gauche. C'était l'entraînement général du pays.

Dans la plupart des petites villes — et elles sont jiombreuses en Italie — ceux qui dirigent les élec- ■tions sont une classe de polUkians que noua appelons paglietta, ou mestaiori. Ils vivent au café, lisent et commentent les journaux pour leur public, jugent les discours du Parlement et les actes du ministère, et forment ainsi l'opinion. Dans le Midi, où l'on passe tout le jour hors de chez soi, comme les Athéniens dans l'Agora, ces politiciens ont une influence énorme. Que sont-ils? Des avocats sans cause, de petite propriétaires, des gens difficiles à classer, qui vivent on ne sait de quoi, eu somme, des déclassés et des mécontents.

Notre ami Pierantoni, à qui je pose la même question, croit que le gouvernement peut avoir une grande action dans les élections. — En y comprenant les chemins de fer dépendant de l'État, nous avons, dit-il, neuf cent mille fonctionnaires. Si on parvient à &ire

marcher cette lé^on, comment ne décîderaii^elle pas souvent de la victoire? Ajoutez l'influence des subsides k distribuer, des routes à. construire, et vous serez surpris de la puissance dont pourrait disposer un parti au pouvoir. Ce qui sauve la liberté, c'mI que les ministères ne durent pas aasez longtemps pour organiser des moyens d'action. On n'est pas-prèt k obéir dans les élections à des hommes qui, probablement, ne seront plus au pouvoir l'an d'après.

— Aujourd'hui, à la Chambre des députés entre à grand fracas, dans la tribune réservée aux anciens ministres, M°° E... avec sa petite fille. Celle-ci est ravissante, mais très bruyante. La mère aussi attire l'attention générale; on s'étonne qu'après le f&cheux. procès de l'été dernier, elle ose entrer dans cette tribune. Un diplomate me raconte un mot à son sujet. Quand R... voulut épouser M°" de S.,., qui comptait déjà alors plus d'aventures que d'années, un de ses amis essaya de l'en détourner. — Que voulez-vous, dit R..., c'est une réparation. — Soit, reprit Tarai, mais c'est une bien grosse réparation pour un locataire.

— Zes diplomates. — Parlons d'abord des nôtres. Notre ministre, M. Van Loo, est très recherché par ses collègues et par les Italiens. M*" de Noailles me dit qu'on se le dispute. Les hommes veulent l'ayoir à leur table de whist, et les daines dans leur cercle.

D,mi,.=db,Gooylc

C'est qu'en tout et partout il est parfait, L'ambasaadrice d'Autriche, la baroune de Haymerlé, ajoute :

— C'est vrai, quand nous pouvons l'avoir, c'est une bonne fortune. Nous l'apprécions à la fois comme ■whiateur et comme causeur. — Le roi me dit de lui :

— « Votre jeune et charmant ministre'est comme la Belgique, qu'il représente si bien; il est aimé de tout le monde. >

Le secrétaire, M. Le Ghait, n'est pas moins bien vu. Son salon est l'un des plus agréables de Rgme. M"" Le Ghait reçoit avec une affabilité exquise. De dix heures du soir à minuit, on est -certain de trouver chez elle un gracieux accueil et une charmante société : quelques femmes jolies et spirituelles, comme centre d'attraction et, gravitant autour d'elles, des diplomates, des princes romains, des littérateurs et des étrangers de distinction. Le prince de Suède s'y amusait si bien, que deux fois pendant ce mois de décembre il est venu y prendre le thé. Je l'avais rencontré l'année précédente à Upsala, au centenaire de l'Université où il est étudiant. Il fait sou tour d'Europe. Il ressemble à. son père, mais comme une seconde épreuve un peu décolorée.

M. Le Ghait est un artiste, et on s'en aperçoit .en entrant chez lui, car ses salons sont de vrais musées de céramique, et les tons des tapisseries et des meubles sont si bien choisis qu'ils forment une symphonie de couleurs. H fait des aquarelles charmantes,

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A un dlaer, je rencontre ici le comte CoeUo, mîniatre d'Espagne, propriétaire du journal de Madrid, h. Epoca, ce qui lui donne beaucoup d'influence. Il , est libéral modéré et ne craint le cléricalisme ni pour l'Italie ni pour l'Espagne. Je cause aussi avec l'envoyé de Turquie, Turkhan-bey, nom bien approprié à son emploi. Comme il a lu tous mes livres et' qu'il m'en parle, je lui trouve énormément de lecture et d'esprit. Jen'ose toucher k l'Orient; mais ses appréciations sur l'Italie me para,issent fort justes. Un Oriental intelligent a sur les affaires d'Europe des vues plue originales, plus indépendantes que nous. Turkhan-bey parle le français comme un Parisieû et l'italien comme un Toscan.

J'ai causé souvent avec le ministre de Suisse, M. Pîoda. Nous y avons dîné avec les négociateurs du traité de commerce italo-suisse. M, Pioija est du Tessin. Il me raconte les péripéties de la lutte des libéraux et des cléricaux dans ce canton, italien de langue et catholique de religion. On peut en tirer un grand enseignement et un sérieux avertissement. L'instruction y est assez répandue; l'influence des cantons du Nord s'y feit sentir ; les villes sont restées libérales et néanmoins le parti clérical y est devenu le maître. Autrefois, il était en grande minorité ; mais peu à pen en fondant des confréfies, des associations, des journaux, en faisant agir toutes les influences de la chaire

et du confessionnal, il a conquis la majorité, après quarante années de luttes et d'efforts continua. Ce fait donne à réfléchir pour l'avenir de l'Italie, car le Tessia possédait des éléments de résistance qui manquent aux autres populations italiennes. Mais, pour que le clergé arrive à son but ici, il faudra deux ou trois générations, et la lutte n'est pas encore commencée. Comment un pays catholique peut-il se soustraire à la domination du clergé, quand celui-ci en arrive à se servir des sacrements comme d'une arme de parti? En rompant avec les pratiques du culte? Mais cela revient à savoir si un peuple peut subsister sans culte ou en état permanent d'insurrection contre son culte, ce qui revient au môme.

Le baron de Haymerlé représente l'Autriche. Il occupe un splendide appartement dans le palais Chigi, sur la place Colonna. Le ministre auprès du Saint-Siège habite le palais de Venise, que l'Autriche s'est réservé dans le traité de 1866, en cédant la Vénétie. Ce vieux palais du moyen âge est la véritable résidence des ambassadeurs aufrichiens. Pourquoi n'est-ce pas l'envoyé auprès du roi d'Italie qui .l'occupe? Le soir, nous allons feire la partie de whiat avec M, et M'"' de Haymerlé, qui loua les deux jouent très bien, madame surtout. Elle est blonde « comme les blés », elle a des yeux bleus profonds, un profil de Diane; elle &it penser h Marguerite et elle joue au

whist comme Deachapelles ou comme James Clay. N'est-ce pas étrange?

Clay, l'auteur de Short-v>hist, a pris cette épigraphe : € Vous ne savez pas jouer au whist? Ah ! jeune homme, quelle triste vieillesse vous vous préparez ! > D'où vient le plaisir que l'on peut éprouver à ce jeu? Manier des cartes, n'est-ce pas un vrai enfantillage et du temps perdu? Mais, à de certains moments, il faut une distraction et celle-ci met en action, comme les échecs, toutes les fiicult^s mentales. Il faut de la mémoire, de la prévoyance, de la décision, une déduction rapide, des conclusions tirées à l'instant de certains indices, une finesse, un certain flair, une certaine force de divination, et tout cela doit concourir pour le choix de la carte à jouer. Les hommes d'État et les diplomates aiment le whist, parce que, dit-on, ils y trouvent l'occasion d'appliquer les facultés nécessaires à leurs fonctions. Le Fortrdgîitly Semem et le Daily-N^fos consacraient récemment de très sérieux articles à discuter l'importante question des CoMientions at whist.

M. de Haymerlé, qui a été envoyé à Athènes et à Constantinople, connaît à fond la question d'Orient. Il approuve la politique Andraasy. — t Voua avez , raison dans votre article du Fortnightly, me dît-il. L'Autriche ne peut pas se désintéresser de l'avenir des Slaves de la péninsule des Balkans . Elle ne doit pas

oiiblier qu'elle-même est un État où les Slaves sont en grande majorité. L'Autriche peut apporter la civilisation, l'industrie, le commerce au delà du Danube; c'est à la fois son intérêt et son devoir. Mais il feut ■ beaucoup de tact et de prudence pour n'éveiller ni la jalousie de la Russie, ni les susceptibilités des populations. M. de Haymerlé me parle aussi dès revendications de Vlialia irredenta : t L'Autriche ne s'en offense pas. Elles sont vraiment trop ridicules. Trieste à l'Italie, c'est une pure absurdité I Tant qu'il y aura une Autriche et une Allemagne, cela ne sera pas. Mais on admet parfois que l'Autriche devrait consentir à une rectification de frontières dans le Trentin, parce que l'occupation du fond du lac de Garde est une menace pour l'Italie. Prenez la carte et vous verrez que c'est nous qui sommes menacés en ce point, car nous sommes entoura, débordés. Quant au principe des nationalités, impossible de l'appliquer de £açoQ à tracer ici 'une frontière acceptable. »

J'admire la façon dont M.' de Haymerlé défend sa cause, mais je né puis dire que j'arrive à partager entièrement son opinion.

J'ai rencontré le ministre de Russie à déjeuner chez Minghetti; le prince Ourousof est jeune, élégant, fin et réservé. La princesse est peut-être en ce moment la plus jolie femme de Rome. La princesse Teano peut seule lui disputer la' palme. La princesse Ourousof a

le teint velouté comme une pêche et des yeux bruns, voilés de longs cils, d'une douceur infinie; la grâce alave et la morbidezza orientale.

J'ai 'déjà parlé de M, de Keudell et de son prodigieux talent de pianiste. Je ne m'étonne pas qu'il détendît les nerfe surexcités de M. de Bismarck. Son rôle est important à Rome, en ce moment oii Léon XJII s'efforce d'arriver à une entente, afin de mettre un terme &u Kuîiuriamp/. Il occupe au Capîtole le palais Caferelli, situé sur la Roche tarpéienne. De là, la vue sur le Forum et sur la campagne romaine est splendide.

M. de Noaille's représente bien la France libérale. Ses idées m'ont paru être celles de Tocqueville, mais un peu assombries par les faits contemporains. Comme son frère, le duc d'Ajen, qui écrit dans la Bévue des Deux Mondes, il s'occnpe de questions économiques. Il me parle de l'Amérique, où il était 'ministre avant de venir à Rome. L'avenir de la grande république ne lai parait pas complètement rassurant. — Le pays jusqu'à présent, dit-il, a été gouverné par une aristocratie, les anciennes familles de souche anglaise et de croyances puritaines, les vrais .Yankees. Ce sont toujours eux qui forment. « la classe dirigeante », et leur esprit fait encore la force de l'État; mais ils sont déjà une minorité. Bientôt ils seront noyés dans le flot montant des masses étrangères, des Irlandais et des

Allemanda surtout. C'est seulement quand ceux-ci auront vraiment le pouvoir, que la démocratie sera mise à l'épreuve. Qu'adviendra-t-il alora? Le livre de Tocqueville est admirable, mais il n'a vu que les vrais Américains, une élite, qui bientôt sera dominée par des éléments plus grossiers... — Après le dîner, on fumait des cigarettes d'Eucalyptus qui préservent de la fièvre. Dans ces gigantesques salles du palais Farnèse, oïl était absolument perdu. Rien ne fait mieux comprendre la vie du xvi° siècle que cet intérieur. Il fallait un peuple de serviteurs et de familiers, toute une cour pour en remplir l'immensité.

Je vois aussi assez souvent le comte Corti, qui a représenté l'Italie au traité de Berlin. Il part bientôt pour occuper l'amba^ade de Constantinople.

Pour compléter ma galerie diplomatique, j'aurais désiré rencontrer le ministre d'Angleterre, mais il ne sortait pas en ce moment, et ce n'était pas encore l'époque des réceptions; elles ne commencent qu'après Noël.

— Au Sénat, je revois avec un vif plaisir le vénérable comte Arrivabene, qui se considère toujours comme aussi Belge qu'Italien. Il aime la Belgique; elle est pour lui une seconde patrie et il nous a rendu de si grands services, que nous pouvons le payer largement de retour. Comme fondateur et préaident de notre Société d'économie politique, il a grandement

. contribué à la diffusion des connaissances économiques en Belgique. II habite Mantoue, mais il est venu à Borne pour remplir ses devoirs de, sénateur dans la crise actuelle. Malgré son grand âge, il marche encore d'un pas ferme et élastique. Ses traits, depuis vingt ans, n'ont guère changé. Il répond un mot charmant h Jacini, qui lui demande pourquoi il est venu à Borne seul, sans son domestique : « Ce pauvre vieillard, je n'ai pas voulu l'exposer au mauvais temps qu'il fait en ce moment. > Notez que le domestique n'a que 60 ans et Arrivabene plus de 93.

— Le fils de M™ Minghetti, le jeune prince Camporeale, qui est attaché à la légation italienne à Saint- Pétersbourg, me parle de la situation en Russie. C'était avant les derniers attentats, et ce qu'il disait les feisait prévoir. Ses appréciations étaient très sombres. Il me donne sur les nihilistes des détails que les événements ont conSrmés depuis. Cependant on se figure malaisément une vraie révolution en Russie. Pour faire une révolution, il faut une bourgeoisie nombreuse' et mécontente, comme en France et en Belgique en ISSO, ou une plèbe, comme celle de Paris qui a feit la commune en 1870. J'ai visité la Russie il y a deux ans. Bien ne m'a plus frappé que l'absence de cette classe intermédiaire que nous appelons la boui^eoisie. Elle existe, sans doute, dans quelques grandes villes comme Saint-Pétersbourg et

Moscou ; mais partout ailleurs, entre le seigneur et les paysans réduits à la misère par l'impôt, il n'y a personne que le fonctionnaire qui dévore la substance du travailleur.

Ce que me dit le prince Camporeale me rappelle ces vers humoristiques de Haussman, résumant le programme des nihilistes :

Wir woUen unsere Wciber tauBchea ; Wir woUen uns mil Schnaps besaufeo, Und ailes soll gemeinsam mu .

Wir wolicD une mit Fctt beschmercD ; Wir wolleD in der Sonn' spaziereo ; Wir woUen freie Ruesc sein,

€ Nous voulons échanger nos femmes — Nous voulons nous enivrer d'eaù-de-vie — Et tout doit être commun à tous — Nous voulons nous enduire de graisse — ^Nous voulons nous promener au soleil — Nous voulons ôtre des Russes libres. »

Le domaine de Camporeale est situé au centre de la Sicile. Le système de tenure et ses effets en sont intéressants. La terre est occupée par les cultivateurs, moyennant une redevance fixe. C'est une forme du liveîlo, du bail héréditaire. Camporeale a plus de 4,000 tenanciers payant 5 à 10 francs par an comme canon féodal. Le cultivateur est ainsi un quasi-propriétaire. Aussi l'aisance des paysans de Camporeale forme an confitraete &tqppant avec la misère de ceux

qui sont aoiimis au régime du Rachrevi, du fe?ni8g« sans cesse porté au maximum. C'est un nouvel argument que mon savant collègue de Bonn, M, Nasse, pourra invoquer en feveur des baux héréditaires. -

— Les banques populaires se sout multipliées en Italie plus que partout ailleurs, sauf en Allemagne. Leur congrès annuel a eu lieu le 15 de ce mois (décembre), à Padoue, sous la présidence de Luzzatti, ' le Schulze-Delitsch de ce pays-ci. Quatre-vingt-quinze banques ont adtéré et ont envoyé leurs rapports, et il en existe encore d'autres qui n'ont pas répondu à l'appel. Je trouve dans le discours si riche de faits, prononcé par Luzzatti, différentes particularités dignes d'être notées. Ainsi, quant au personnel des actionnaires, sur 80,160, on trouve 5,138, soit 6.50 p. c, ' grands i^riculteurs ; 13,847, soit 17.50 p. c, petits agriculteurs; 2,757, soit 3.50 p.i;., ouvriers agricoles; 3,759, soit 4.80 p. c, grands industriels et grands commerçants; 24,667, soit 6.90 p. c, ouvriers; 13,112, soit 16.70 p. c, employés, etc., et 9,874, soit 12.60 p. c, personnes sans profession.

Il y a en tout 699,407 actions. Le capital versé est de 34,941,593 francs, et le fonda de réserve de 10,436,143. Les prêts se sont élevés, en 1877, à 95 millions, et les comptes à 318 millions. Les pertes, plus grandes cette année, à cause de la crise, ne montent qu'à 203,061 francs, ce qui est iostgni&cmt.

Les bénéfices nets, malgré l'accroissement des impôts — qui est de 1.40 p. c. des bénéfices, — atteignent encore 3,604,048 francs, ce qui fait 7.95 p. c. du capital versé et de la réserve. Ces chiffres montrent que ces établissements sont conduits avec une extrême prudence.

Les dépôts aux banques en Italie étaient, en août 1878, de 546,803,889 francs, dont presque la moitié, 165 millions, aux banques populaires. On voit le rôle extrêmement important qu'elles remplissent dans l'épargne. Les services rendus par ces institutions sont considérables, d'abord par le crédit qu'elles font descendre dans des couches, qui sans elles en seraient privées, ensuite et surtout parce qu'elles habituent leurs affiliés à l'ordre et à l'économie. Cet exemple est d'une valeur inappréciable. D'après le rapport de Schulze-Delitsch pour 1877, il existait en Allem^^e 1,839 banques populaires, 622 associations coopératives diverses, 624 sociétés de consommation et 50 sociétés de construction ; elles possédaient 160 millions de marcs de capital et avaient fait pour plus de 2 milliards d'affaires. N'est-il pas étrange qu'en France ces institutions n'ont pas du tout réussi, alors qu'elles prospèrent à ce point en Italie et en Allemagne et aussi, peut-on ajouter, en Belgique?

— J'ai été passer aujourd'hui quelques moments au bureau de la Ri/dsta setlimanale. J'y suis toujours

accueilli comme un aniî. Les deux propriétaires de ce recueil, Franchetti et-Sonnino, riches et instruits, ont pris en mains, avec un dévouemeot et un talent qu'on ne peut trop louer, la causé des classes déshérita. Ils prétendent, et ils ont raison, que rien n'importe plus k l'Italie que l'étude de la question sociale. C'est là, en effet, le point noir qui menace l'avenir. Ils sont partisans du suffirage universel pour les mêmes motifs que Karl Hillebrandt. En ceci ils ont tort, je crois. Les Anglais, nos maîtres en fait de réformes libérales, n'en font jamais de brusques. Leur &meux leap in the dark n'accordait le vote qu'aux propriétaires ou locataires d'une maison, et dans les villes seulement. En Angleterre, on marche en avant résolument, mais par étapes successives. Je suis porté à croire qu'ici la première étape devrait être celle proposée par Minghetti, attribuer le suffrage pour le parlement, à ceux qui l'ont actuellement pour la commune et la province. On verrait plus tard s'il faut aller plus loin.

— Je voudrais maintenant résumer mes impressions et le résultat de mes conversations avec les hommes distingués que j'ai rencontrés ici, au sujet de la situation des affaires en Italie. Les Italiens euxmêmes me demandaient souvent : Que pensez-vous de notre avenir? Voici ma réponse. Je la donne en toute humilité, car il est difficile de rien prédire à une

époque aussi profondément troublée et où tout se modifie si rapidement.

Sans doute, l'avenir de l'Italie, comme celui de tous les pays de l'Europe, présente des points noirs; mais je pense néanmoins qu'elle n'«st pas menacée de dangers prochains. Considérons d'abord sa situation extérieure. Quoique péninsule, ses frontières sont si nettement tracées par les Alpes du côté où elle se rattache au continent, qu'elle a presque les avantagea d'une position insulaire. Aucun de ses voisins ne nourrit plus l'idée de lui arracher un lambeau de son territoire. Ni la France, ni l'Autriche ne voudront franchir les montagnes pour conquérir des provinces qu'elles' ne pourraient garder qu'au prix d'immenses sacrifices et sous le coup d'une perpétuelle menace. La conservation d'une Italie unie et forte est un élément de paix pour tout le Midi. Tant qu'elle était divisée en plusieurs États faibles et en quête d'alliances étrangères, les autres puissances étaient entraînées à s'y livrera des luttes d'influences, Aujourd'hui, ce danger a disparu .

Reste, il est vrai, la question du pouvoir temporel qui alarme les Italiens pour le cas où aurait Ijeu en France une restauration monarchique et où un grand courant théocratique viendrait à dominer en Europe. Mais il y a des circonstances qui, même alors, met^ traient l'Italie à l'abri d'une attaque. D'abord, les

puÏBsances antipapales et séparées de Rome, l'Àllemagne, la Eussie et l'Angleterre, ne sont pas précisément celles qui comptent le moins en Europe, et il est peu probable que l'Italie fût abandonnée par elles. En second lieu, une restauration monarchique en France, de quelque façon qu'elle ait Heu, serait si menacée par les résistances des partis vaincus, qu'elle n'aurait pas la force d'entamer une guerre étrangère contre une nation amie qui saurait se défendre et qui aurait pour elle les sympathies de toute l'Europe. Un État ecclésiastique gouverné par un prélat élu pour diriger les âmes est manifestement une chose du passé, qui ne peut plus vivre actuellement. Il y en avait autrefois plusieurs en Europe : tous ont disparu successivement. Le pouvoir temporel est tombé en raison de lamdme loi historique. Il est impossible de feire revivre une institution qui a contre elle toutes les influences contemporaines. C'est en vain que par la force des armes on voudrait restaurer momentanément la royauté papale, elle ne tarderait pas & s'écrouler de noitveau. Henri V lui-même comprendrait cela et il se refuserait à tenter l'impossible.

On ne viendra donc pas attaquer l'Italie. Mais ellemême n'inquiétera-t-elle pas ses voisins ? L'agitation de Vltalia irredenta ne constitue-t-elle pas un danger? Je ne le pense pas. Les manifestations en &veur de Vltalia irredenta n'ont eu absolument rien de sérieux.

Elles étaient organiséeB par des brouiUons et par un petit nombre de sociétés démagogiques. Le gros de la population restait ou complètement indifférent ou décidément hostile. Ces revendications sont, en effet, trop insensées. L'Italùi irreâenta, c'est Nice, la Corse, le Tessin, le Trentin, Trieste, les ports dalmates et probablement aussi Malte. Il &udrait donc réclamer les pays italiens à la France, à la Suisse, à l'Autricbe et à l'Angleterre. Les Italiens sont trop sensés pour ne pas comprendre l'absurdité de ce mouvement, en réalité, tout fiictice. Il n'y a que la rive septentrionale du lac de Garde qui puisse revenir un jour à l'Italie, et cette rectification de frontière ne peut passionner personne. Donc, nulle occasion de différends ou de querelles avec les autres États. Quel contraste, sous ce rapport, avec la France, qui porte au Qancla plaie toujours saignante de l'Alsace ; avec l'Allemagne, qui, comme le disait récemment M. de Bismarck, doit se défier de tous ses voisins ; avec l'Autriche, menacée sans cesse d'incidents graves qui peuvent mettre son existence, môme en péril ; avec la Russie, engf^e à fond' dans toutes les complications du problème oriental ; avec l'Angleterre enfin, qui, outre ses petites guerres en Afrique et en Asie, croit devoir défendre l'Inde dans la Méditerranée .et dans l'Asie Mineure 1 L'Italie a même cet avantage qu'elle n'a pas & protéger des colonies lointaines, dont la défense

exige une forte marine et souvent, comme c'est le cas pour l'Angleterre et l'Espagne, des dépenses considérables. Elle pourrait donc, sans danger, réduire le budget de la guerre et surtout le budget de la marine. A l'intérieur, l'Italie a uUe constitution qui est appliquée de façon à en faire l'un des pays les plus libres du continent. Aucune des manifestations de l'activité bumaine n'est enfravée. Liberté des cultes, liberté de la presse, liberté de l'enseignement, liberté de réunion et même d'association; en un mot, toutes les libertés comme en Angleterre ou en Belgique, Si l'on se plaint, c'est de ce que la liberté est trop illimitée. Le jeune roi a pris son père pour modèle; il est le tj'pe du souverain constitutionnel. Il veut en tout se conformer aux vœux de la nation. Il accepte avec une bonne grâce pariaite les ministres que les votes du Parlement lui désignent. Il est entièrement dévoué au bien du pays. Il favorise et encourage tout ce qui peut contribuer au progrès. Récemment, à l'exemple de notre Roi, il. instituait des prix magnifiques pour des œuvres scientifiques et littéraires. On peut dire qu'il n'a pas un ennemi, même parmi les républicains. Il n'y a pas jusqu'à Passanante, le régicide, qui n'ait avoué qu'il n'était animé contre lui' d'aucune baine personnelle. La reine Marguerite, spirituelle, instruite, bonne, dévouée, cbarmant teus ceux qui l'approchent, est l'objet d'un véritable culte.

Donc, point de dynastie plus populaire. Tous les Italiens savent que c'est Victor-Emmanuel qui a fait l'Italie, de sorte que l'attachement à la maison de Savoie se confond avec l'amour de la patrie.

L'unité de l'Italie n'est pas mise en danger, comme OQ l'avait craint, par l'hostilité des anciennes divisions territoriales. L'unité de race, de langage, de religion, de traditions, a amené la fusion des anciens États en une seule nation avec une fecilifé et une rapidité que nul ne pouvait prévoir. On peut dire qu'il n'y a pas de pays en Europe, pas même, l'Esp^ne, la France ou l'Angleterre, dont les parties sont aussi homogènes. Entre la Flandre française et la Provence, que de différences t Les provinces basques et la Galice sont d'une autre race que les Àndalous. En Angleterre, il y a l'Écossais, l'Anglais, le Gallois et l'Irlandais. En Italie, malgré des nuances, vous ne trouvez partout que des Italiens.

Quels sont donc les pointa noirs qui semblent menacer l'avenir? On en cite trois ; le socialisme, le cléticalisme et les sectes républicaines. Voyous quels sont réellement les dangers qu'ils présentent.

Des tendances socialistes existent en Italie comme dans les autres pays civilisés, parce qu'elles résultent pour ainsi dire nécessairement dés conditions économiques actuelles. Les classes laborieuses ne touchent, en échange de leur travail, qu'un salaire insu£5-

saut, encore réduit et parfois même supprimé par les crises ioâustrielles et commerciales. Des idées d'^;alité et de* reveudication matérielle se répandent partout. Les ouvriers aspirent à améliorer leur sort en modifiant les lois de la répartition et rorgaoisatioQ sociale. Voilà, au fond, le socialisme. Il résulte du contraste entre l'égalité des droits que l'on proclame et Tinégalité de fait qui subsiste.

Mais si le socialisme existe partout aujourd'hui, il se présente sous des formes différentes. En Russie, il envahit toutes les classes de la société et il aboutit au nihilisme, c'est-à-dire qu'il veut détruire complètement le despotisme absolu qui pèse sur l'immense empire. En Allemagne, le socialisme est scientifique et politique. C'est un parti puissant qui a des doctrines, des livres, des orateurs, des sociétés, toute une presse, tout un état-major de propagande. C'est par l'élection qu'il espère arriver à dominer un jour au Parlement et dans tous les conseils électifs. En Angleterre et en Amérique, la question du salaire est le vrai champ de bataille. C'est par l'association et les Trade-Unwns et les grèves que les ouvriers s'efiForcent d'obtenir l'augmentation de la part du travail.

En Italie, le socialisme a un tout autre caractère, n existe à l'état actif dans les sectes et dans quelques villes, à l'état latent dans les campagnes. Les sectes, les sociétés sécrètes, legs du passé, sont encore un des

âéaux de l'Italie, surtout dans les Bomagoes et dans le Midi. Ces sociétés se ramiâent dans toutes les directions et se recrutent dans toutes les classes. Toutes sont plus ou moins pénétrées d'idées socialistes, non d'un socialisme scientifique, comme en Allemagne, mais tout simplement de rêves de bouleversement et de nivellement. Le Messie du socialisme révolutionnaire en Italie a été Bakounine, de sorte que c'est en définitive sous la forme du nihilisme qu'il se présente ici, comme on là voit dans les proclamations émanant des sociétés soi-disant internationales. Dans les campagnes, où pèg^ne la grande propriété et où dominent les laiifmdia, les idées socialistes naissent spontanément de la misère extrême des populations rurales, comme la jacquerie au moyen âge. Le salaire ne dépasse guère un franc et la vie est devenue presque aussrchère en Italie que dans le nord de l'Europe. Souvent même ce modique salaire vient à manquer. Dans d'excellents Hvres ^ MM. Franchetti et Sidney Sonnino ont tracé de la situation des classes rurales un tableau vrai, dit-on, comme une photographie et qui fôit frémir. Les aspirations égalitaires pénètrent aussi dans les campagnes par les soldats revenus dans leurs foyers, lesquels les ont puisées dans les cafés des

* La Sicilia nd 1876. — Condizione ecotwmûhe ed ammi nUtralive delle provitick Napolitane . — La mezzeria in Toscana, Fireaie, Bocca, ISTS.

villes. Les idées ae communiqueiit bien plus vite dans le Midi que dans le Nord : la parole est plus vive et .'esprit plus ouvert.

Autrefois, la religion empêchait l'exaspération des classes déshéritées. Elle enseignait la résignation aux maux présents et, comme compensation, elle ouvrait les perspectives de la félicité éternelle dans un monde meilleur. Aujourd'hui, le sentiment religieux est singulièrement refroidi et l'hostilite contre le prêtre remplace souvent l'ancienne confiance. En outre, en m'a affirmé de divers côtés que le bas clergé de la campagne, qui est presque aussi pauvre que les prolétaires, passe au socialisme. C'est ce que disait aussi ' récemment un économiste distingué, G. Boccardo, dans le Giornale degli Economisa. Un fait curieux: vient à l'appui de cette appréciation.

En avril 1877, une bande de jeunes gens, membres de sociétés secrètes, se réunit au village de San-Lupo, à l'est de Capoue, pour préparer un mouvement révolutionnaire. Une lutte s'engage avec les carabiniers chaînés de les surveiller : deux de ceux-ci sont tués. ta bande s'empare du village de Létino. Elle déclare qu'elle vient faire la révolution sociale, et on brûle le cadastre des propriétés, au pied d'un crucifix qui se trouve au milieu de la place. Le prêtre de la paroisse monte sur le soubassement du crucifix et prononce un discours incendiaire, qu'il termine en disant que ces

hommee qui sont venus pour établir l'égalité Bont les vrais apôtres du Seigneur, dont ils vont appliquer les lois. La bande part pour le village voisin de Gallo. Le curé de cette paroisse s'avance à sa rencontre et, après avoir embrassé le cLef, retourne joyeux au village, en disant aux habitants : — « Ne craignez rien. Ce sont de braves gens. On va changer le gouvernement et brûler les registres, Cambiamevto ai govetTio ed inceTidia M carte. »

Bientôt la bande tout entière tombe aux mains des soldats. Le procès est instruit et jugé aux assises de Capoue. L'avocat des accusés soutient que leur crime est politique et que, par conséquent, il est couvert par l'amnistie édictée à l'avènement du jeune roi. 'Quoique deux carabiniers aient été tués, le jury acquitte. Tout cet épisode ne paralt-il pas un chapitre de roman? Mais ce qui est à noter comme symptôme, c'est que les curés des deux villages occupés par la bande ont accueilli celle-ci avec enthousiasme, en saluant la révolution sociale comme une délivrance.

Dans les villes du Nord où il y a de l'industrie, les préfets m'ont assijré que beaucoup d'ouvriers, même sans être affiliés à des sociétés secrètes, sont acquis aux idées de nivellement et de réorganisation sociale. On peut donc dire que le socialisme se répand en. ce moment en Italie, parmi les travailleurs industriels, ' parmi les campagnards des provinces où ils sont les

plus malheureux, et aussi parmi le bas clergé, qui est presque dans la misère. Mais je ne pense pas que cela constitue encore un véritable danger pour l'ordre actuel. Heureusement pour l'Italie, elle n'a pas de grands centres industriels où les ouvriers, vivent accumulés dans les fabriques, exposés k cette désolante calamité de la réduction des salaires et du chômage. Les désordres et même les soulèvements dans les campagnes ne s'étendraient jamais qu'à quelques localités et ne peuvent pas menacer le gouvernement. Pour que l'action du clergé devînt dangereuse, il faudrait que les chefs de l'Église entrassent dans le mouvement socialiste, ce qui n'est guère probable actuellement. Le péril ne deviendrait sérieux que si la contagiou des idées de révolution sociale pénétrait daua l'armée par les sous-officiers qui, dans les cafés, sont souvent eu contact avec les membres des sectes. Mais quoi qu'on m'ait dit à ce sujet, j'estime que ce danger est encore éloigné.

Les deux colonnes de l'ordre social actuel sont le prêtre et le soldat. Si un jour tous deux devaient passer à l'ennemi, un bouleversement serait inévitable. Je n'oserais dire que ce jour ne viendra jamais, mais je pense qu'il n'est pas encore venu.

Certains Italiens croient que si la république s'établit déSnitivement en France, l'exemple pourrait rendre douteux le maintien des institutions monar-

chiques en Italie. Sans doute, ce qui se passe en France exercera toujours une réelle influence sur les deux pays voisins de même race, l'Espagne et l'Italie. Mais je doute que cette jnôuence aille jusqu'à menacer la dynastie de Savoie. D'abord toute l'attention se porte aujourd'hui sur les questions économiques et sociales. On est devenu très indifférent h ce qui ne concerne que les institutions politiques. Les événements contemporains ont amené ce changement dans les idées. Nf^uère encore, la république était l'objet, pour les uns, de terreurs invincibles et de répulsions violentes, pour les autres, d'enthousiasmes juvéniles et d'espérances illimitées. Elle a été établie dans deux grands pays, aux États-Unis depuis un siècle, en France depuis neuf aifs, sans justifier ni ces craintes ni ces espérances. Elle n'a amené ui l'Eldorado que rêvaient les uns, ni l'échafaud que redoutaient les autres. La civilisation suit la même marche et passe par les mêmes épreuves aux États-Unis et en Angleterre, en France et en Allemagne. Les mêmes problèmes économiques et religieux, les mêmes crises financières, les mêmes hostilités de classe, la même lutte entre capitalistes et ouvriers se rencontrent dans tous les pays civilisés, qu'ils soient constitués en république ou en monarchie, et les Italiens ont vu que la royauté constitutionnelle peut donner k une nation, de la façon la plus complète, l'ordre et la

liberté. Soua ce rapport, l'Italie n'a rien à envier à la France.

Quoique les défenseurs de la République en France se soient montrés très prudents et très sages, d'ici à longtemps les nouvelles institutions ne donneront pas ce sentiment de sécurité et de confiance qu'inspire un régime définitivement enraciné. D'ailleurs, comme M. Minghetti l'expliquait récemment dans un banquelque lui offrait la jeunesse universitaire àBologne, et comme j'ai essayé de le montrer moi-même dans mon volume sur les Formes de gownernement, la monarcbie représentative est une meilleure garantie àe la liberté que la république, parce qu'elle sauvegarde les droits des minorités, chose essentielle dans un état social démocratique.

Même au point de vue des réformes sociales, la république ne semble présenter aucun avantage décisif sur la monarchie représentative, car le souverain, comme on l'a vu souvent, sera porté à s'occuper des clauses inférieures plus qu'une majorité animée des sentiments ^o'îstes des classes dominantes. Ajoutez h ces causes générales la grande et universelle popularité dont jouit la maison de Savoie, à qui l'Italie doit son existence comme nation, et vous comprendrez pourquoi le parti républicain est ai faible en Italie. Il a cependant joui d'une liberté complète de propagande, et en outre, les traditions historiques des

grandes villes, comme Venise, Gènes, Pise, Bologne, Florence, étaient toutes républicaines. Au Parlement, le groupe républicain ne compte que dix-huit membres, et son chef, le D' Bertani, a même déclaré accepter lés iaatitutions actuelles, en réservant ses préférences théoriques. L'organe principal du parti mazziilien, le journal le Dover^ de Rome, cesse de paraître faute d'abonnés, et cependant les journaux en Italie se publient à très bon marché. En visitant les universités de Padoue, de Bologne, de Borne, je demandai aux étudiants s'il y avait parmi eux beaucoup de républicains. • Non, me fut-il répondu, presque pas, mais tous sont anticléricaux et un grand nombre matérialistes et socialistes. »

Chacun comprend que la proclamation de la repu- blique détruirait l'unité. Le Nord resterait fidèle à la maison de Savoie qui, appuyée sur cette citadelle, au pied des Alpes, dompterait les insurrections locales ou abandonnerait le Midi aux restaurations et à l'anarchie.

Il parait probable que l'Italie ne sera plus morcelée. La seule question qui se pose est celle-ci : Se conservera-t-elle parla liberté, comme elles' est fondée, ou bien par la force et par l'armée?

Beste le troisième danger, le cléricalisme. Le cléricalisme est un danger pour l'Italie, d'abord parce qu'il a pour but définitif le rétablissement du pouvoir

temporel du pape et par conséquent la destruction de l'Italie actuelle. En second lieu, parce que, sans aller jusque-là, s'il arrive en force dans les assemblées des communes et des provinces et au Parlement, il peut^ en s' alliant au parti radical, créer des embarras inextricables et exploiter les mécontentements populaires. Actuellement, la très grande majorité des Italiens, même les bons catholiques, veulent conserver l'unité de l'Italie. Donc un parti qui a pour programme avoué ou secret le morcellement de la patrie n'a point de chances de succès. C'est pour ce motif que le père, Curci conseille aux catholiques et au pape de changer de tactique. < Réservez, dit-il, les droits du Saint-Siège sur lesquels vous ne pouvez transiger, mais n'en faites pas une question de politique militante. Présentez-vous simplement comme parti conservateur. Vous représentez le sentiment religieux qui est indispensable à toute société. Vous êtes ainsi un élément essentiel et même, en réalité, le vrai fondement de l'ordre actuel. Vous êtes le seul boulevard contre les assauts de l'esprit athée et révolutionnaire. Donc, tôt ou tard, quand on aura vu le danger, tout ce qui est conservateur se rangera autour de vous et vous reprendrez l'influence et l'autorité qui vous appartiennent. » Le pape, dit-on, écoute volontiers le père Curci. Le fait est que, proscrit par Pie IX, il a été appelé au Vatican par Léon XIII, qui

ne veut pas continuer la politique d'illuminé de son prédécesseur.

Léon XIII déaire se réconcilier avec les gouvernements. En traçant le tableau des dangers que présentent les progrès du socialisme, il a montré que le seul remède était l'alliance du trône et de l'autel. Ceci est une tactique très habile. En se réconciliant avec le pouvoir civil, l'Égliae peut poursuivre son œuvre de propagande. Quelques concessions ne sont rien, au prix des conquêtes que le clergé peut faire s'il n'est plus tenu en bride par leq 'gouvernements. Léon XIII a été longtemps nonce à Bruxelles. Il a vu là tout le parti que l'^^lise peut tirer des libertés modernes, si elle apprend à en laire bon usage, et il semble que c'est làlamarchequ'il veut imprimer à l'armée ecclésiastique dans le monde entier. Se rendre maJtre de la civilisation moderne au moyen des libertés modernes, et réaliser le rêve de Hildebrand, la suprématie universelle de l'Église, non par les anathëmes et les foudres papales, mais par les élections, les parlements, les associations et la presse, voilà le programme.

En Italie, pour atteindre ce but, tout est à faire. D'abord, le clergé supérieur, qui est dévoué complètement au pape, n'a pas encore l'expérience des luttes politiques et les moyens d'action indispensables lui manquent. Le cleig'ô inférieur est, en partie, animé

D,mi,.=db,Goonk'

d'uQ certain patriotisme italien et, à peu d'exceptions près, il n'est pas militent. Comme je l'ai déjà dit, le curé de campagne tirant son revenu, non du budget, mais d'un petit bien, d'un podere, qu'il exploite souvent lui-même ou qu'il loue, est absorbé par les intérêts matériels, et n'a rieu d'un ap6tre. Ce n'est qu'un paysan' qui dit la messe. Il est pauvre, bumble, craintif, très ignorant, souvent assez grossier et, dans le Midi, de mœurs très relâchées. Il n'a donc nullement les allures d'un missionnaire ni les visées d'un soldat de la papauté. Il vit terre à terre; il n'a pas d'idéal. Comme organe des passions populaires qu'il enâammerait, il aurait une puissance çéelle; mais, s'il voulait maintenant lutter contre -les tendances de ses paroissiens, il ne serait pas obéi. Le prêtre est une puissance électorale quand il peut dire aux fidèles : Vous voterez pour un tel, ou je vous refuse l'absolution. Mais, en Italie, il ne songe pas à prendre cette attitude. Il n'ose pas même interdire la lecture des journaux anticléricaux.

Si les libéraux font passer le projet de loi, déjà déposé, qui remplace les propriétés des cures par une dotation au budget, ils auront supprimé le lien qui attache le bas clergé à la société civile et ils l'auront préparé ainsi à devenir uniquement une milice papale.Ceseraun premierpas.Un second pas sera fait quand, dans les séminaires, les évêques formeront les

lévites, à la lutte politique et surtout quand ils leur auront fait comprendre qu'en s'emparant des électeurs, ils peuvent devenir les maîtres de ceux qu'ils craignent aujourd'hui. C'est précisément ce qui se fait maintenant, et les jeunes prêtres commencent à entrevoir un idéal d'autorité qu'ils pourront atteindre un jour. Mais, avant qu'ils n'en arrivent là, il faudra qu'ils préparent à leur tour les géiiérations nouvelles à subir leur inQuence et qu'ils habituent peu à peu les laïques à s'incliner devant leurs exigences. Ce travail de préparation exigera bien du temps. Je crois donc qu'un vrai parti clérical ne tardera pas à se constituer en Italie et que le clergé, mieux dressé par les évéques pour le combat, regagnera en grande partie l'influence qu'il a perdue; mais pour qu'il parvienne & obtenir une majorité 'dans le Parlement, il fiiudra au moins deux g^érations.

En somme, il me semble que l'Italie n'est menacée à bref délai ni par le socialisme, ni parle républicanisme, ni par le cléricalisme.

La misère est grande. Une mauvaise récolte peut accroître le nombre des mécontents déjà très considérable. Des soulèvements locaux peuvent se produire. Mais une révolution me parait peu probable.

Rome, 20 décembre.

Plerantoni me fait faire quelques viBÎtes très intéressantes, d'abord chez M. Magliani, ministre des finances. De l'avis unanime, c'est un des financiers les plus capables de l'Italie. Nous causons du bimét^lisme et de la convention monétaire récemment conclue entre les États de l'Union latine : — Théoriquement, dit-il, je comprends qu'on préfère l'étalon d'or unique; mais pratiquement, l'exclusion de l'argent, c'est l'avilissement de tous les prix, et la baisse des prix, c'est la ruine de l'industrie, on le voit en ce moment, et dans l'avenir, l'écrasement des débiteurs et des " contribuables. L'Allemagne a commis une grande faute en expulsant l'argent. Elle a été la première à en porter la peine. C'est un exemple que nous ne suivrons pas.

M. Magliani nous fait visiter son ministère, symbole parfait de la centralisation bureaucratique et paperassière. C'est un bâtiment tout neuf qui s'élève en fiw» de la gare et qui a coûté 11 millions. Ce n'est pas cher, car c'est une des plus grandes con-

structionB de l'Europe. Déjà 3,500 employés y grattent du papier et on en attend encore 1,500 qu'on a laissés provisoirement à Florence. C'est toute une année de commis et un déluge d'écritures.

La routine formaliste de l'ancien ré^me a été maintenue et toutes les complications d'un grand État centralisé sont venues s'y ajouter. Pour la moindre affaire il faut vingt ou trente documents et autant de signatures. Qui donc aura la puissance de simplifier tous ces rouages et toutes ces formalités î Cç ministère est un vrtii palais. C'est la manie traditionnelle des Italiens d'en bâtir. D'immenses escaliers, des corridors sans fin, du stuc et des fresques et beaucoup de place perdue. Les ministres conservent leur l<^ement particulier; seulement ils ont au ministère des salons pour recevoir. Cela est indispensable ; mais pourquoi y mettre tant de faste, des tapis veloutés, des meubles dorés, des tentures de soie? N'est-ce pas un contraste pénible quand on pense à la misère . des peuples? Mieux vaudrait imiter la simplicité austère des ministères de Vienne et de Berlin. Un miaistre ici peut-il s'asseoir sur un de ces sophas somptueux sans être saisi d'un remords, en songeant que le prix de ce meuble enlève le pain à toute une famille ? — C'est un détail, me dira-t-on; qu'importent les quelques millions qu'ont coûté ces ameublements? Un détail, soit, mais il est caractéristique. Examinez les

— ÎOO —

budgets. Lee chambrée Toteot trop légbremeDt uae fonle île dépensa inutiles qai esigeot de nou^veaux impôts. Il faudrait ici récouomie k «Btrance de Frédéric II, qui ipDrtBit h aes habits vsés àes boutons troués. 'Eâi Italie, un ^u patriote ne de^rrait pas voter us centime qui ne ifbt sbsdumrait indispensable.

On va consacrer de Douveaux mitliûss à bâtir un palais des ■beaux-'arts, et cela à Rame, où les palais ' foisonnent et où les cbefo-dtœuvre sont partout. Dépense bien inut^, car la place ne manque pas dans les bâtiments appartenant à l'État. Ainsi, que de chambres encore vides dans celui de Latran !

Voici un autre «semple de ces jNrodigalités, à mon avis inexcusables. Une eooscriptioii a été fiiite pour élever un monument à la mémoire de Victor-Emmanuel. On a réuni un peu plue d'un million. Le mieux serait de bâtir une école portant le n«m du premier roi d'Italie. Si l'on veut un souvenir plas personnel, qu'on érige une belle statue équestre. Mais non : on va construire un arc de triomphe -qui coûtera 12 millions et qui, quoi qu'on fasse, sera d'an' médiocre effet k côté de ceux de Titus, de Septime-Sévère et de Constantin. Et tandis qu'on gaspille ainsi l'argent, les populations, dans une année d'abondance exceptionnelle (1878), se soulèvent de misère et se fout égorger, faut* de pouvoir .payer les àmpâte.

Nul ne semble comprendre ici que l'économie est

— Ml —

un ikrvoîr atrict. La prodigalité est du reate une maladie eurapéeuiie uoivârselie. La &cilité des emprunts ruinera lee villes et les États. C'est si glo-r rieux de faire des emb^lisseinenta I Le contribuable payera, il n'a qu'à ae^ serrer l'estomac s'il ne préfère mourir de faim. Ces aecroissementâ constants des impôts prépareoit évidemment le sooialiame ou plutôt elles le r'éaliâerontr oar elles aboutipont à la suppression de la propriété par l'absorption du revenu.

— Viaite chez CaiToli. Il souSre encore de la blessure qu'il a reçue eu- se jetant au devant du poignard de PasaanaQte pour prot^er le roi. Loyale et sympathique %ure. 3a mère, vraie Spartiate, a envoyé successivement ses fils mourir pour la cause italienne. Celui-ci ■ seul a survécu. Aussi sa popularité est énorme. Dans les villes et jusque dans les villages ou affiche des bandes de papier où se trouve imprimé en grands oaractèrea, sur les unes : Vita il re Umberto! sur les autres: 'Viva' CmrolU II vient de céder le ministère à Depretis, mais sou groupe est le plus puissant à la Chambre. Son éloquence est chaude et colorée, son dévouement à l'Italie absolu, son honnâ^ tetë ^overbiale. Il ne lui manque que eette tactique parlementaire, cet art d'agir dans les coulisses, indispensable dans une Chambre où il n'y a pas de véritables partis. Celui-là seul peut ae maintenir, qui a le talent de bâtir un édifice solide avec du sable aunif vant,

— Pierantooi me conduit aussi au ministère de l'agriculture dont M. Majorana Calatabiano tient le portefeuille. M. Majorana a été professeur d'économie politique à l'université de Palerme et a publié sur cette science un traité qui a eu du succès. Nous causons du reboisement. C'est un cas où l'intervention de l'État devrait être énergique, comme dans toute question de salut public. Nul pays ne souf&e plus que l'It^ie du déboisement. Les montagnes, les collines sont dénudées. L'eau eutr^ne les terres, les torrents ravagent les campagnes et emportent ponts et chemins; le limon déposé dans les plaines forme des marais d'où se répand la malaria. Le reboisement devrait être imposé aux particuliers et aux communes, et au besoin, exécuté par l'État, comme l'a décrété la dernière loi française sur la matière. Que l'Italie serait plus belle si, comme aux environs d'Albano et de Nemi, les montagnes étaient encore revêtues de cet épais manteau de verdure dont parlent les poètes anciens !

— Je reviens de ma visite au Quirinal. Le sympathique secrétaire de la légation italienne k Bruxelles, le comte de Sonaz, m'avait donné une lettre pour son frère le général de Sonaz, qui est aide de camp du roi. Je me rends k l'audience en brillant équipage, — Van Loo m'a prêté le sien, — mais en frac, car maintenant tout se fait à la cour italienne sans apparat

inutile. A ce propos, je remarque qu'en Italie on ne porte pas du tout de décorations. Quelle différence avec les Italiens d'autrefois, qu'on reconnaissait à la profusion de leurs bijoux, bagues, boutons, chaînes, breloques, croix et crachats ! Au Quirinal, dans le grand vestibule du rez-de-chaussée, je contemple avec respect une haie de militaires en uniforme splendide. une sorte de cent-g;ardes. On monte un escalier en spirale, très large, soutenu du côté intérieur par des colonnes et garni d'une plate-bande continue de fleurs et de verdure ; l'effet est charmant. J'imagine que c'est une idée de la reine Marguerite. Au premier, autre vestibule immense et vide; les huissiers me transmettent h l'officier de service, lequel m'introduit. L'appartement donne sur la place, où sur le ciel bleu se profilent Castor et Pollux et les magnifiques chevaux grecs de la fontaine quirinale. L'ameublement est très simple, mais sans nulle barmoniedaus les tens. J'aime encore mieux cela que l'or et la soie des ministères. Au moins ici le cœur ne saigne pas à la pensée des haillons des paysans qui payent.

Le roi est en costume du matin, un Shootinff-jaciei anglais. Les photographies ont fisiit connaître. sa figure que distinguent d'énormes moustaches; elle est très fine, mais très pâle et très nerveuse. Les yeux, dont on voit tout le globe, ont un regard si perçant, que l'effet en est vraiment extraordinaire. H parle le français sans accent et avec une grande facilité.

' Après quelques mots, brès agréables pour une oreille , belge, sur la. Belgique, sur son roi et son ministre à Rome,^ il arrive à l'Italie : L'Europe, dît-il, ne peut apprécier tout ce qui a été fait ici. Tout était à créer, l'armée, la marine, l'enseignement, les porta et les routes. Que d'argent il a fallu! Aussi le budget était en déficit juste de la moitié; la situation ânancière semblait désespérée, et aujourd'hui, nous avons le jiwreggio, l'équilibre, mais au prix de quels sacrifices I On se plaint des impôts, et ce n'est pas sans raison : ils sont écrasants. Pour certaines de mes propriétés je paye au delà de 50 pour cent du revenu. Que je serai heureux le jour où on pourra dégrever le pauvre peuple 1

Il parle de l'attentat de Passanante comme d'un accident de chasse. C'est un malheureux mseusé, ajoute-t-il, il n'a pas su ce qu'il faisait. Le roi s'occupe ensuite longuement de l'armée : C'est la création de mon père. Soldats et officiers ont bonne tournure, n'est-ce pas? Aussi comme ils travaillent; huit heures par jour! Les officiers lisent beaucoup et s'instruisent. L'armée nous coûte cher, mais dans un pays à constituer comme l'Italie, c'est le meilleur moyen de civilisation et d'unification. Le soldat qui rentre dans son village, au fond des Abruzzes ou des Apennins, y apporte l'idée de la patrie italienne et des habitudes d'ordre, de propreté et de disciphne.

— On entend dire souvent que le rôle de la royauté est fini et que l'ère des républiques commence. Cependant M. Passy,dan3 son excellent livre sur les formes de gouvernement, a montré, l'histoire à la main, que les divisions violentes des partis avaient toujours amené la chute de la république, parce que les peuples cherchent dans le despotisme un refuge contre l'anarchie. N'est-ce pas encore ce qui nous attend aujourd'hui?

En tout cas, le rôle d'un roi constitutionnel n'est pas chose aisée. Il ne doit plus chercher^ comme autrefois, à en imposer aux masses par.le luxe et l'apparat. C'est cela qui irrite et provoque les attentats, on l'a bien vu dans le procès de Fassanante. Le roi doit se montrer avant tout dévoué aux intérêts des classes laborieuses. C'est en se faisant le protecteur des communes et du tiers état que la royauté moderne a acquis son pouvoir, à la fin du moyen âge. Aujourd'hui elle le conservera en protégeant le quatrième état, la classe ouvrière. La royauté doit être socialiste, c'està-dire qu'elle doit tendre au relèvement des déshérités.

Le roi Ilmbert s'est montré aussi strictement constitutionnel que son père. 11 n'écoute pas ses préférences", qu'on ignore même. Il ne veut avoir de ministres que ceux que la majorité du Parlement lui désigne. La chose est souvent bien difficile quand il n'y a que dea

partis flottants et pas de vraie majorité, comme c'est ordinairement le cas en Italie. Il consulte alors le président de la Chambre et du Sénat et les chefe des partis, et il accepte la combinaison qui offre le plus de chances de durée ; c'est ainsi que s'est formé le ministère, Depretis. En toutes circonstances, il paraît s'oublier complètement lui-même, pour ne songer qu'au bien de l'Italie. Il désire surtout favoriser le développement intellectuel du pays.

Quand Graribaldi est arrivé récemment à Rome pour présider une réunion dont les tendances républicaines étaient peu déguisées, le roi Umbert, sachant que, le vieux général était malade, alla le voir. On lui fit remarquer qu'il aurait pu s'en abstenir : Peut-être, répondit- il; mais il a tant fait pour l'Italie, et moi rien encore. Il 'est vieux, et je suis jeune. C'est un héros, et moi je n'ai que ma bonne volonté et mqn dévouement. Mon père l'aimait et aurait été le voir. Je veux faire ce qu'il aurait fiiit.

Il faut dire que presque tous les souverains actuels remplissent bien leurs hautes fonctions. Je pense que l'exemple de notre roi Léopold I" n'y est pas étranger. Ils le prennent pour modèle. Le succès de son règne, la popularité dont il a joui engagent à l'imiter. C'est une remarque que je tiens du roi don Femand, de Portugal. Tandis que je visitais, il y a quelques années, son magni&que domaine de la Pena, près de'

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Cintra, et qu'il me moutrait ses araucarias doot tl est très fier, il me parla longuement du poi Léopold I"': Je n'oublierai jamais, disait-il, les sages conseils que me donnait mon bon oncle. Son influence a été grande pendant sa vie. Celle qu'exercera son exemple ne aéra pas moindre. Tous les rois, h commencer par mon fils, voudront &ire comme lui. Il a été le type du souverain constitutionnel. 11 a été toujours heureux et il a fait le bonheur de son pays. Qui ne voudrait imiter sa façon de gouverner, avec l'espoir d'arriver aux mêmes résultats ?

— Je lis dans la Gaezetta delV Emilia (n" 326 à 328) le compte rendu d'une leçon fait« à l'université de Bologne par l'éminent professeur Pîetro Siciliani le jour de l'attentat de Passanante. Il y étudie les tendances du socialisme moderne. Il montre qu'il vient en grande partie de l'idéalisme de Rousseau et qu'il est en opposition absolue avec le darwinisme et le positivisme auxquels il prétend se rattacher. Le professeur Siciliani a inauguré un cours de sociologie à Bologne. Ceci montre une fois de pins que la vie scientifique est tr^ active en Italie.

— On me parle beaucoup d'un critique d'art très connu en Italie eten Allema^e, le sénateur Giovanni

- Morelli. Il s'est fait une spécialité de l'art de contrôler l'authenticité des tableaux. Pour y parvenir, il étudie avec le soin le plus minutieux, et la loupe à la main.

UQe toile d'un maître donti'origiae ne fait pas doute. Si ce peintre a eu plusieurs manières, il prend un type de chaque manière. Il examine alors lea couleura employées de préférence, — chaque artiate avait lea siennes, — le coup de pinceau, les particularités du dessin, le caractère des figures, la façon de feire 1^ mains, les pieds, lea draperies, les paysages, les motifs d'architecture. Il est certain que chaque peintre a eu et a encore sa façon de voir et de rendre les objets, n s'agit seulement de la constater. Thoré, qui écrivait sous le pseudonyme de Burger, avait appliqué' ce procédé de critique aux tableaux de l'école hollandaise avec une Bnesse d'aperçus très instructive. Les critiques de M. Morelli ont fait sensation et autorité à Rome. Ainsi il a appliqué son procédé de contrôle à la galerie Borghàse et il a démontré que le femeux portrait de César Borgia par Raphaël n'était pas de Raphaël et ne représentait pas Borgia. A mon avis, il y a là une voie nouvelle ouverte h la critique d'art. Mais, pour y réussir, il faut de longuos études et un scrupule, une patience h toute épreuve dans l'examen des détails.

Je rencontre souvent chez Minghetti l'illustre physicien Blasema, dont le livre sur la Musique et le son, publié en français chez Germer-Baillière, a eu un si grand succès. C'est lui qui me fait visiter dans tous ses détails la nouvelle université de Rome, parfaitement "

installée dans l'ancien et somptueux collège des jésuites. Le gouvernement s'efforce d'attirer ici les professeurs les plus distingués. Momentanément pour combattre l'influence papale, cela peut être utile, mais je crois que toute centi;alisatioa est mauvaise. Bespectez surtout la vie iotellectuelle des provinces. Lltalie la possède au plus haut degré. C'est un grand avantage, n'y portez pas atteinte.

— Je retrouve à Rome mon éminent confrère de l'Institut, M. Geffroy, dont j'ai eu le très grand plaisir de faire la connaissance à Upsala, l'an dernier. Lui, qai a &iit de si intéressantes études sur le Nord Scandinave, est maintenant directeur de l'École française d'archéologie établie à Eome. Excellente institution, créée à l'imitation de l'Institut allemand, qui a son siège au Capitole. Nous recevons, de la part de M, et de M"" Geffro j, un accueil cordial et vraiment amical dont je tiens à les remercier ici. Ils occupent le second étage du palais Farnèse. Nous y dînons plusieurs fois avBC quelques élèves de l'école qui m'expliquent leurs travaux d'érudition. Ils habitent en ville et travaillent sous la direction de M. Geflroy. Si on envoyait à Rome successivement les lauréats de nos universités se destinant à l'enseignement du droit romain ou des antiq^uités, ils recevraient ici le meilleur accueil.

— M. Gefeoy me conduit à une soirée chez la com- "teBse Ërsilia Lovatelli. Elle est belle et jeune encore,

quoique mère de cinq enfante, et elle est en même temps un des épigraphistes les plus savante et les plus ingénieux de l'Italie, tant pour le grec que pour le latin. Elle vient de déchiffrer l'inscription tumulaire d'un cocher numide qui avait gagné des millions aux courses de char. Son interprétation a felt rumeur dana le monde savant, parce qu'elle a feit connaître certains détails que l'on ignorait. M. Waddington a écrit une lettre de félicitation à donna Ersilia. Elle demande à M. Geffroy si ce ne serait pas d'un pédantisme ridicule de répondre en latin ; elle craint de mal écrire le françtùs. Elle m'explique que le goût des lettres anciennes lui est venu assez tard. Hais maintenant c'est pour elle une vraie passion et un bonheur. Elle ne va guère dans le monde et ne reçoit que des savante et des hommes de lettres. C'est par exception que se trouve chez elle, ce soir-là, sa belle-sœur, la princesse Teano. Je lii'en félicite ; je vois ainsi la belle, l'incomparable Teano, dont on m'a tant parlé. Elle est, en effet, éblouissante, et une démarche € de, déesse sur les nues », comme dit Saint-Simon. L'idéal (ëminin dans sa perfection. Elle est Anglaise.

Donna Ersilia est des Caetani, qui étaient les maîtres d'une partie de la campa^e romaine dès le xn" siècle. Ce sont eux qui dominaient sur la via Âppia, où ils avaient transformé la masse inattaquable du tombeau de Cecilia Mtjtella en un château fort. L'éru-

dîtion est de tradition chez les Caetani, Le père de donna Ersilia, le duc de Sermoneta, est aussi un lettré et un protecteur des lettres, et son fils, le prince Teano, se pique de ne pas les dédaigner. Je vois dans les A tu dei Lincei que la comtesse Lovatelli a été élue membre de l'Académie à l'unanimité, qu'elle y a pris séance le 4 mai et qu'elle y a lu une 'communication sur une mosaïque nouvellement découverte, se rapportant aussi à un Auriga. Ceci ne fait-il paiS honneur aux Lincei, aux femmes et à l'aristocratie italienne t — J'ai déjà dit que l'une des supériorités de l'Italie est que dans la noblesse, il se rencontre, plus que dans celle d'aucun autre pays, des personnes cultivant les sciences, les lettres et les arts, et faisant des sacrifices pour les encourager. En voici encore un curieux exemple. Mon éminent collègue Catalan m'avait confié un message pour le priuce BoncompE^ni Ludovisi, qui publie à ses frais une revue scientifique très intéressante. C'est un mathématicien fort distingué qui s'occupe surtout de l'histoire des mathématiques. Il entretient des correspondaûts chargés de faire des recherches dans les principales bibliothèques de l'Europe. Il ne recule devant aucune dépense, pour arriver. à une précision rigoureuse. S'agit^îl d'une correction d'épreuves, il les propose, me dit Catalan, par télégrammes qui coûtent énormément. II habite quelques chambres dans le haut du palais de son frère,

le prince de Piombino, Piazza Colonna. Je le trouve au milieu de monceaux de livres et de paperasses qui ont envahi tout l'appartement, parois, meubles, plancher. Il a la pâleur du parchemin et la maigreur d'un ascète. 11 me reçoit dans le négligé l,e plus absolu. Type du vrai savant d'autrefois. Il ne vit que pour ses mathématiques. Il ne quitte jamais sa bibliothèque, même pendant l'époque des fièvres. J'ai été, me dit-il, une fois h la campagne chez mon frère, à la villa Ludovisi, à Albano. Loin de nies livres, j'ai été trop malheureux. Je ne les quitte plus. — On pénètre difficilement chez lui. Il n'est pas des Lincei, parce qu'il n'est pas rallié. Il est noir, c'est-à-dire partisan du Vatican.

— A Rome, la société se divise en noirs, les papalins, en blancs, ralliés à l'Italie, et en^w, les mixtes, comme il y en a partout. Les noirs purs ne vont pas dans les salons où ils peuvent rencontrer les blancs. Ainsi, ils ne mettent pas le pied chez les ministres accrédités auprès du roi d'Italie : ce serait reconnaître l'usurpateur. On remarque que les tamilles les plus anciennes, celles qui étaient déjà puissantes quand la papauté ne l'était pas encore, sont ralliées; par exemple, les Caetani, les Orsini, les Doria, les Sforza, les Pepoli ; tandis que celles qui doivent leur richesse et leur rang au népotisme papal, comme les Borghèse, les Chigi, les Aldobrandini, restent fidèles au Saint- Siège. Ce n'est que naturel.

— Nous visitons de nouveau Saint-Pierre du haut en bas, depuis le péristyle de l'entrée jusqu'au sommet de la boule. C'est un monument prodigieux, étonnant, mais de mauvais goût. Micbel-Auge a réalisé le miracle : il a posé le Panthéon dans les airs ; mais, à quoi bon? J'aime infiniment mieux le Panthéon solidement assis sur le soi, avec sa coupole surbaissée, laissant tomber le jour par sa baie circulaire, s' ouvrant directement sur la voûte du ciel : idée simple et vraimeot belle. Les fenêtres latérales, à Saint-Pierre, ressemblent à celles d'un palais et sont déplacées dans un temple. L'architecture est un art où doit régner la raison et le goût. Chaque détail doit avoir son but. Les Grecs ont admirablement compris ceci : ainsi dans le Parthénon, rien qui ne soit motivé. C'est pourquoi leurs œuvres sont parfaite^. Michel-Ange, malgré son écrasant génie, a été le grand corrupteur du goût. En tout, il a cherché l'effort, l'extraordinaire, la violence. Vayez ses sibylles et ses prophètes à la Sixtine. Nos architectes, trop souvent, suivent son exemple. Leurs monuments ne répondent pas au but qui les a fait construire.

Contemplez le Palais de Justice de Bruxelles, Il a de' grandes qualités : beauté des profils, puissance et harmonie des lignes, mais où est le symbolisme? où est , la justiScation de ses dispositions? Rien n'indique à quoi il est destiné. Ainsi pourquoi ce dôme ou cette ' U

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superstructure quelconque qui couronnera l'édifice? L'utilité en est nuUe et l'effet général sera amoindri. Les améuagementa intérieurs sont détestables. Le principal, le but, est sacrifié jt la façade. C'est de la déraison, c'est-à-dire l'antithèse de l'arcbitecture, où tout, au contraire, doit avoir sa raison. Saint-Pierre ouvrant au-dessus de nos têtes, à une hauteur vertigineuse, sa gigantesque coupole, a du moins ce mérite de donner l'impression de l'infini, ce qui convient k une église. La cathédrale gothique est pleine dépensées, de symboles. C'est le livre de pierre qui traduit le catholicisme aux yeux de ceux qui ne savent pas lire. Il en eSt de même des temples de l'Egypte et de l'Inde. Là encore, quoique sous une forme moins parfaite qu'en Grèce, l'architeele a compris sa mission. Les monuments romains, les cirques, les thermes, les théâtres, les amphithéâtres, les forums, les aqueducs répondaient admirablement à leur destination. C'est de la raison incamée dans le marbre.

Comme aspect 'extérieur et comme décoration intérieure, le Panthéon est incomparablement, supérieur à Saint-Pierre.

— Le jour de la Noël, dîner de famille chez Mancini. L'éminent juriste, quoique souffrant, préside. Le plat national, ce jour-là, est l'anguille de Comacchio. Com^tcchio est une immense lagune au sud des bouches du Pô, où la pâche est admirablement oi^a-

Mit

TiFifiée. Coste eu a demné une descriptioQ extrêmement ietéreBs&ate. Après Le dîner, Maucini, aussi bon musieieDr qu'il e»t brillant cH-ateur, joue du piano et sa aharmaote SUe chante d'une voix pure et pénétrante des coMumgtte italieanes . La fille aînée, Grazia, qui a épousé Pierantoni, est un auteur très connu. Elle publi« des nouvelles traduites en fraaç^a, en angl^, en allemaEid et même en hollandais. Ses Tera n'oat pas mtHiQS de succès. Sa dernière pièce, récemment parue dans la, Huom Antologia, est intitulée : La miniera di Fclmta. Le sujet est suédois et la poésie du Nord j est bien rendue. Cela rappelle le» petits po^affi^âe Itoi^fellow. La m^ de Mancini était une femmâ très reman^uable. Virant dwis un ytllagtt perdu au miliea des sauvages miMita^es des Ahruzzea, elle y a forméson fila. Grazia Pierantoni a fait paraître d'rfle un petit volume touchant : Il manuscritto delîa itonna. t Le mm/ascrii de la grand' 'm,èrg. * Ce sont de» conseils de morale familiers et profonds. Il aérait utile de tes traduire en français.

. — Je relève dams ua discours de Pierantoni à ses électeurs de Capoue un joli mot : Il depntato e M» luyto ehi fer pttleino 4a un commandatore. < Le député est un œuf d'où, comme poussin, sort un commandeur. »

— Le docteur Pantaleoni, sénateur du royaume, est oQ. des honuoes distingués %u'il m'a été donné de

rencontrer k Rome. Plein de feu, malgré ses cheveux blancs; débordant d'idées originales et d'esprit, il s beaucoup écrit sur la politique de son pays et s'en est occupé avec un dévouement absolu qui a failli lui coûter cher. Ami de Cavour, il a été employé par lui dans ses négociations avec la France. 11 avait été exilé par le pape. Eéfugié d'abord à Paris, puis à Nice, ii conualt tout le personnel de la haute politique européenne. C'est lui qui a écrit le meilleur article qu'ait signé Forcade, la Question romaine (1861). Je me rappelle la vive impression que me fit cette étude. Elle contenait un résumé admirable de l'histoire de l'Église et je ne pouvais m' expliquer comment Forcade connût si à fond l'histoire ecclésiastique. Dans un écrit que me remet le docteur Pantaleonî,' je retrouve exactetnent les mêmes idées. Celui-ci l'avait remis à Forcade pour qu'il le flt paraître dans la Revue des Deux Mondes, après l'avoir traduit et habillé à sa façon. Du reste, Forcade, au commencement de l'article, dit qu'il en doit les idées à un Italien distingué. Ce n'était pas un plagiat, mais un service rendu à la cause italienne. Pantaleoni, qui habitait Borne, ne pouvait pas signer ni se faire connaître.

Nous causons des habitudes et des mœurs de la classe supérieure à Rome. « Tout est changé, me dit-il, depuis que la politique et la vie parlementaire ont chassé l'oisiveté somnolente d'autrefois. Stendahl ne

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retrouverait plua cette société romaine ot l'amour était la grande affaire, où régnaient les petits alDbés, et qui se passionnait pour un sonnet ou pour un camée. Stendahl en gémirait, mais ce qu'il appelait dédaig'neusement la morale, s'en félicite. La liberté nous a apporté un reflet des mœurs anglaises. Les hommes s'occupent des élections, des Chambrea, des affaires de l'État, de la commune — ou des leurs; carils songent à gagner de l'argent. Les femmes sont entraînées dans le même mouvement : elles commencent k lire autre choseque des romans. Le sigisbéisme est devenu une exception ou du moins ce n'est plus une institution. Les mères soignent l'éducation et l'instruction de leurs enfants, qu'elles cherchent à pousser très

- loin. Les jeunes filles s'instruisent. Cependant beaucoup d'entre elles reçoivent leur instruction au couvent et y puisent des idées peu favorables au nouveau

" régime, ce qui est un danger. Il manque en Italie, comme du reste dans tous les pays catholiques, des instituts où l'on donne une instruction supérieure aux filles des hautes classes. C'est une grave lacune qu'on s'efforce de combler. Les parents riches, qui ne veulent pas du couvent, prennent des gouvernantes. Vous connaissez M"' Alfieri et son amie M"° Marianî. Elles parlent et écrivent le français, l'anglais et l'allemand aussi bien que l'italien. Elles se tiennent au courant des quatre littératures et s'intéressent^

comme voua l'avez vu, à toutes les qweationB de ttotre temps. Voilà le type de ce que aous désirons que nos .filles soient sujonpd'hui ; maie, en «ttendoiit, beaucoup d Italiens ^}ouseut des étrangères, ties Anglaises BHrtout. C'est ce que j'ai feit mOT-même. Guerrieri a -épouséune AUemattde. La inère du prince Doris ^ celle du duc Sforza-Cesarini sont Anglaises. Le duc de Serinoneta et son fils, le prince Teano, ont tous deux^pousé des Anglaises.

« La révolution a égalerait ex«tcé une influence fevorable sut les hommes. l'ia s'-oocupent 'beaucoup plus de choses utiles. Il y « un véritable réreîl écoeoloique et scientifique, iHafâ notre jeunesse dorée subit plus qu'autrefois l'imâuencede certains côtés ^heux des mœurs parisiennes. La femme du demi-monde, l'entretenue, qui n'existait guère en Italie, s'y multiplie dans toutes les grandes -villes. On ne veut plus s'imposer les petits soins au prix desquels s'obtenaient les feveurs autrefois. On préfère payer. •»

Le D' Pautaleoni voit l'avenir des sociétés européennes très en noir. Il ne se réjouit qu'à moitié de oe progrès écoiiomique dont nous sommes si fiers ' . Je

> Voici GD quels termes le D' Pantaleoni accuse réception de mon discoure sur les Rapports de l'économie politique et de la démocratie. — Le Ion est humorislique, mais l'idée est sérieuse.

n J'ai iu avec grand intérêt votre discours ; mais me permeltezvoQB quelques remarqneB?

suiB plus conâant que lui dans le résultat définitif^ mais je peuse aussi que noua passerons par de redoutables épreuTcg.

— Nous voyons souvent les Alfîeri-Cavoup. Quelle belle alliance de noms : le plus gfrand poète et le plus ^^ûd homme d'État de l'Italie moderne. La marquise est la nièce de Cavour dont elle était très aimée. Elle

« J'en ai Irois à vous présenter.

'i'l''.L'hiBtoife démontre que les sociétësoù les conditions a'égalisenl et où triomphe la déoiocratie sont toujours conquises par les nalittns plus autoritaires où la force bnitalt; est concentrée. La monarchie mange loujoursles républiques, et votresociété démocratique des travailleura finira par travailler pour l'étranger,

u 2" 11 y a des races, comme les coolies et les nègres, qui peuvent fournir plus de travail avec moins de frais de nourriture. Lu conséquence de la terrible loi de la concurrence est que les travailleurs à bonmarcbéou de race inférieure mangeront les travailleurs de raoe supérieure, b moins que ees derniers ne se/déaident i égorger les premiers pour empêcher la concurrence; ce qu'ils paraiisent, en effet, en bonne disposition de faire.

« 3° Hais il y a la machine automatique il l'américaine, qui mange encore moins que les races inférieures d'hommes, et ainsi la machine tuera la main-d'œuvre, sauf pour la fabrication delà machine elle-même, si pourtant celle-ci n'arrive pas & se reproduire d'elle-même comme la pomme déterre.

«Voilà, me paraEt-il, où les lois des forces naturelles nous amèneront... Comment l'empécber? Les décrets des hommes empéchent-ils les eaux des torrents d'envahir les terres?

«Voyons, sans plaisanterie, croyez-vous qu'il n'y ail rien de vrai dans mes sombres prévisions ?

« Tout ^ vous,

« D^ PaNTaLEONI. -a

a vécu dans son intimité et elle a écrit un livre touchant aur la fin de sa vie. Elle est une des femmes les plus distinguées de l'Italie. Nous l'avons rencontrée il y a deux ans à Saint-Maurice, en Engadine, avec sa fille aînée qui épousait bientôt après Visconti- Venosta. Visconti était venu les voir là-baa et on m'a dit que c'est alors que le mariage s'est décidé. Nous causâmes beaucoup avec M°" Alfieri de l'Italie. Elle ne croyait pas que le cléricalisme devint jamais un danger sérieux. Le comte d'Arnim, l'ennemi intime de Bismarck, qui venait souvent se joindre à notre groupe après le diner,n'étaitpointdutoutde cet avis, et il connaissait bien l'Italie, où il avait représenté l'Allemagne, — La formule de votre oncle, disait-il à M™' Alfieri, est très belle et rien ne parait plus simple que de l'appliquer : CMesa liiera nello Stato lUero. Mais, au fond, c'est une duperie. Voici comment je la traduis : OMesa armaia ndla Stato disarmato. Tout pays catholique qui ne se défend pas contre l'ultramontanisme, se réveillera un jour plus enchaîné qu'il ne l'a jamais été au moyen âge. — « J'étais à Rome; me dit-il un autre jour, au moment de la proclamation du dogme de l'infaillibilité. J'écrivis alors à M. de Bismarck : Nous ne pouvons accepter cela. Il faut en profiter pour demander des garanties à l'élection des papes. Quoi que noua puissions dire et croire, le pape, surtout depuis qu'il n'a

plus de territoire à lui, est une puissance formidable. 11 dirige les évoques et les curés, et par eux toute la conduite politique des catholiques, même dans nos pays protestants, en Angleterre et en Prusse. 'Il faut donc compter avec lui, — M. de Bismarck a entamé la lutte ; mais il ne vaincra pas le pape aussi facilement que l'Autriche ou Napoléon III. Quand il était souverain, on pouvait le faire plier. Au besoin, on lui aurait envoyé quelques frégates et occupé Ancône ou Civita-Vecchia, Mais aujourd'hui, que voulez-vous lui faire ? Où le saisir ? Depuis qu'il n'a plus d'États, il est devenu invulnérable. Les catholiques sont aveugles en cela : ils protestent contre ce qui fait la force de leur pontife. Maintenant qu'il n'a plus que son autorité morale, qui est immense, il n'a plus à consulter que l'intérêt de L'Église. C'est donc au moment où on le nomme qu'il faut prendre ses précautions. Certains États, la France, l'Espagne, l'Autriche, avaient un droit de récusation. Ce droit ■ devrait appartenir à toutes les grandes puissances. N'est-il pas absurde qu'une niajorité de prélats italiens nomme le pape, qui à sa guise peut jeter le trouble et la révolution dans nos États? Quand j'ai dit cela, on n'a pas voulu me comprendre. — Affaire de dogme, m'a-t-on répondu, nous n'avons rien à y voir. — Non, ai-je répliqué, question de salut public. Voilà ce que j'ai écrit et récrit en 1870. Qui a eu raison? »

M. d'Arnim parlait avec feu et conviction. Il démontrait à l'évidence qu'il est insensé qu'une poignée

. de prêtres italiens nomment celui qui dispose d'une puissance politique cosmopolite et incalculable. Maie il neparvenait pas k indiquer une solution pratique de la difficulté. Comment faire élire un pape par un congrès de grandes puissances dont la majorité n'est pas catholique? L'^^lise n'accepterait pas un chef nommé ainsi.

Le seul remède est évidemment que le progrès des lumières, qui a déjà feit cesser le pouvoir temporel, meÉte aussi fin au pouvoir spirituel.

M"" Alfieri,, fidèle aux idées libérales, défendait la solution de Cavour : la liberté et la séparation de l'Église et de l'État. Les catholiques libéraux sont encore très nombrens en Italie. Ainsi le marquis Alfieri est sincèrement religieux et môme pratiquant, ce qui est rare, et pourtant il est entièrement dévoué à l'unité de l'Itahe et à la liberté. D'autres, qui ne croient pas aux dogmes catholiques, espèrent cependant encore une réconciliation de la papauté avec cette civilisation moderne qu'elle n'a pas cessé d'anathématiser. Je citerai comme exemple Minghetti. C'est la situation de la Belgique de 1830 à 1840 et de la France jusqu'en 1872. En Italie, le pape, parlant wH et orli, maudit les idées modernes, mais en pratique, le clergé n'étant pas encore descendu dans

J'aliène électomle, on ne le rencontre pas chaque jour comme im 'adversaire, et on peut se faire l'illusion d'espérer une entente.

La marquise Alfieri me cite quelques mots qui prouvent que îKe IX était un homme d'esprit. Sous l'extatique sur^vait l'Italien plein de finesse et de hon sens. On sait ique le culte qu'on lui portait était devenu de l'idoMrtrie. Les dévots s'imag^inaient qu'il suffisait du contact d'un objet qui avait touché le pape pour apaiser toutes les douleurs et g^uérir tous les maux ; on vendait ses vieilles calottes, jusqu'à son linge intime. Une vieille Anglaise avait acheté h prix d'or un de ses vieux bas et en l'appliquant sur ses rhumatismee, elle s'en était trouvée instantanément guérie. A une laudience que lui accorda le pape, elle lui raconta le miraole opéré par son bas ; Ab ! ma fille, lui dit Pie IX, voua êtes plus heureuse que moi, vons n'en avez appliqué qu'un, moi j'en porte tous les jours deux, et pourtant mes rhumatismes oontinuent à me faire sou&ir cruellement.

Au moment où Garibaldi se rendit la première fois k Rome, tandis que Victor-Emmanuel se trouvait au Quirinal, Pie IX dit : t AdesstAsiamo tre! A présent, nous sommes trois souverains à Rome. >

Massari me raconte une autre anecdote du même goût. En 1870, quand l'armée italienne se préparait à occuper Rome, Victor-Emmanuel fit prévenir le

pape de la nécessité où. il se trouvait de compléter l'unité italienne et "dé" réaliser le programme populaire, Roma capitale. Le pape s'indigna comme de raison et parla des foudres de l'Église : Remarquez. lui fit -objecter le roi, que si je ne vais pas à Eome, je dois abdiquer. Or, vous n'ignorez pas que mon fils n'est pas tout à fait aussi pieux que moi. — Le pape poussa, dit-on, un soupir : Si cela doit être, plutôt le père que le fils.

Autre anecdote qui prouve l'esprit d'à-propoa de Victor-Emmanuel. On sait qu'en 1870 il était convaincu que son devoir l'obligeait de marcher au secours de la France. L'Allemagpe ne l'avait pas ignoré. Quand, après cela, il alla faire visite h Berlin, sa position était difficile. Il prit les devants. Assis à table à côté de l'empereur Guillaume, il lui dit : Et penser que nous avons failli nous faire <la guerre 1 L'empereur fut vivement touché de cette franchise de soldat qui valait mieux que toutes les habiletés.

— Massari a publié un livre excellent sur la vie de Cavour et un autre qui ne lui est pas inférieur sur Victor-Emmanuel. Il est extrêmement recherché dans la société romaine. Il est du cercle intime de la reine Mai^erite qui réunit presque tous les soirs un petit nombre de gens d'esprit, et Massari en a infiniment. Nul de connaît mieux les hommes et les choses de l'Italie contemporaine et nul ne raconte

avec plus de trait et de précision , Je le rencontre assez souvent en dîner et au Cireoh delta Caccia, où lui et le prince Doria ont eu l'obligeance de m'inscrira. Ce club est formé principalement d'amateurs du sport, mais en môme temps que les fidèles de la cbalsse au renard, on j rencontre des savants et des écrivains, ce qu'on ne trouverait guère ailleurs dans un cercle de ce genre. Le goût des lettres existe ainsi partout en Italie. Une autre chose me frappe dans ce cercle, c'est le mobilier. Il est très simple, mais d'un confortable parfeit. Il est fiiil sur des modèles anglais. D'après l'ancien goût italien, il eût été en bois doré et en brocard de soie, comme dans les ministères. L'apparat cède le pas aux aisances de la vie : c'est toute une révolution dans les mœurs qui s'annonce,

— Soirée chez les Guerrieri-Gonzaga, tous deux écrivains distingués, mais d'opinion différente, quoique habitant ensemble. Le marquis Anselmo, l'alné, a traduit Gœthe en vers italiens; c'est un vrai poète et un charmant orateur; il est de la droite libérale. Carlo est de la gauche avancée. Il proche la réforme protestante. Les deux frères ont soutenu dans leur terre du Mantouan, contre les anathëmes de t'évéque, les curés qui se sont laissé élire par leurs paroissiens^ J'entrevois à cette soirée Bertani, député de Gênes, le chef des républicains à la Chambre ; mais il est Bou&aut et se letire de bonne heure, c'esi-àrdire

vers onze heures. Comme od dlae à sept heures ou même plus tard, on'n'airive en soirée qu'après dix heures et jusqu'à minuit.

Nous causons loug'uemeiit, ma femme et moi, avec le philosophe Raffaele Mariano. Ce nom de philosophe est employé ici et il n'est pas ridicule, car il se trouve encore des personnes qui ont assez le go&t des idées abstraites et le culte de la vérité pour mériter ce beau titre. Mariano s'occupe beaucoup de la question religieuse. Comme Carlo Guerrieri, il croît à la nécessité d'une réforme epiritualtste si on veut sauver la liberté. — < Nulle part, me dit-il, il n'y s moins de foi qu'en Italie. Le catholicisme n'est pas la religion^ mais l'irréligion des Italiens. Ailleurs-, il est maintenant de bon ton d'être ou de paraître croyant. On se donne ainsi un vernis de conservatisme et d'aristocratie. Ici c'est encore comme au svni" siècle : on se pique d'être incrédule. L'homme aisé qui pratique n'est pas loin du ridicule. On se moque de la question religieuse ou plutôt on n'y croit pas. Et pourtant elle se dresse devant nous. Le parti clérical se constitue et déjà ses forces s'accroissent rapidement. Beaucoup . de prêtres étant bons patriotes sont ou indifférents ou favorablement disposés pour l'unité italienne. Mais, attaqués sans cesse, ils songeront k se d^odre. L'esprit de corps, l'ambition a' éveillèrent. On a sup- {ffimé les &ciUtés de théologie dans les univenùtéa. Il

s'ensuit que les jeunes lévites n'étant pins mêlés aux autres étudiapts ne prennent plus rien de leurs idées. Élevéa dans les séminaires, ils y deviennent hoatiles à la vie civile à laquelle ils restent étrangers.

< De tous côtés, à Rome, à Na,ples, à Gênes et jusque dans les petites villes il ae forme des associations électorales cléricales. Elles ont déjà remporté des succès dans les élections provinciales et communales, les seules auxquelles le pape leur permet de prendre part. Elles ne se composent encore que (le « noirs » purs, c'est-à-dire de « papalins » fenatiques. Mais si la question de la restauration papale était écartée, si le parti clérical devenait uniquement un parti conservateur, vous verriez notre droite actuelle se décom-' ^ser. La majorité de ce parti irait grossir les rangs des cléricaux. La glus grande partie de l'aristocratie est libérale, comme elle l'était partout au svin" siècle. Elle deviendra cléricale, comme vous le voyez en France aujourd'hui. »

— * C'est exactement ce qui s'est passé en Belgique, lui répondis-je. Un gjand nombre de nos familles . patriciennes étaient libérales. Les unes étaient restées voltairiennes à la façon de l'ancien prince de Ligne et comme l'ont été Frédéric II, Joseph II, Catherine de Russie. D'autres étaient orangistes, et comme le roi de Hollande était tombé en luttantcontre le clergé, elles étaient anticléricales. À l'inverse de ce qui

existait en France, chez nous, les psrtisanâ de la royauté légitime étaient libéraux, parce que nos souverains, Joseph et Guillaume, l'avaient été. Les cléricaux étaient les révolutionnaires. En Italie vous avez une situation semblable. Les amis de la maison de Savoie ne peuvent être cléricaux, puisque le pape veut chasser le roi de sa capitale. Mais,, en Italie, la même évolution se fera qu'en Belgique. Aujourd'hui les descendants des anciennes familles royalistes, jadis josépbistes ou orangistes, se groupent autour de l'Église, qui s'est mise à la tête de la réaction. Il y a là un mouvement qui se fera partout. A mesure que les revendications des classes inférieures deviendront plus violentes, les classes supérieures chercheront un refuge auprès de l'autel, qui leur paraît le fondement solide du principe conservateur. \

De tout ce que j'entends, je conclus qu'ici le catholicisme est plutôt délaissé que combattu.

M. Marisno a publié sur la question dont il nous entretient un très bon livre, qui vient d'être traduit en allemand, Cristîaneswio, callolicismo e civillâ. Il y montre que le catholicisme est tout l'opposé du christianisme et il demande comment l'Italie pourra vivre et se développer si elle reste fidèle à un culte qui est hostile à son existence méine.

< Sous ce rapport, lui dia-je, la situation est diSéiqae, car notre existence nationale date

de la- révolution de 1830, qui est l'œuvre du clei^. Mais, du reste, les mêmes difficultés nous assiègent, nous, comme vous et la France. Aiusi, pour l'enseignement, quel problème sans solution I Bannissez-vous la religion des écoles, vous rencontrez les résistances des familles, et ai vous l'y laissez, vous avez l'ennemi dans la place, >

Mariano a publié un grand nombre d'ouvrages qui ont eu un légitime succès, entre, autres : La philosophie conUr^poraim m Italie; chez Germer-Baillière. — Lassalle e il suo Eraclito ; Il prolUmo religioso in Itàlia. — LHiidimduo e lu stato Tiel rapporio economico e sociale.

— L'Italie, en égard & sa situation financière, fait plus pour l'enseignement supérieur qu'aucun autre pays.

Il y a en Italie vingt et une universités, dont dixsept dépendent du gouvernement, et huit sont de premier ordre. Les quatre universités libres, quoique soumises au règlement des autres, sont entretenues par leurs provinces : Camerino, Ferrare, Pérouse et Urbin.

Les grandes universités ont quatre Facultés : droit, médecine, sciences, lettres. La théologie a été supprimée. Le traitement ordinaire des professeurs est de 5,000 francs.

Voici le tableau, par ordre d'importaace, des huit universités de premier ordre :

ProfeBieura Profasseun

ordliuureg. excnordinalras.

Naples 48 25

Turin 31 25

. padoue ..... 33 21

Pavie ...... 28 14

Rome ..'..'.. 40 24

Pise 39 16

Bologne 45 10

Palërme 32 9

L'Institut supérieur de Florence, qui n'est pas même une université, coûte plus de 500,000 francs à l'État et à la ville.

Sans compter Naples, où il n'y avait pas d'inscriptions autrefois, le nombre des étudiants a été de 6,818 en 1868 et 6,446 en 1875. Il a donc diminué. Cela provient de l'accroissement de l'activité économique qui attire un plus grand nombre de jeunes gens. Ce n'est doue, pas là un mauvais symptôme.

La Faculté de philosophie compte partout peu d'élèves : en 1874, 178 pour toute l'Italie, non compris Naples, C'est qu'elle n'est pas une préparation nécessaire au droit, mais seulement à la carrière du professorat. Mon savant collègue M- de Cuyper vient

de publier un volume très iostructif sur tout ce qui concerne les universités italiennes,

-M. Pignettî, directeur général de l'instruction primaire à Rome, me fait visiter les écoles. Elles sont toutes établies dans d'anciens couvents. Je suis frappé, ici comme dans le nord deritaUe,delapropretëetdela bonne tenue dea enfants. Les feraitles aisées ne refu-» sent pas d'envoyer leurs enfants aux écoles gratuites. Cependant .on a établi quelques écoles payantes. Chose excellente, à la fin dé chaque année on &it passer un ejanien, à la suite duquel on donne un certificat d'étude. qui indique les points obtenus dans chaque branche.

Pour mettre en vigueur la nouvelle loi concernant l'instruction obligatoire, le syndic a publié un manifeste qui a été répandu dans toutes les iarailles et des efforts persévérants sont faits pour vaincre toutes les résistances. On espère aboutir, sans devoir recourir aux pénalités

On compte en ce moment (1878) environ 22,000 enfanta inscrits dans les écoles municipales et 8,000 dans les écoles du clergé, ce qui &it 30,000 pour une population d'environ 300,000 âmes. Ce n'est pas encore assez. Mais quel immense progrès depuis que Eome a été enlevée au pape! La dépense s'élève à 1,300,000 francs dont 700,000 pour le personnel.

L'enseignement de la religion est donné une fois

par semaine, avant l'heure de la classe, par l'instituteur ou l'institutrice, et eus seuls interrogent sur cette matière aux examens de promotion, h la fin de l'année. Le régime légal en Italie concernant ce point délicat n'est pas très clair. La loi du 15 juillet 1877 8ur l'enseignement primaire a inscrit dans le programme lamorale et non la religion. Toute liberté semblait donc laissée aux communes, mais un ordre du jour interprétatif, voté par la Chambre, a décidé € que renseignement religieux serait- facultatif et donné seulement à la demande des parents aux beures et jours affiectés à cet effet > . On en a conclu que quand les parents réclament l'enseignement religieux, il doit être donné, mais en dehors des heures de classe, et comme il se trouve partout des parents qui en font la demande, l'instruction religieuse se donne, mais elle est confiée partout b, des laïques.

A Rome on appliquait l'article 374 de la loi oi^nique du 13 novembre 1855 qui porte : « Les élèves des écoles publiques élémentaires dont les parents ont déclaré qu'ila s'occuperaient eux-mêmes de l'instruction religieuse sont dispensés de suivre les leçons de religion. > Le conseil municipal a décidé que pour inscrire les' enfants il fallait une demande ; mais en réalité on si^ppose la demande fiiite, et on exempte seulement ceux pour qui on le réclame. En pratique, t'est donc le régime de la loi belge de 1879. Le clergé

en Italie n'ose pas attaquer ouvertement; mais je lis ceci dans le rapport annuel sur l'état de l'instruction à Rome : a Les ennemis des écoles municipales vont dans les quartiers pauvres répandant le bruit que

toute instruction en est bannie et, soit par ignorance, soitpar méchanceté, ils provoquent des pétitions contre un état de choses qui n'existe pas. > Le pape ne s'est élevé que contre les écoles protestantes qui ae sont ouvertes jusqu'à l'ombre du Vatican. Il semble fermer les yeux sur les écoles laïques, qu'il condamne cependant absolument.

— Ce qui montre combien l'Italie a contribué à la culture de nos esprits, c'est qu'on rencontre à chaque instant des personnes dont les noms rappellent des souvenirs de poésie ou d'histoire. Ainsi je viens de passer la soirée, en petit comité, avec le prince Borromée qui ine faisait aussitôt penser aux lies enchantées du lac Majeur, à la statue colossale d'Arona et à la cathédrale de Milan, avec le jeune comte Malatesta, de la famille des anciens seigneurs de Rimini, à laquelle appartenait la Francesca de Rimini chantée par Dante, et avec deux marquis Guiccioli, qui évoquaient à mes yeux l'image de Byron à Venise. Par ses peintres, par ses sculpteurs, pfer ses architeotee, par ses. histOTÎens, par ses poètes, l'Italie se mêle ainsi intimement à la vie intellectuelle de tojit, homme civilisé. Tôpfer raconte qu'en

visitant l'Isola bella. il a vu le jeune héritier des Borromée errer tristement dans les grandes salles désertes du palais. En le retrouvant aujourd'hui, mûri par les années, mais toujours d'aspect grave et triste, le récit de Tôpfer, que je n'avais pas relu depuis trente ans, me revenait à l'esprit.

Vous rappelez-vous les beaux vers de Musset, dans sa lettre à Lamartine :

Lorsque le grand Byron allait quitter Ravennc,

El chercher sur les mers quelque plage lointaine,

Où finir en héros son immorte! ennui ;

Comme il était assis aux pieds de sa maîtresse,

P3le et déjà tourné du càté de la Grèce,

Celle qu'il appelai! alors sa Guiccioli

Ouvrit un soir un livre où l'on parlait de Ini.

Les Guiccioli actuels ne sont pas les fils de la

Guîecioli de Byron. Celle-ci a épousé le marquis de

Boissy, ce pair de France anglophobe, si connu, sous

Louis-Philippe, par l'intempérance de ses harangues.

Rome, fin de décembre.

Nous consacrons une journée à viaiter Ostie et Castel-Fusano. M. Letellier, directeur des tramways de Rome, nous accompagne. Journée de scirocco. Quoique nous soyons à la fin de décembre, il fait tiède comme au mois de mai. Une brume légère tamise les rayons du soleil et jette sur le paysage un voile bleuâtre. La route suit constamment le Tibre. On passe à côté de Saint-Paul hors les murs. La basilique est splendide à l'intérieur, mais extérieurement elle n'a aucun caractère : c'est un grand mur percé de fenêtres. L'entrée principale, du côté de la cour, n'est pas achevée.On y place d'immenses colonnes de granit monolithes. Elles sont magnifiques, mais elles n'y feront aucun effet et elles doivent coûter énormément. C'est de^l'argent très mal employé.

Plus loin, on traverse la campagne romaine. De ce côté, elle est ondulée en mamelons arrondis. En hiver, elle est verte comme une prairie de Hollande, et de nombreux troupeaux de bœufs y paissent. Dans un de ces pâturages, aux bords de la route, glt le

corps d'un cheval mort. Il a été écorché, et un vautour en arrache des lambeaux. Tout autour, nulle trace de l'homme. Dans cette solitude, le Tibre roule ses eaux limoneuses. L'aspect est tr^ique. D'où vient qu'on ne tire parti ni de la chair ni des os? Plus loin, une autre carcasse est presque réduite k l'état de squelette.

A mi-chemin, de quelques maisons délabrées, sales, et en ruines, sortent des femmes et des enfants. Les enfents mendient : ils ont la peau jaune, les yeux brillants et cerclés de noir, le ventre ballonné. La fièvre les dévore. Parmi les femmes, les jeunes ont cette beauté maladive de la malaria d'Hébert; les traits sont très fins. Les vieilles sont l'image de la décrépitude. Le visage n'est qu'un amas de rides. Quel fond de distinction et de finesse la race doit avoir pour conserver sa beauté malgré la maladie constante ! Le sort de ces femilles est affreux. Comment s'y résignent^lles? Le monde est ai grand, et au delà des mers, .dans de riants climats, tant de terres fertiles n'attende,nt que des bras pour enrichir ceux qui voudront s'y fixer!

En approchant de la mer, la macchia comineuce; ce sont des bois entrecoupés de marais et d'étangs,. un taillis d'aulnes et de saules entremêlés de vieux chênes rabougris. L'eau de ces mares est claire et parfois courante; on s'étonne qu'elle émette des

miasmes paludéens. Il en est de même dans les marais Pontins. L'eau des canaux et des fossés y est aussi vive et transparente. Le delta du Tibre s'étale à notre droite; c'est une plaine verte et noyée à perte de viie. Dans le lointain, au-dessus de la brume bleuâtre, se montre le clocher de Fiumicino.

Partis à neuf heures, nous sommes à Ostie vers midi. Point d'autre habitation qu'une vieille tour du moyen âge à mâchicoulis, noire et morne, dansée paysage mélancolique. Nous allons à pied voir les ruines de l'Ostie antique. Pour les déblayer, il a feUu enlever le limon, et la récente crue du Tibre y a de nouveau apporté une couche épaisse de boue. Le Heuve creuse la rive et engloutit les maisons et les murs de l'ancien quartier du port. Rien ne s'élève au-dessus du niveau du sol, sauf les ruines d'un temple dont il ne reste que les substructions. Tout cela n'est pas comparable à Pompéi, mais le paysage a un grand aspect. La mer est à quatre kilomètres plus loin. Depuis dix-huit cents ans, les dépôts du fleuve, en comblant la baie, l'ont &it reculer & cettâ distance.

Une demi-heure de voiture nous transporte à Castel-Fusano. C'est une ferme et un pavillon de chasse qui appartiennent au prince Chigi. La pineta est merveilleuse. D'immenses pins parasols forment, k cinquante pieds au-dessus du sol, un plafond de ver-

dure, au-dessus d'un tapis de gazon ras et serré. Les fûts nus des arbres gigantesques ressemblent à des colonnades de portiques. La forêt a des formes architecturales. Au delà de la pineta commence le maquis. Il est presque entièrement composé d'arbousiers. Leur fruit mûr, eu ce moment, est rouge et grenu comme une fraise, et à côté, les petites fleurs blanches se détachent sur les feuilles fines et persistantes comme celles du myrte. L'aspect est charmant.

Nous nous dirigeons vers la mer dont ou entend la voix profonde. Pour j arriver, il faut fra,i;chir une dune basse où poussent encore des tamaris rampants et tourmentés par le vent. La mer est calme et d'un vert d'aigue-marine. Cependant la houle pousse ses brisants sur le sable qu'ils couvrent de leur écume. Sur toute cette côte nulle habitation jusqu'à Porto d'Anzio. Entre la plaine du bassin de Kome et la ligne ^ des dunes s'étend une lisière de bois et de maquis où abondent les sangliers et les bécasses.

Le sanglier à l' aigre-doux, cignale alV agro dolce, ■avec des graines de pin dans la sauce, est un plat exquis. Je ne sais pourquoi la chair des sangliers, souvent coriace et presque rance chez nous, est ici succulente et tendre. Est-ce parce que le gland du chêne vert constitue une nourriture plus douce?

A ceux qui aiment à voir un pajsage et une végétation très différents dés nôtres et d'un beau carac-

tère, je conseille une promenade dans la forêt de Castel-Fusano, mais à l'époque où la malaria ne sévit pas. On est ici dans son foyer même.

Au retour, M. Letellier me parle des ouvriers italiens. 11 en emploie beaucoup en ce moment, pour construire le tramway de Tivoli. Ces ouvriers viennent des Abnizzea. Ils vivent de rien et travaillent bien. Ils sont intelligents et dociles. Ils ne se nourrissent que de pain et ne boivent que de l'eau. Ils gagnent de I franc à 1 fr. 50 c. par jourl Ils veulent travailler même les dimanches et les jours de fête, afin d'avoir de quoi manger. Ils vivent littéralement au jour le jour. Ils demandent à être payés tous les soirs, afin de pouvoir acheter leur pain'le lendemain. Ils sont vêtus de haillons et couchent, à cinquante, dans de grands abris en paille. C'est le comble du dénuement.

Le climat est doux, le soleil du Midi active la végétation, la terre d'Italie est fertile, et ces hommes ne se refusent pas au plus dur travail. D'où vient une pareille misère?

— Le lendemain, diner chez Visconti-Venosta.

Nous y rencontrons les députés Berti et Bonghi et le sénateur Alfieri, beau-père de Visconti. Bonghi est un des hommes éminents de la droite. Quoique né à Naples, il est blai^ et blond comme un Hollandais. Il a une érudition universelle. J'ai fait sa connaia-

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