CINQUIÈME LETTRE
Mon cher Ami,
Cherchons aujourd'hui à fixer la date de Timpression de notre psautier ; remarquons d*abord que la fête de la Présentation de la Vierge manque au calendrier où sa place est demeurée vide, au 21 novembre; et cependant le titre promet un psautier deserviens Romano ordinario. Les hymnes de cette fôte manquent aussi dans le texte de Fouvrage. Cependant cette fête a été instituée par Sixte lY ou du moins rendue obligatoire par lui ainsi que nous allons voir; comme les hagiographes ne sont nullement d*accord sur rinstitution de cette fête, je vais entrer dans quelques détails. Il se trouvait dans la célèbre bibliothèque du duc de Lavallière un rare manuscrit intitulé : Breviatium secundum tisum romanœ curiœ et ritum fratrum minorum. Voyez le Catalogue, n** 279. Malheureusement ce volume n a pas été acquis par la Bibliothèque nationale. C*est un superbe in-folio, pour me servir des termes de Van Praet, écrit au xv^ siècle, sur un vélin très-fin et très-blanc. Les lettres toumeures sont peintes en or et en couleurs. Il est enrichi de cadres, ornés de gracieuses arabesques et de merveilleuses miniatures dont quelques-unes sont exécutées
en camaïeu gris. Je vous cite ces quelques lignes de la description du savant bibliographe, pour vous convaincre que ce volume écrit et embelli avec tant de soin peut être et doit être regardé comme une autorité importante ef précieuse.
Tant de luxe et d*élégance, tant d'argent et de talent dépensés, un in-folio de 424 feuillets à deux colonnes, tout cela constitue un véritable monument dont Tautorité ne saurait être révoquée en doute. Or, voici en quels termes Toffice de la Présentation y est annoncé :
In festo Prxsentationù beatùsimm Maria Virginis, quod festum primo fuit celebratum in Franeiaj ex prsecepto christianissimi régis Franciœ, nec non et in cas ter is ejusdem regniprovinciis, dehinc fuit celebratum in Anglia^ Hispania et nonnullis aUis mundi partibus; novissime sanctissimus papa Six tus Quartus ipsum festum publicavit utper totum mundum fieri debeat : ac indulgentiam concessit celebrantibus hoc festum et festum sancti Joseph, sub majori duplici^ in eadem bulla.
Voilà donc une fête instituée par un souverain pontife qui avait appartenu lui-même à Tordre de Saint-François* par un pape dont les Franciscains devaient accueillir toutes les bulles de canonisation avec empressement; un pape que de son vivant ils appelaient sanctissimus; enfin à la célébration de cette fête s'attachaient des indulgences; comment croire qu'elle n'eût pas été reçue avec faveur par nos religieux et nos religieuses de l'ordre mineur àGologne?Si donc elle manque au calendrier, c'est que la fête n'avait pas encore été promulguée, lors de l'impression de ce calendrier. Or, cette promulgation, d'après le texte précité, est contemporaine du pontificat de Sixte IV qui mourut le 13 août 1484; l'impression du psautier est donc antérieure à cette date.
Remarquons, d'un autre côté, que les hymnes de cette fête se trouvent au psautier dominicain de la Bibliothèque nationale; nouvelle preuve que ce psautier est postérieur au mien.
De plus, ces hymnes y sont déplacées, se trouvant après la fête de sainte Catherine (25 novembre); vous voyez donc que les imprimeurs de Cologne ont inséré cette fête dès qu'ils en ont eu connaissance.
Cette fête se trouve encore dcms les ouvrages suivants, pris au hasard et postérieurs au 13 août 1484 :
Missel romain, de George Stuchs, 1484.
Bréviaire de Bamberg, de Sensenscbmidt et Petzcnsteiner, du 15 septembre 1484. Voici quelques lignes du texte; vous en aimerez la naïveté; il s*agit, bien entendu, de la Présentation de Marie au temple :
A piis parentibus votis impetrata, Templi penetrabili est trima dicata, Tantilla puellula, virtutis exemplum !
Le ciel donne Marie aux vœux de ses parents Qui la donnent au temple alors qu'elle a trois ans. vertu ! yoilà bien ton aimable modèle :
Une vierge, une enfant, naguère à la mamelle !
Missel de Spire, 1487.
Missel de Freisingen, d'Erhard Ratdolt, 1492.
Missel de Mayence, de Pierre Schoiffer, 1493.
Missel de Prague, 1498.
Bréviaire de Cologne, de Jean Hertzog, Venise, 1498.
Missel d*01mutz, de George Stuchs, 1499.
Missel de Cologne, de Wolfgang Hopyl, 1506.
Missel de Mayence, de Jean Schoiffer, 1507.
Elle manque, ainsi qu'on doit s*y attendre, dans le Bre- VIARIUH secundum morem româN£ curix, imprimé à Venise par François Renncr de Hailbrun, 1481.
J'avoue cependant que la fête de la Présentation se trouve dans le très-rare bréviaire imprimé près de Mayence, en 1474, par les Frères de la Vie commune du couvent de Marienthal et dans le Missel romain d'Octavien Scot de Monza, 1481.
Mais rappelez*-vous que cette fête se célébrait dès le XI* siècle dans l'église d'Orient et qu'elle s'introduisit à Avignon dès l'an 1372, sous le pontificat de Grégoire XI. *
Les Frères de la Vie commune deMarientiial, c'estrà-dire de la vallée de Sainte-Marie, demeurant dans un lieu consacré à la Vierge, devaient s'empresser d'accueillir une fête nouvelle en l'honneur de leur protectrice.
Au reste, il existe un document imprimé à Essling, Strasbourg, Nuremberg et Cologne, lequel aide à comprendre pourquoi certains diocèses célébraient cette fête avant 1484. En voici le titre que je traduis du texte latin : « Copie des indulgences accordées à propos de l'institution de la fête de la Présentation de la bienheureuse Marie, par le très-révérend seigneur Adolphe, archevêque de Mayence. u
C'était Adolphe de Nassau, mort en 1475.
On comprend ainsi pourquoi le calendrier du Bréviaire de Marienthal dans le Rhingau annonce la fête de la Présentation, avant la bulle de Sixte IV.
Quant au Missel d^Octavien Scot de Monza, l'impression en fut dirigée par le Mantouan frère Philippe de Rotingo, de l'ordre de Saint-François d'Assise; si le nom de la Présentation se rencontre dans ce Missel, ce n'est qu'au calendrier, car les offices de sainte Elisabeth et de sainte Cécile (19 et 22 novembre) se suivent sans que je voie entre eux celui de la Présentation. C'est donc, vous le reconnaîtrez, à partir de 1484, que l'on voit figurer cette fête dans le plus grand nombre de Missels et de Bréviaires ; c'est donc avant cette époque, qui est aussi celle de la mort de Sixte IV, que cette fête a été instituée, d'une manière obligatoire.
Ainsi mon psautier dont le calendrier a laissé vide la place de la Présentation, est antérieur à 1484.
Voici une autre considération qui corrobore cette antériorité :
On voit, d'après le passage que j'ai cité du bréviaire du duc de Lavallière, que Sixte IV avait prescrit par une bulle
un office double-majeur pour la fête de saint Joseph ; or, les bréviaires romains de son pontificat et mon psautier luimême ne nous présentent qu'un office simple, tandis que ceux d'Innocent VIII, son successeur, nous en offrent un double-majeur.
N'en devons-nous pas conclure que la bulle date des dernières années de son pontificat, puisqu'elle n'est appliquée que par son successeur et que par conséquent mon psautier est antérieur à cette bulle?
Dans ma prochaine lettre, je vous rappellerai d'autres faits pour achever de vous convaincre que mon psautier était imprimé avant 1484.
Votre Ami.