DOUZIÈME LETTRE
Mon cher Ami,
Je vous ai déjà fait conndtre plusieurs éditions imprimées au début de la typographie et présentant aux bibliographes un problème que je crois avoir résolu : il s'agit de ces éditions presque identiques dans lesquelles on signale cependant d'incontestables différences : Fopinion vulgaire prétend qu'il n'y a qu'uue seule édition, mais qu'on Va remaniée. Ce remaniement est inacceptable ; la dictée simultanée faite à deux compositeurs rend parfaitement compte de la somme des ressemblances et de celle des différences.
Voici un nouvel exemple de ces éditions jumelles :
Jean Gerson a publié, en 1409, un traité latin intitulé : De Passionibus Animae. L'Université de Cologne, qui faisait le plus grand cas des ouvrages du chancelier de la nôtre, imprima ce traité de bonne heure. J'ai réussi à m'en procurer trois exemplaires à Cologne, à Londres et à Berlin. Ces trois exemplaires appartiennent à deux de nos éditions jumelles ou synchroniques, ainsi que j'espère vous le démontrer dans cette lettre.
Le caractère est l'un de ceux dont se servait Ulric Zel, au
monastère de Weidenbach. Chaque édition se compose de trente-deux feuillets, dont le premier et le dernier sont blancs. La page a vingt-sept lignes.
Après le traité vient un Tractatulus de Modo Vivendi Omnium Fidelium, contenant quatre feuillets. Le tout forme quatre quaternions dans les deux éditions.
*Je désignerai par A et par B les (^eux exemplaires différents. La page imijoimée a, dans A, 134 millimètres sur 81 ; mais en dehors de la justification, il y a, presque à toutes les pages, des divisions qui envahissent disgracieusement la marge à droite. Ces dimensions sont, dans B, de 143 millimètres sur 79.
On voit ainsi que B est intwligné, et que A ne Test pas ; quant au travail des deux compositeurs, il y avait compensation : Tun mettait des divisions sans interlignes, Vautre des interlignes sans divisions. B a cependant une division, mais une seule, au bas de la page 12 (recto du 12* feuillet). Les lignes de B sont plus longues que celles de A dans une seule page, le recto du 5* feuillet.
Le papier épais, solide et sonore des trois exemplaires offre le même fil^rane, une tête de bœuf avec une étoile à six rayons. La blancheur est irréprochable.
Les marges occupent environ les deux tiers de la page.
La singulière ressemblance des deux éditions est facile à constater : elles se correspondent page par page, à Texception :
1» De 27 V (v signifie verso), qui est une page blanche dans A, tandis que dans B on y a réimprimé, mal à propos, la page 30 v.
2^ De 28 V, qui dans A a vingt-huit lignes, au lieu du nombre normal vingt-sept.
La ressemblance ressort encore de la composition des lignes : il n'y en a qu'une cinquantaine commençant d'une manière différente dans les cinquante-trois pages du Tractatus, c'est-à-dire sur plus de 1,400 lignes.
Voici des ressemblances plus caractéristiques : Gerson, 7* recto, cite ces deux Ceaux vers, qu'adresse Euryale à Nisus :
Edt hic, est aaimus lucis contemptor et istum Qui vita bene credat emi, quo tendis, boaorem.
« Oai, ce coeur sans regret renonce à la lumière ; « Mourir et partager Thonnenr auquel tu cours « Serait gagner encore «... m
Nos deux éditions travestissent ainsi cette citation :
Euualus respondit visum. Et hic est animas mortis contemptor et illum. Qui vita bene credat emi quem quaeris honorem.
Euryale, Nisus, prosodie, poésie, ponctuation tout a disparu dans Tune comme dans Tautre édition.
Dans le Tractatulus^ 29 v, Gerson termine les conseils qu'il adresse aux femmes par ces mots, dans les deux éditions :
A ec alias mulieres per superbiam suam juvent.
C'est-à-dire :
(( Qu'elles ne favorisent pas les autres femmes par leur orgueil. »
Il est évident, pour moi, qu'au lieu de juvent, il y avait irritent, « qu'elles n'irritent pas. » iuuent et irritent se composent, graphiquement, l'un et l'autre, de neuf jambages.
Je lis, 3 V, Siabsit vel absens sit, pléonasme inexcusable, dans les deux éditions.
Gerson, citant le quatrième livre des Rois, 3, 15, où se
lisent ces mots : Dixit Eliseus adducite mihipsaltem
s'exprime ainsi : Memoratur Heliseus evocasse psaltem. Les deux derniers mots sont remplacés par enotasse saltim, qui n'offrent aucun sens et qui devaient signifier : o faire venir « un joueur de harpe. »
Dès la seconde page du livre, d'énormes fautes apparaissent ; Gerson dit : Vtx aliquid nisi de passionibus animarum
sermo versabatur, « Leurs entretiens roulaient presque tou- « jours sur les passions de Tâme. »
Aliquid est supprimé, animarum est remplacé par earum, versabatur par versatur^ Dans la ligne qui suit, au lieu de Veidjeciiî praesentem, on a mis Y Gidyerhe praesertim. Le texte, corrompu par ces fautes, est inintelligible.
Gerson, 7, dit : Cupido deus amoris est et fiUus Veneris. On a remplacé est par ejus.
Il dit encore, 21 v : Imaginatio turpis figurae recipitur in spiritibus et defertur etfacit in semine deciso^ tempore talis imaginationisj notabilem effectum turpitudinis.
« Une figure obscène se peint-elle dans notre imagina- (( tion ? Nos esprits animaux la recueillent, la transmettent, (( et rimagination produit, par Técoulement immédiat de la « semence, un notable effet de turpitude. »
On a supprimé les trois derniers mots, et on a mis facit avant defertur, de sorte que la phrase n'a plus de sens. On a voulu, par ce désordre, en dissimuler Tobscène naïveté.
Quelques lignes plus haut, deux membres de phrase finissent par le même mot sensibiles; on a supprimé le second membre, composé de cinq mots importants; et ce n*est pas tout ce qu'a subi de mutilation cette malheureuse phrase !
Si je ne devais pas ménager la patience du lecteur, je pourrais lui siagnler beaucoup d'autres erreurs que j'ai relevées dans cet ouvrage. Mots passés, changés, ajoutés, rien ne manque à l'inexactitude du texte. Il est bien entendu que je ne parle que de fautes communes à l'une et à l'autre éditions. Telles sont les ressemblances.
Je vais maintenant signaler quelques différences entre l'édition A et l'édition B.
Commençons par celles qui peuvent servir à distinguer de suite A de B.
Nous l'avons déjà vu : A a des divisions, B n'en a qu'une
seule, B seul a des interlignes. Dans A, 27 v est une page blanche. Dans B on y a imprimé 30 v (i).
Voici qui est plus important : le mot excessus qui se trouve dans B, 4, manque dans A. Or, ce mot, qui signifie extase, est ici indispensable.
Ay met cottidie^ sicud, velud, dampnatio, sompniasse, calumpnia; B compose ces mois correctement.
Dans plus de vingt endroits, B a soin de mettre les points qu'il faut ; B les omet dans ces mêmes endroits.
Dans VexpUcit, B donne à Gerson Tépithète à'Eximius; elle manque dans A.
Le Tractatulus va nous offrir des différences plus remarquables : la page 28, dans A et dans B commence par trois lignes qui se correspondent exactement ; mais à partir de la Quatrième commencent les différences. La même portion du texte fournit à A quinze lignes, à B quatorze. A partir de là, les lignes se correspondent encore dans cette page 28 et dans le verso qui suit, à Texception des huit dernières lignes de ces mêmes verso qui diffèrent toutes les unes des autres. De plus, la huitième et dernière ligne de A ne contient que les trois syllabes tos suos, occupant la fin de la ligne, à la manière des réclames.
Enfin, à la dernière page du livre, presque toutes les lignes cessent, encore une fois, de se correspondre.
A la première page du Tractatulus, ainsi qu'à la dernière B représente parle signe ^ les mots id est; A écrit ces mots sans abréviation.
Il est beaucoup d'autres différences. Celles que nous venons de relever suffisent à prouver que A et B sont des éditions différentes. Nous en tirerons encore d'autres conséquences.
Ces deux éditions ont-elles été imprimées l'une après
(1) C'est Schelhoru qui me semble nvoir signalé, dès 1761, la double impression de la page 27 v. V. Diatnbay p. 23.
l'autre, ainsi que Ludwig Haîn semble le croire? Nous avons déjà répondu : elles ne sont pas postérfeures Tune à Vautre ; elles sont synchroniques, c'est-à-dire on en a dicté le texte à deux compositeurs à la fois. C'est ce qu'il s'agit de dé. montrer.
1° Est-il croyable qu'on ose réimprimer un livre sans cor* riger, au moins, quelques-unes des fautes choquantes qu'ont dû remarquer les acquéreurs de la première édition? Un texte aussi corrompu ne pouvait que décrier cette impression, loin d'en provoquer une seconde.
2° Aurait-on laissé dans une seconde édition ce verso du 27* feuillet, qui est blanc dans A et qui dans B reproduit une page du 30" feuillet ? On pouvait profiter de cette page blanche en diminuant le nombre excessif d'abréviations de quelques-uns des feuillets précédents.
3° Dans une édition postérieure, aurait-on prodigué le papier comme dans la première, en laissant blancs le premier et le dernier feuillet et la page du 27* ? On sait que le prix du papier augmentait à mesure que les livres se multipliaient. Dans le cas actuel, la perte atteignait presque 10 p. iOO. En tirant à 100 exemplaires seulement, on perdait le papier de plus de huit exemplaires. (V. la note à la fin.)
Si ces considérations ne vous persuadent point, voici des faits qui vous convaincront :
Je puis vous prouver que B n'a pas copié A ; en effet, B, page 4, a le mot important excessus; il ne l'a pas copié d'après A, qui ne l'a pas. Il en est de même du mot exùnio. Il fallait, 2 v, le mot passum; B, qui l'a, n'a pu servir de modèle à A, qui apassimm,
A n'a pas davantage copié B ; A, qui écrit cottidie, sicud, velud, etc., aurait évité ces fautes en lisant B, qui ne les a pas commises. A la page 25 v, B abrège trois fois de suite le mot quotnodo de cette manière : qud ; c'est l'abréviation ordinaire ; si A l'avait copié, il s'y serait conformé ; il a trois fois substitué l'abréviation qrno, contrairement à l'usage.
Il en est de même du moi proportionabtUter aux pages 4 v, 12 V, 21 V, 23 v; *B récrit correctement; A Técrît les quatre fois proportùmaliter.
Ënfm, page 4 y, B emploie le mot quomodo, qu'il abrège ainsi : quonWj et qui est le mot propre en cet endroit ; A remplace ce mot par qua; A n'a donc pas copié £, qu'il n'avait aucun avantage à dépraver à ce point.
Ainsi, ni l'une ni l'autre de nos deux éditions n'est une seconde édition. Il ne reste, donc, pour rendre compte de leur singulière ressemblance, qu'à reconnaître qu'elles sont nées ensemble, c'est-à-dire qu'un anagnostes en a dicté le texte aux deux compositeurs. Relisez à ce sujet la troisième des Lettres d'un Bibliographe (première série).
Il est facile de montrer que l'on dictait d'après un manuscrit; le mot iuuent, au lieu de irritent, en est une preuve.
En voici une autre sur laquelle j'appelle toute votre attention : à la première page du Tractatulus, Gerson, après avoir adressé quelques conseils aux militaires, cite, aTin de justifier ces conseils, certains passage de l'Ancien et du Nouveau Testament. Voici comment nos deux éditions ont tronqué cette citation, en n'en faisant qu'une seule et dernière ligne :
Or, ces cinq mots : non sine causa gladium portât, ne sont pas de saint Matthieu, mais de saint Paul, Ëpître aux Romains, XIII, 4. De plus, Gerson cite le second livre des Machabées, 15; nos deux éditions n'en disent rien.
Je n'ai trouvé qu'une explication possible de ces grossières erreurs : l'anagnostes dictait d'après un manuscrit qu'il ne savait pas toujours lire. Voici comment étaient disposées, dans ce manuscrit, trois lignes du texte qui nous intéresse :
y. Mach. xv.
Acctpe gladium, sanctum munus, etc. Jtomanorum. x. lij. Non sine causa gladium portât,
L'anagnostes d*abord lut Matthieu, au lieu de Machabées, erreur d'autant plus facile que ces noms abrégés Math, et Mach. s'écrivaient presque avec les mêmes lettres.
Ensuite il sauta par-dessus la ligne suivante tout entière, et, soudant ensemble les cbiffres xv des Machabées et iij de saint Paul, il en fit le prétendu xviii de saint Matthieu.
Le désordre inextricable que présentent ici les deux éditions, résulte donc simplement de ce que Tanagnostes a passé une ligne et a, par conséquent, dû joindre la fin de la ligne précédente au commencement de la saivante ; c'est ainsi que xv et m sont devenus xviii. Il a de plus pris un c pour un T, erreur on ne peut plus fréquente dans les manus(2f;its et les incunables.
Ces mots iuuent pour irritent et Mach, pour Math, ne permettent pas de douter que nos deux éditions n'aient été faites d'après un même manuscrit.
Il suffirait^ enfin, de regarder avec quelque attentron plusieurs pages de l'une ou de l'autre édition pour y voir, pour ainsi dire, l'incontestable reflet d'un manuscrit. Je ne citerai qu'un exemple : 2 v (la seconde page imprimée) et 30 v (la page imprimée deux fois dans B) comptent, l'une près de 200 abréviations, l'autre moins de vingt. Ces abréviations se trahisssent par des signes imprimés presque toujours au-dessus d'une lettre ; c'est qu'on dictait d'après un manuscrit qu'on devait reproduire page pour page et dont l'écriture, tour à tour plus ou moins fine, rendait plus ou moins nombreuses les abréviations dont nous parlons.
Non-seulement nous entrevoyons ainsi le manuscrit, mais la prononciation germanique de l'anagnostes arrive parfois jusqu'à nos oreilles. Ne la reconnait-on pas dans les mots sicud, velud, calumpnia, nichil, mots que A ne composait mal
que parce qu'on les prononçait msA*^ Placttum pour placidum, 17, optinendum pour obtinendum, 5 v, dans A et B trahissent aussi cette prononciation vicieuse.
Plus on compare ces deux éditions A et B, plus la dictée aux deux compositeurs s'impose avec autorité. Elle seule rend compte de tant de bizarres ressemblances. Admettre que le compositeur de la prétendue seconde édition copiait le texte de la prétendue première, c'est admettre qu'il y avait deux compositeurs fort ignorants^ ou du moins fort négligents ; admettre la dictée que faisait un anagnostes, c'est n'imputer guère qu'à un seul de grossières erreurs; c'est donc beaucoup plus vraisemblable. En lisant avec attention ces deux textes, si près d'être identiques, même dans toutes leurs fautes, on reconnaît qu'un seul honmie en est coupable.
Une composition postérieure ne les aurait pas toutes commises une seconde fois; mais on comprend sans peine qu'une dictée rapide devait neutraliser l'action correctrice que n'auraient pas manqué d'exercer les compositeurs, s'ils avaient lu le texte au lieu de l'entendre lire. A et B relèvent, l'un et l'autre, d'un manuscrit quelquefois illisible, souvent mal dicté, plus souvent tronqué, surtout vers la fin, où j'ai remarqué le plus de mots et de groupes de mots passés, au grand détriment du sens.
Je citerai quelques exemples, afin de prouver la dictée despotique de l'anagnostes. Le temps manquait alors aux compositeurs, à qui, j'ai tout lieu de le croire, on épelait les idots et les signes nombreux d'abréviation. 11 est probable qu'on leur indiquait aussi les espaces à interposer. Cette dictée simultanée imposait aux compositeurs la condition impérieuse de ne pas employer plus de lettres ni de signes l'un que l'autre ; autrement ils n'eussent pas pu marcher de conserve. Dans les deux pages 28, 28 v, où ils se sont en partie affranchis de cet asservissement, le mot cdcupiscetias a treize lettres dans B et sept dans A, ocupiâs, A compose id est en toutes lettres, B emploie le signe Oé -
Voici la liste de quelques mots composés d'une manière fautive, ou bizarre, mais identique dans A et B :
2, Arraomam pour harmonlam
4, ontibus — consequentibus
6 V, dircë . — directe
26, mouere — movere
26 V, indicuntur — inducantur
26 V, qn — quandoque
3, qn? — quandoque
3, qô) — quandoque
3, pnq^ — quandoque
3 V, qnq3 — quandoque
3 V, qnqs — quandoque
3 V, qn3 — quandoque
3 V; qn3 — quandoque
3 V, qn^ {{) — quandoque
4, quidoqs — quandoque
Les titres au bas des pages 7 et 9 finissent par un point d'interrogation superflu.
Le titre à la page 5 n'a pas le point d'interrogation qu'il devrait avoir, et présente la faute de contrarium^ au lieu de contrariam^ tandis que le texte de la page 6 offre contrariam^ qui est correct (2).
Page 18, une phrase commence par le mot A/» suivi d'un point qui devrait précéder au contraire.
Page 24 v, dans une analyse de l'Oraison dominicale, le mot defectioy au lieu de refectio^ est employé pour résumer ces mots : (( Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidiea » Le
(1) Le signe 3, qui représente le mot que, s'est écrit aussi : (;) de là le nom de petit-qué donné à ce dernier signe.
(2) Gersou demande dans ce titre pourquoi la passion de la colère n'a pas de contraire. Descartes, dans son traité des Passions de CAme, 1651, page 266, dit : a La colère est directement opposée à la recon- « naissance. »
Qui mettra Jamais les philoso^ihes d'accord ?
latin se trouve ainsi abrégé dans A i parié, nrih. ro. da. no. ho. Dans B il n*y a qn^nne seule différence : le point placé après nrih manque, mais il y en a deux après co,
A la même page 16, le mot hierarckia est écrit d'abord
tjerarchia^ eilsuite terarchia.
Page 20, sictàis^ au lieu de siccius.
Cette liste est longue; je pourrais rallonger davmitage. Telle qu elle est, ne nous fait-elle pas entendre une seule et même Toix qui dictait aux compositeurs les mêmes abréviations, les mêmes fautes, la même ponctuation erronée, sans que ceux-ci pussent faire autre chose que de reproduire servilement les mots et les signes qu'on leur épelait?
Que cette dictée despotique fût pour eux fatigante, il n'en faut pas douter. En composant les premières lignes du Tractatulus ils se croyaient libres dans leurs allures; mais on les rappela à l'ordre prescrit de faire correspondre, non-seulement les pages, mais les lignes; delà, le désaccord des dernières lignes de 28 v, et les 28 lignes, au lieu de 27, de A.
Disons un mot de la page 27 v, qui dans A est blanche et dans B offre la seconde impression de 30 v. Elle se trouve donc sur les deux^ve^so de la même demi-feuille. G^est à la retiratîon qu'est cette page superflue.
La cause de cette anomalie est difficile à trouver; la seule conséquence utile qu'on puisse en tirer, est que les éditions jumelles A et B appartiennent à Tâge primitif de la typographie.
Il est facile de reconnaître, à l'inspection des filigranes, que cet in-4 a été imprimé par demi-feuille. S'il eût été imprimé par feuille entière, chaque cahier, ayant huit feuillets ou deux feuilles entières, offrirait deux filigranes, ce qui n'a pas lieu. Quoique petit, le format est in-4; les pontuseaux le démontrent, car ils sont horizontaux.
Ces détails sont importants, à cause du grand nombre de livres imprimés avec le même caractère et dans le même format que Ton prend quelquefois pour in-8.
Je vous ai annoncé trois exemplaires de ces deux éditions remarquables; je dois donc vous entretenir du troisième.
C'est celui qui me vient de Berlin ; il est identique à Tédition que je désigne par la lettre B. Il lui manque la feuille enveloppante du troisième cahier; par conséquent les feuillets 17 et 24, lesquels ont été remplacés par deux feuillets écrits du temps même de Timpression. En effet, récriture ressemble parfaitement au caractère imprimé. On les a copiés sur rédition, car on y trouve la faute de defectio au lieu de refectio^ et on y remarque Tàbsence de plusieurs mots qui manquent aux éditions qui nous occupent. Le mot apostolus y est abrégé deux fois, page 17, ainsi : aptus^ tandis que dans les deux éditions, il est at)régé : aplûs. Or, c'est la première abréviation qui est le ptl]i6 en usage ; c'est un signe de plus de l'inexpérience de nos compositeurs.
Ce qui donne quelque prix, à mes yeux, à cet exemplaire, c'est la note manuscrite suivante du dernier verso imprimé :
Pertinet liber iste fratribus in Wydenback, Colonie.
N'est-il pas remarquable que la plupart des livres ayant appartenu aux Frères de la Vie Commune de Weidenbach soient presque toujours des livres attribués à Ulrio Zel? Et cette note ne vient-elle pas confirmer mon assertion que c'est à Weidenbach qu'Ulric Zel a établi les premières presses de Cologne?
Avant de clore cette lettre, je vous ferai connaître un énorme plagiat que je viens de découvrir à propos du traité de Jean Gerson sur les Passions de l'Ame. L'ouvrage où je l'ai trouvé est un in-folio de quatre-vingt-huit feuillets (onze quatemions) de quarante longues lignes à la page, imprimé avec le caractère de Jean Zayner, à Ulm.
11 finit par ces mots, qui peuvent servir de titre :
Fratemitas cleri per doctorem Ulricum édita : qui vulgo Ulmer in Ulma vocatur finit féliciter.
Le chapitre xviii s'intitule : De Passionibus Animae. Les neuf longues pages dont il se compose sont empruntées uu
traité de Gerson^ dont le docteur Ulric transpose h peine quelques périodes. Vers la septième page, le plagiaire donne une définition de la passion qu*il daigne attribuer à Gerson, et c^est Tunique 'aveu qu'il fasse, malgré ses innombrables et audacieux emprunts.
Notez que je ne parle que d'un seul chapitre, sur les trente-sept du discret plagiaire.
Mais Toici en quoi nous intéresse ce chapitre dérobé : il a été imprimé d'après Tune de nos éditions jumelles ; d'après l'édition B. D'abord il contieïit des fautes communes à A et B ; par exemple : placitum au lieu de placidum, nondum au lieu de non. A, B, 20.
A cette même page, A et B ont : corporibus cor au lieu de corporibus habentibus cor.
Le plagiaire a la même faute.
Les deux groupes de mots passés en A et B, 21 v, le sont ici ; de plus, le même désordre règne dans la partie conservée.
Ensuite, il est aisé de reconnaître que Ton s'est servi de l'édition B ; en effet, le mot important excessus, 4, qui manque dans A, se lit dans B et dans le chapitre du plagiaire.
Ce rapport incontestable entre deux livres imprimés, l'un à Cologne, l'autre à Ulm, tend à fortifier la conjecture du judicieux bibliographe M. Pierre Deschamps, d'après laquelle ce serait, non de Strasbourg, comme le prétend A. Bernard, mais de Cologne, que serait venu s'établir à Ulm Jean Zayner. Par conséquent, ce dernier imprimeur sortirait aussi de l'école typographique du monastère de Weidenbach.
Je me suis servi, pour corriger plusieurs des fautes des traités de Gerson, imprimés à Cologne, de l'édition des œuvres de cet écrivain, donnée à Strasbourg par Martin Flach; le texte y est d'une correction remarquable, surtout si on le compare aux impressions d'Ulm et de Cologne dont je viens de vous entretenir.
Martin Flach n'a donc pas tort de recommander son édition, dans le colophon et les distiques, à la fin de son troisième volume :
Emendattssima lima castigata opéra.
Tersum mendisque solutum, tmmune et viciis opus, Martinus tmpensis nunquam peperctt.
Difficile est dictu quanta est adjecta labori,
Cura ingensque opéra et sollicitudo frequens, Usque adeo ut facile his cédant sine murmure quaevis
Pressa prius.
Il faut le reconnaître avec lui : il a dépensé une somme énorme de zèle et d'argent pour atteindre à une si rare correction, et son édition (an 1494) laisse bien loin en arrière les impressions dont j'ai fait le sujet de cette lettre.
J'espère, mon cher «uni, que vous reconnaîtrez que j'aurais pu faire cette longue lettre encore beaucoup plus longue ; elle contient un grand nombre de faits bibliographiques que j'ai condensés et concentrés dans le moindre espace possible, selon me^ coutume. Ces faits, que tout le monde n est pas à même d'observer, je les ai recueillis avec la plus scrupuleuse attention; vous les accueillerez donc avec confiance, quel que soit votre jugement sur les conséquences que j'ai cru pouvoir en tirer.
Votre Ami.